Pierre Réach complète son intégrale des sonates pour piano de Beethoven
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n° 3, op. 2 n° 3 en do majeur ; n° 6, op. 10 n° 2 en fa majeur ; n° 9, op. 14 n° 1 en mi majeur ; n° 11, op. 22 en si bémol majeur ; n° 13, op. 27 n° 1 en mi bémol majeur « Quasi una fantasia » ; n° 22, op. 54 en fa majeur ; n° 27, op. 90 en mi mineur ; n° 29 op. 106 « Hammerklavier ». Pierre Réach, piano. 2026. Notice en français, en anglais et en japonais. 156’ 42’’. 2 CD Anima Records ANM/260201.
Originaire de Neuilly-sur-Seine, le pianiste français Pierre Réach (°1948) a étudié au CNSM de Paris avec de prestigieux professeurs comme Yvonne Lefébure, Yvonne Loriod, Olivier Messiaen ou Jacques Février, avant de se perfectionner à Londres avec Maria Curcio, une disciple d’Artur Schnabel, qui a notamment compté parmi ses élèves Martha Argerich et Radu Lupu. Il a aussi reçu des conseils d’Arthur Rubinstein, Alexis Weissenberg et Paul Badura-Skoda. En 1971, il remporte le premier prix du Concours international Olivier Messiaen. Il a enseigné à Paris de 1987 à 2025, et à Barcelone depuis 2001. Il a enregistré pour divers labels (Calliope, Koch, Arcobalena, Cybélia, Adda…) des pages peu fréquentées de Charles-Valentin Alkan et de Jean Cras ou la Symphonie fantastique de Berlioz dans la transcription de Liszt, les Variations Goldberg de Bach, dont il s’est fait un cheval de bataille (1995), ou des trios de Mendelssohn avec Gérard Poulet et Christoph Henkel. Il a mené sur six années une intégrale des sonates de Beethoven, dont le quatrième volume, qui vient de paraître, marque la fin de l’aventure.
En guise de notice, un entretien avec Olivier Bellamy, auteur notamment de la première biographie de Martha Argerich, éclaire la démarche du pianiste. À la question qui lui est posée sur sa réception du son de Beethoven, il répond : Comme une pâte sonore très dense, très colorée, pas brillante, plutôt sombre, avec des éclairs. Beethoven n’est pas léger, il n’est pas lourd non plus. C’est un magma volcanique. Pierre Réach ajoute que ce qui le frappe le plus dans le langage de Beethoven, c’est le contraste. Le plus beau des sourires succède au plus grand malheur. Le sens du défi qui se conjugue avec l’humilité. Dans la foulée, il se réclame des visions d’Yves Nat, qu’il qualifie de « granitique », de Schnabel, de « la lumière goethéenne » de Kempff, et de Rubinstein, qui ne concevait pas un monde sans Beethoven.
Ces références éclairent la conception du pianiste français, que l’on pourra situer dans la ligne de ces célèbres prédécesseurs, en particulier de Wilhelm Kempff (1895-1991) qu’il a entendu jouer à Paris : on retrouve en effet, dans sa vision globale, une éloquente sérénité, un sens de la narration, une clarté permanente, mais encore une vraie humilité. Qualités que rend très bien le Steinway prêté par la maison Jorquera de Barcelone, un instrument qui, souligne Pierre Réach, chante beaucoup ; la prise de son d’Étienne Collard, fort de son expérience de trente ans auprès de grands interprètes, met cet aspect en évidence. Le résultat est une esthétique sobre, souvent raffinée, qui soigne les mélodies.
Le programme de ce quatrième et dernier volume est construit comme un parcours presque chronologique à travers le massif des sonates. Huit sont à l’affiche, on pourrait les proposer avec un sous-titre : « de la clarté à la puissance visionnaire ». La brillante et virtuose n° 3 en quatre mouvements, publiée à Vienne en 1796, offre à son Adagio une méditation chaleureuse. La n° 6, deuxième du groupe de l’opus 10 qui en contient trois, écrites entre 1796 et 1798, se souvient d’un Haydn léger, même si l’Allegretto a un caractère un peu sombre. La n° 9 se ressource aussi chez Haydn, elle s’y regénère par trois Allegros au ton de joie et de légèreté, sans mouvement lent.
Après ces trois pages qui datent d’avant 1800, Pierre Réach passe à la n° 13, « Quasi una fantasia », (1800/01) ; avec son aspect pour ainsi dire improvisé, ses effets contrastants et ses mouvements enchaînés, elle justifie bien la fantaisie suggérée dans son titre, un peu à la manière d’une respiration sans emphase. À la sonate n° 27, l’opus 90, en deux mouvements, terminée en août 1814, Pierre Réach offre un lyrisme intime, que Beethoven souhaitait « avec vivacité et sentiment » pour l’Allegro, et « très chantant », mais sans trop de vélocité, pour le Rondo. Placée à la fin du premier disque, elle se révèle en cohérence avec le discours de Pierre Réach, qui, tout au long, condense l’évolution stylistique, et gère son expressivité, la rendant homogène et lisible, sans effet de démonstration.
Le deuxième disque est introduit par un retour en arrière, avec la Sonate n° 11 op. 22, achevée fin 1800, après la création viennoise, en avril, de la première symphonie. Le pouvoir d’émotion de ses quatre mouvements fait appel à la grandeur, encore marquée sans doute par Haydn et Mozart, mais une nouvelle ère s’ouvre pour Beethoven. Elle se confirme dans la Sonate n° 22 op. 54 (1804), avec ses deux mouvements brefs, l’Allegretto final démontrant une tonique inventivité d’une partition un peu dévaluée, vu sa situation, entre la n° 21, « Waldstein » et la n° 23 « Appassionata ». On saura gré à Pierre Réach de ne pas la négliger, mais de la revêtir d’une clarté nuancée.
Reste, pour couronner le tout, la sonate n° 29 « Hammerklavier » op. 106, publiée en 1819, et ses trois quarts d’heure. Le pianiste français soigne particulièrement cette fresque au sein de laquelle se mélangent héroïsme, sentiment d’humanité, limpidité du discours, élans expressifs et énergie vitale, alors que Beethoven est complètement sourd. Pierre Réach prend de la hauteur pour transmettre un message d’envergure au sein duquel la tension est maintenue par un jeu engagé, ample de souffle et grand par sa rigueur.
Parmi l’impressionnante discographie de ces sonates, Pierre Réach trouve un chemin personnel, qui déborde de sensibilité sincère et de fougue mesurée. Il livre sa vision, en toute humilité, sans grandiloquence, sans effets inutiles, dans la plénitude d’un son affirmé. Cette intégrale, qui fait belle figure, est une alternative aux références traditionnelles, on peut faire confiance à celui qui en traduit toute la vérité.
Un livre sur l’interprétation des sonates de Beethoven par Pierre Réach est annoncé pour la fin de cette année. On sera heureux de le découvrir, en complément des quatre albums qui témoignent d’un investissement réalisé sur la durée.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



