Au Grand-Théâtre de Genève, Alain Perroux ouvre sa première saison avec La Tempête de Frank Martin
En septembre 2023, le Conseil de Fondation du Grand-Théâtre de Genève annonçait la nomination d’Alain Perroux pour succéder à Aviel Cahn à la direction générale de l’institution à partir de la saison 2026-2027. Après nombre de décennies, l’on faisait finalement appel à un Genevois, car c’est dans la cité de Calvin qu’Alain Perroux est né en 1971 et y a fait ses études universitaires et musicales. Après avoir repris les rênes de l’Opéra de Poche de Genève entre 2003 et 2011, il a été, de 2009 à 2020, directeur de l’administration artistique du Festival d’Aix-en-Provence avant d’être appelé à la direction générale de l’Opéra National du Rhin à Strasbourg. A Genève, il a d’emblée été confronté à un problème crucial, la fermeture du Grand-Théâtre pour raison de travaux. Ceci l’a contraint à modifier sa programmation pour l’adapter à la scène plus exiguë du bâtiment des Forces Motrices. Mais les anciennes turbines entreposées en ce lieu semblent avoir eu un impact considérable sur le choix du premier ouvrage de la saison, La Tempête de Frank Martin et sur Netia Jones qui en réalise la mise en scène.
Pour en venir à l’ouvrage, il faut noter que, entre l’été de 1952 et l’hiver de 1955, Frank Martin composa son opéra en trois actes, Der Sturm d’après la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel de La Tempête de William Shakespeare (datant de 1610-1611). C’est donc dans la langue de Goethe qu’est affiché l’ouvrage à la Staatsoper de Vienne pour les Wiener Festwochen de 1956. Mais Karl Böhm renonce à diriger la création et il est remplacé par Ernest Ansermet qui est un ami proche du compositeur. Trois semaines avant la première, Dietrich Fischer-Dieskau, qui devait incarner Prospéro, doit y renoncer pour des raisons de santé ; et c’est l’un des membres de la troupe viennoise, Eberhard Waechter, qui apprend le rôle en l’espace de quelques jours. La création du 17 juin 1956, qui inclut en outre Christa Ludwig et Anton Dermota, remporte un grand succès public mais divise la critique. A Vienne, l’ouvrage ne sera joué que sept fois jusqu’à juin 1958. Mais en traduction anglaise, il est présenté au New York City Opera et à la BBC, alors que Zürich et Francfort reprennent la version originale. En 1967, Pauline Martine, la sœur du compositeur, élabore un texte en français pour cette Tempête dont le Grand-Théâtre de Genève assurera la création le 13 avril 1967 dans une mise en scène de Lofti Mansouri réunissant Ramon Vinay en Prospéro, Gisèle Bobillier, Eric Tappy, André Vessières, José van Dam, Pierre Mollet et Jules Bastin sous la baguette d’Ernest Ansermet.

C’est donc cette version française que choisit Alain Perroux pour ouvrir sa première saison. Le choix en est judicieux, car le surtitrage aide à la compréhension d’une œuvre difficile à suivre que défend néanmoins corps et âme un autre Genevois, Thierry Fischer, chef d’orchestre passionné par la production de Frank Martin qui a dirigé Der Sturm au Concertgebouw d’Amsterdam le 11 octobre 2008 avant de l’enregistrer intégralement pour la firme Hyperion. Mais il souligne que la version française, plus lumineuse que l’original, exige des interprètes un engagement théâtral extrêmement fort.
Dès le lever de rideau, la production de Netia Jones, qui a conçu à la fois mise en scène, décors et costumes, nous confronte à un vaste écran percé de hublots où apparaît la tuyauterie rappelant les turbines de l’accès à la salle. Sous la baguette extrêmement précise de Thierry Fischer, l’Orchestre de la Suisse Romande répand le flux serein de l’Ouverture, avant que ne se déclenche la tempête sous les jeux de lumière de Malcolm Rippeth. Derrière la toile se profilent le Capitaine et son bosseman tentant de rassurer le seigneur Antonio et sa suite (Alonso, Sébastien et Gonzalo), tandis que le Chœur du Grand-Théâtre (préparé par Mark Biggins) commente en coulisse les péripéties amenant le naufrage du navire et la chute des corps que restitue la création vidéo de Lightmap. La hutte de Prospéro tient ici du laboratoire gigantesque avec salle des machines sur plateau tournant et énormes boules où apparaîtra Ariel (l’acteur Joseph Chosson) filmé sur fond vert puis projeté sur scène. En cette deuxième scène, affleure la véritable dimension lyrique de l’ouvrage avec l’arrivée de Miranda, considérée comme une femme forte par Netia Jones, ce que traduit la voix corsée de Catherine Trottmann, dialoguant avec son père, le démiurge Prospéro, magistralement personnifié par Stéphane Degout, émouvant dans la narration de ses malheurs mais impérieux face au génie Ariel ou au monstrueux Caliban (Alex Rosen) qu’il a réduit en esclavage. L’apparition de Ferdinand, incarné par un Julien Dran au timbre clair, instille une note rêveuse à ce tableau, alors qu’il semble suivre cet Ariel invisible dont la présence est suggérée par le chœur en coulisse et un petit orchestre de scène. Et l’effet fulgurant qu’il produit sur l’innocente Miranda fait naître une passion sans nuage que finira par approuver un Prospéro récalcitrant. Simultanément, les intrigues politiques tissant les liens entre le frère de Prospéro, Antonio (Léo Vermot-Desroches), et Alonso (Nicolas Cavallier), Sébastien (Edwin Crossley-Mercer) et Gonzalo (Christian Immler) ont pour pendant grotesque le trio de bras cassées constitué par Trinculo (François Rougier), Stéphano (Christophe Rogier) et Caliban (Alex Rosen) provoquant deux ou trois scènes comiques d’une rare cocasserie. Le dernier tableau où Prospéro renonce à son pouvoir, plutôt que de l’utiliser à des fins destructrices, constitue l’apothéose musicale de cet ouvrage si singulier que le Grand-Théâtre de Genève et son nouveau directeur ont eu l’heureuse initiative de nous faire découvrir. Au soir de la première du 16 septembre, fusent les acclamations enthousiastes d’un public conquis qui applaudit longuement le plateau vocal, le chef d’orchestre et le team scénique.
Il faut noter aussi que, à l’occasion de cette exhumation, le Grand-Théâtre publie, en guise de programme, un opuscule de plus de deux cent pages que l’on conservera précieusement comme ouvrage de référence. Qu’on se le dise !
Par Paul-André Demierre
Genève, Bâtiment des Forces Motrices (en lieu et place du Grand-Théâtre), première représentation du 16 septembre 2026
Crédits photographiques : Carole Parodi



