Le mariage de Figaro au Liceu : Marta Pazos sert Mozart sur un plateau-gâteau
Lorsqu'on voit apparaître sur scène un engin en forme de gigantesque gâteau nuptial d'un goût frisant le « kitsch » le plus affriolant, on pouvait craindre que le pari de Marta Pazos dans sa première mise en scène du plus grand des classiques de l'opéra ne dégringole très vite vers une cascade de mésaventures d'une insoutenable vulgarité. Et pourtant… au fur et à mesure que la scène avance, elle nous enveloppe dans les filets d'un humour caustique, certes, mais aux degrés successifs de subtilité, de satire sociale et de mise en cause des rouages du pouvoir masculin face à la toute relative « faiblesse » féminine. Rappelons que Pazos avait signé, avec la compositrice Raquel García-Tomás et la librettiste Irène Gayraud, un chef-d'œuvre absolu dénommé Alexina B.. Le sujet étant ici tellement loin, les possibilités d'agencer un spectacle anodin n'étaient pas minces, là où tant de grands noms de la mise en scène ont bâti une montagne de visions créatives. On sort, cependant, du spectacle avec une sensation d'enrichissement artistique qui grandit à chaque nouvelle scène, tellement l'apport d'idées créatives est affolant de richesse et d'imagination. Et ce gâteau géant, construit par Max Glaenzel sur une idée de la metteuse en scène, au lieu d'entraver le jeu, lui apporte un incessant renouveau, grâce aussi à un jeu d'éclairages (signé par Nuno Meira) vraiment génial et aux subtilités de la boîte scénique, dont on extrait un grand tiroir qui encadrera admirablement le boudoir de la Comtesse au deuxième acte. Même la difficile scène du mariage (si souvent bâclée ou ratée…) et les buissons du quatrième acte, où chacun joue de ses travestissements et des équivoques au milieu d'une complexe quasi-orgie érotique, sont parfaitement servis par le dispositif. Un autre aspect saillant de cette production est constitué par le ballet, une ressource qui devient aujourd'hui aussi banale que délicate à manier : de nouveau Pazos et son coéquipier chorégraphe Andreas Heise réussissent une performance drôle (des parts de gâteau deviennent danseurs…) mais surtout un guide évocateur qui accompagne les acteurs dans leurs diverses péripéties et fantasmes (inoubliables les jambes en l'air accompagnant sous le rideau le duo Susanna/Comte Crudel, perché finora…).
On a très souvent évoqué le caractère vindicatif des textes consécutifs de Beaumarchais et Da Ponte : Marta Pazos continue à nous faire appréhender combien le sujet reste d'actualité — les jeux de pouvoir, les aléas d'un consentement amoureux égalitaire et franchement libre et les frustrations sociales restent encore le pain quotidien pour une partie excessivement large du genre humain. Et ce jeu d'identifier rôles et caractères avec de la nourriture ou la boisson est non seulement cocasse, mais signifiant par son tréfonds érotico-sexuel. Nous rions de bonne grâce en voyant un certain costume de la Comtesse évoquant une douce praline, pour nous demander tout de suite combien l'être humain peut devenir aussi un bien de consommation rapide. C'est curieux de constater cette sublimation de l'art culinaire de la part d'une artiste originaire de Galice : j'ai toujours ressenti une forme d'onction liturgique autour des arts de la table en Galice et chez leurs frères portugais, alors que pour les « austères Castillans », la table est plutôt un lieu de dissipation quelque peu licencieux.

Du côté de la distribution, beaucoup de bonheur et, surtout, d'intelligence musicale. Les deux grands barytons italiens du moment, Luca Pisaroni et Andrè Schuen, campent respectivement un Figaro et un Comte Almaviva où ruse et subtilité prennent le pas sur la pure exhibition vocale. On peut ressentir entre eux une très humaine émulation, dont on ne sort que rassasié. Et c'est bien plus un jeu d'échecs où chacun campe son rôle comme un défi spirituel qu'une compétition sportive qui entraînerait la surenchère vocale. Remarquons, au passage, que tous deux chantent admirablement… Le vétéran Roberto Scandiuzzi reste encore vaillant dans son Dr Bartolo, toujours drôle même si l'instrument n'a plus l'éclat d'antan… Roger Padullés compose un magnifique Don Basilio, plus porté vers l'arlequinade que vers le double jeu jésuitique qui semble découler de la partition. Excellents Luis López Navarro (Antonio) et Moisés Marín (Don Curzio, dont l'ineffable bégaiement n'est absolument pas écrit dans la partition…).
Chez les dames, saluons l'inoubliable performance de la guatémaltèque Adriana González, dont la beauté de la voix nous fait parfois oublier les raffinements musicaux de l'artiste : style, phrasé ou présence scénique sont parfaits, mais cette sfumatura sur la montée o mi lascia almen morir de sa cavatine effacerait le souvenir de tant de cantatrices qui avaient jadis marqué ce rôle. Et son contrôle du souffle dans l'air Dove sono, nous laisse… sans le souffle ! À ses côtés, la catalane Sara Blanch signe une irréprochable Susanna : son aisance vocale et la spontanéité de son jeu nous font oublier à quel point son rôle est long et semé d'embûches. Si elle est souveraine dans cette formidable « mise en abyme » qu'est le Deh vieni, non tardar du quatrième acte, elle n'est pas moins parfaite dans le Venite, inginocchiatevi du IIe acte, malgré le peu de réaction du public face au talent de l'artiste. Julia Lezhneva signe un Cherubino inattendu : sa présence scénique est écrasante, drôle et attachante. Elle improvise sans cesse des ornements parfois problématiques, parfois géniaux, qui traduisent à merveille le verbiage amoureux débridé du jeune latin lover adolescent. On pourrait se poser des questions stylistiques, car elle fut la seule de la soirée à ornementer, mis à part une brève cadence de Schuen : certains traits de l'écriture vocale de Mozart traduisent sa volonté de freiner l'ornementation sans doute excessive de ses contemporains, mais confirment ainsi sa pratique habituelle. Très émouvante, la Barbarina de la jeune Lucía García, et drôle Mireia Pintó comme Marcellina, malgré quelques difficultés avec la tessiture. Elle remplaçait Mme Larmore pour des raisons médicales.
Face à un rayonnant orchestre de la maison, Giovanni Antonini, bien connu pour ses performances avec Il Giardino Armonico, est capable d'extraire les transparences sonores les plus délicates de cet ensemble. Parfois, son discours est net, vigoureux et très articulé, mais à d'autres moments, il laisse s'installer quelques maniérismes surprenants. Nonobstant, l'ensemble de l'œuvre est construit avec une très belle tenue. Au clavecin, Rodrigo de Vera se montre aussi discret qu'efficace dans les récitatifs (annoncés au fortepiano…).
Xavier Rivera Barcelone, Liceu, le 8 juin 2026
Crédits photographiques : David Ruano



