A L’Opéra

Sur les scènes d’opéra un peu partout en Europe.

Solaris d'Othman Louati : un oratorio vidéo-cosmique immersif

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Compositeur, percussionniste, chef d’orchestre, Othman Louati, né en 1988, s’affirme comme l’un des compositeurs les plus créatifs du répertoire lyrique, explorant des voies originales pour l’opéra d’aujourd’hui. Après une adaptation lyrique du film de Wim Wenders « Les ailes du désir », créée en 2023 à Dunkerque, il vient de présenter à Roubaix, en première mondiale, « Solaris », un opéra-vidéo pour voix et ensemble sonorisé, réalisé en collaboration avec l’artiste visuel Jacques Perconte. Une production de « Miroirs étendus » avec l’Atelier lyrique de Tourcoing.

L’auditeur-spectateur est plongé d’emblée dans ce que l’on pourrait appeler un oratorio cosmique immersif.

Pour une meilleure compréhension, il convient de rappeler que « Solaris » est librement inspiré du roman de science-fiction de l’écrivain polonais Stanislas Lem (1961) et du film éponyme du cinéaste russe Andreï Tarkovski (1972), lesquels racontent l’histoire d'une mission scientifique vers une planète entourée de deux soleils, recouverte d'un océan, qui semble dotée d'une forme d'intelligence.

Le propos (livret de Jacques Perconte) est ici rapporté de bout en bout par la mezzo-soprano Victoire Bunel tout au long d’un stupéfiant chanté-parlé (qui, par instants, n’est pas sans rappeler la Mélisande de Debussy) avec une large palette de couleurs, d’intonations et de modulations de la voix, parfaitement et pleinement ajustées à la nature du propos. Du grand art. La performance est d’autant plus remarquable que le narratif n’est pas exempt de certaines longueurs.

Le Vaisseau fantôme à Vienne

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L’Opéra de Vienne a repris ce 3 mai dernier sa production du Vaisseau fantôme de Richard Wagner, dans la mise en scène de Christine Mielitz et sous la direction du chef d’orchestre franco-suisse Bertrand de Billy.

Certes, cette production n’est pas neuve – il s’agissait de sa 64e édition. Cependant, la modestie voulue par le scénographe et costumier Stefan Mayer, qui lui permet d’intégrer de très judicieuses astuces (comme l’ajustage de la coque du vaisseau fantôme avec la vigie du bateau de Daland), garantit sa longévité. Une autre qualité de cette production réside dans l’utilisation des silences, par exemple après chaque strophe du chant du timonier, ou durant la fête de mariage entre le Hollandais et Senta, pour attendre une réponse hors plateau, ce qui rend cette mise en scène très vivante.

La plus grande qualité de cette mise en scène demeure le jeu des acteurs, qui identifient chacun des protagonistes. Ainsi, le timonier est volontiers maladroit, voire comique, comme lorsqu’il essaie de se défiler pour ne pas prendre le tour de guet. Daland est un père cupide, et Erik un amoureux tentant de retenir Senta de sa malédiction.

Cependant, si une critique devait être formulée à l’égard de cette production, elle porterait sur les voix lorsqu’elles montent dans leurs ambitus, notamment celles du Timonier (le ténor gallo-japonais Hiroshi Amako) et de Senta (la soprano sud-africaine Erica Eloff). Il a alors tendance à s’essouffler et elle, à y perdre de son rayonnement. Cela nuit à l’air du timonier « Mit Gewitter und Sturm aus fernem Meer - mein Mädel, bin dir nah! » et fait que le « Johohohe! » de Senta n’est pas aussi enthousiasmant qu’on pourrait le souhaiter. Nonobstant, elle fait ressortir le caractère de prière, presque intimiste, qui s’entortille dans cette ballade avec cet appel, avec une expression saisissante.

Le Villi de Puccini à Nice

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Bertrand Rossi, directeur de l’Opéra Nice Côte d’Azur, a eu l’excellente initiative de programmer Le Villi, le tout premier opéra de Giacomo Puccini.

Puccini n’a alors que vingt-six ans lorsqu’il compose cet opéra pour un concours qu’il ne remporte pas. L’ouvrage attire cependant l’attention d’Arrigo Boito, grâce à qui il sera finalement créé à Milan. La production de l’Opéra de Nice, réalisée conjointement avec les opéras de Toulon, Marseille et Avignon — où elle sera ensuite présentée — constitue une magnifique découverte qui ne procure que du plaisir.

Cet opéra passe souvent inaperçu, sans doute en raison de sa brièveté. Pourtant, le talent et l’attention déployés dans cette représentation sont tout simplement exceptionnels. Dès les premières notes, il est évident que la soirée sera grandiose, tant tout semble ici porté à son plus haut niveau : les voix, la mise en scène, les décors. La distribution est idéale, réunissant des chanteurs exceptionnels. Vanessa Goikoetxea et Thomas Bettinger sont familiers de l’univers puccinien. À travers Le Villi, Puccini s’annonce déjà pleinement. On devine, dans leurs interprétations, les futurs Manon et Des Grieux, Tosca et Mario. L’ouvrage contient plusieurs airs inscrits au répertoire des plus grands chanteurs. À l’acte I, l’aria d’Anna, « Se come voi piccina », rappelle les enregistrements célèbres de Renata Scotto, Sonya Yoncheva ou Kiri Te Kanawa. Vanessa Goikoetxea impressionne par une technique irréprochable et une immense musicalité. Sa voix, pleine, claire, pure et lumineuse, captive dès son entrée en scène. À l’acte II, l’aria de Roberto, « Ecco la casa… Torna ai felici dì », compte parmi les plus beaux airs du répertoire. Il est ici divinement chanté par Thomas Bettinger, qui ferait presque oublier l’enregistrement de Plácido Domingo. Son timbre, son phrasé, tout semble parfait. Sa voix, magnifiquement entretenue, éclate avec une intensité éblouissante et vibrante. Le baryton argentin Armando Noguera campe un Guglielmo d’une grande autorité, avec probité et un réel engagement dramatique. L’histoire est difficile à mettre en scène, mais cette fois, elle prend véritablement vie.

Dans un écrin scénique d’une inventivité saisissante, l’œuvre de jeunesse de Giacomo Puccini s’épanouit sous le regard inspiré de Stefano Poda, qui signe à la fois la mise en scène, les décors, les costumes, les lumières et la chorégraphie. Son imaginaire fécond façonne ici un univers d’une rare intensité. Chaque tableau semble respirer dans un décor d’une beauté saisissante, porté par une chorégraphie ciselée où les corps prolongent la musique comme un écho vivant. À la tête de l’orchestre, Valerio Galli insuffle une tension vibrante, révélant avec finesse les élans brûlants de cette partition brève mais incandescente. Une réussite totale, portée par une équipe exceptionnelle, qui restera sans aucun doute comme l’un des grands moments de cette saison lyrique.

Nice, Opéra de Nice Côte d’Azur, 26 avril 2026

Carlo Screiber

Crédits photographiques : Julien Perrin

A Genève, une Butterfly si émouvante

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Un voyageur asiatique aux tempes grisonnantes, imperméable à col relevé, valise à la main, traverse la scène, alors qu’il est suivi par une caméra qui projette sa silhouette sur les parois de la maison autrefois achetée par un officier de marine américain… L’on comprend rapidement que cet homme est l’enfant de Butterfly et de Pinkerton, revenant, quelques décennies plus tard, dans cette villa qui l’a vu naître. Sur ce concept aussi ingénieux que surprenant, s’élabore la mise en scène de Barbora Horakova qui insiste sur le fait que cet homme a grandi avec le sentiment d’être différent et d’être un étranger en revenant au Japon. Mais quelle curieuse idée de réduire le bambin de trois ans apparaissant au dernier tableau à un fantoche au visage de cire ou à  une statue de marbre blanc quand un enfant en chair et en os aurait produit un tout autre effet… Présent tout au long des trois actes, c’est à travers son regard qu’est relaté le drame dans une scénographie de Wolfgang Meinardi qui ne consiste qu’en une maison aux parois coulissantes, juchée sur un plateau tournant continuellement comme pour suggérer l’évanescence des souvenirs (même si, à la longue, le procédé paraît lassant). Ici, il n’y a aucune imagerie d’un Japon de pacotille, ce dont attestent les costumes d’Eva-Maria van Acker modernisant les tenues d’une Cio-Cio-San américanisée par idéalisme ou d’un Goro européanisé marchandant ses talents d’entremetteur, tandis qu’est relégué au second plan le formalisme ancestral de la servante Suzuki, d’un Yamadori dégingandé ou d’un Zio Bonzo proférant ses anathèmes. Confinant le choeur en coulisse, le récit tragique est un huis clos à cinq personnages gravitant autour de la protagoniste.

Et quelle protagoniste est Corinne Winters, entendue précédemment sur cette scène comme Katya Kabanova et Jenufa. Certes, le timbre n’a rien de cette italianità du grand lirico spinto à la Tebaldi, à la Scotto, à la Kabaivanska. Mais la froideur glaciale de l’émission s’estompe, une fois passé le premier acte, tant l’expression dramatique innerve son chant dès l’entretien avec Sharpless, signe prémonitoire d’une fin inéluctable. Et l’impact de son incarnation est tel qu’il vous saisit jusqu’au fatal dénouement. Face à elle, le Pinkerton du ténor américain Stephen Costello joue la carte de l’aigu éclatant lui permettant de dominer un Orchestre de la Suisse Romande voulant mettre en exergue la richesse de sa palette sous la direction du maestro sicilien Antonino Fogliani. Et ce n’est qu’au dernier tableau qu’il se laissera submerger par l’émotion dans son bref « Addio, fiorito asil ». Plus égal à cet égard est le baryton moldave Andrey Zhilikhovsky qui campe un Sharpless d’une rare humanité devant la tournure des événements sur lesquels il n’a aucune prise. Et le coloris cuivré de sa voix laisse transparaître sa profonde amertume. L’on fait peu cas de la Suzuki impavide de la mezzo estonienne Kai Rüütel-Pajula et de la Kate Pinkerton de Charlotte Bozzi, tentant d’exister.  Le Goro retors de Denzil Delaere semble peu efficient dans ses vilenies et boniments face au Prince Yamadori de Vladimir Kazakov, engoncé dans sa cérémonieuse componction et au Zio Bonzo si peu impressionnant de Mark Kurmanbayev. Et finalement l’on se concentre sur le figurant omniprésent (Bertrand Pfaff ?) qui personnifie le fils de Cio-Cio-San en quête de son passé.

 A Lausanne, un Nain sauvé in extremis

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Comme avant-dernier ouvrage de sa deuxième saison, Claude Cortese, le directeur de l’Opéra de Lausanne, a choisi de présenter pour la première fois sur cette scène Der Zwerg (Le Nain), sixième ouvrage d’Alexander von Zemlinsky créé au Stadttheater de Cologne le 28 mai 1922 sous la direction d’Otto Klemperer. Il en confie la mise en scène au directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier, dont le public lausannois a gardé en mémoire les productions de My Fair Lady et de Così fan tutte.

Comme il l’écrit dans la Note d’intention du programme : « Pour lui ce Nain, c’est le naïf, l’innocent, tel un enfant sauvage qui va se retrouver pris dans les rets d’une société dont il n’a ni les codes ni la culture. Lui le Fou qui s’ignore, le saltimbanque enfermé dans une fiction fantasmée sera crucifié à l’autel de la dure réalité de la Vie ».

Donc avec l’aide de Rudy Sabounghi pour les décors et costumes et de Jean-Philippe Roy pour les lumières, il déroule l’action dans une gigantesque serre vitrée pavée de massifs de fleurs donnant sur un jardin où les compagnes de l’Infante, arborant des modèles de collection de grands couturiers, se livrent à des parties de balles. Leur maîtresse, Donna Clara, est la femme enfant en rose violacé, une sorte de Salomé vénéneuse se gaussant de Ghita, sa dame de compagnie, engoncée dans son bleu de cérémonie et des trois caméristes en robe noire sous collerette blanche. Le pauvre Nain se traînant sur ses genoux chaussés rapetissant sa véritable stature est la laideur incarnée que le miroir fatal finira par lui révéler, alors que l’obscurité l’encerclera en signant son arrêt de mort. En bordure de scène apparaîtra le Compositeur lui-même (campé par Domenico Doronzo) partageant avec son personnage la vilaine face dont attestent ses quelques portraits. Face à cette trame parfaitement lisible, le spectateur, captivé dès le lever de rideau, est tenu en haleine jusqu’à ce sordide dénouement.

En ce qui concerne la partition, l’orchestration a été réduite à une adaptation pour orchestre de chambre comportant vingt-quatre instruments, réalisée par Jean-Benjamin Homolka en 2014. Et la cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee en fait miroiter la richesse de tissu en exploitant toutes les ressources de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, sans noyer un plateau vocal mis à mal par une épidémie de grippe.

« À la flamande » : L’Opera Ballet Vlaanderen dévoile une saison 2026-2027 entre héritage et audace

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Pour sa saison 2026-2027, l’Opera Ballet Vlaanderen (OBV) propose une programmation ambitieuse intitulée « À la flamande ». Sous l’impulsion de son directeur artistique Jan Vandenhouwe, cette nouvelle édition se conçoit comme un vaste festival explorant l’identité flamande, ses racines et son rayonnement international dans un monde en pleine mutation géopolitique. Cette saison marque également une étape clé avec l’arrivée de Stephan Zilias en tant que nouveau directeur musical, qui dirigera notamment une version concertante très attendue du Lohengrin de Wagner.

Un dialogue entre répertoire et créations mondiales

La programmation se distingue par un équilibre savant entre les grands classiques du répertoire et une volonté affirmée de création. Parmi les quatorze productions majeures annoncées, on dénombre sept créations mondiales. L’opéra de Verdi, La Traviata, fera son grand retour après vingt ans d’absence, dans une mise en scène contemporaine signée Tom Goossens. Le ballet n’est pas en reste avec une relecture de La Belle au bois dormant par le chorégraphe Marcos Morau. On note relève également une production de De Materie de Louis Andriessen et une version de concert de Lohengrin de Wagner.

L’identité flamande est au cœur de projets d’envergure, tels que la mise en scène inédite des oratorios de Peter Benoit, Lucifer et De Schelde, par le collectif FC Bergman. Le théâtre musical sera également à l’honneur avec De Draaischijf, une adaptation du roman de Tom Lanoye traitant des heures sombres de l’histoire culturelle anversoise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Siegfried d’anthologie avec Yannick Nézet-Séguin au TCE

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À l’image du héros, un torrent de jeunesse, de force brute et de poésie déferle sous les fresques allégoriques du peintre Maurice Denis au Théâtre des Champs-Élysées. On comprend pourquoi tant de mises en scène du Ring laissent insatisfait ou perplexe, confirmant le reproche lancé par Giacomo Meyerbeer au Dr Véron, directeur de l’Opéra : « Vous cherchez un succès de décoration. Vous ne faites pas confiance à ma musique ! ». Dans le cas de Richard Wagner, cette exigence est d’autant plus impérieuse que la dimension visuelle du Ring est conçue comme partie organique du drame. Toute figuration exogène, tel un corps étranger, suscite d’abord discordance, puis rejet.

L’approche choisie ici se situe aux antipodes : elle soutient le récit, l’incarne par de sobres mouvements, des échanges de regards, des postures qui en renforcent l’impact. Les costumes demeurent discrètement allusifs : Wotan en manteau sombre de Wanderer, Brünnhilde sanglée dans un fourreau scintillant comme une armure, ou encore le Waldvogel, emplumé de rouge vif. L’action orchestrale et vocale sollicite et décuple ainsi librement l’imagination.

La cohésion — où aucun détail instrumental (superbes solos de tubas, cors, clarinettes, altos, et il faudrait citer tous les pupitres) n’est escamoté, aucun leitmotiv négligé, les contrastes tour à tour martelés ou délicatement estompés — participe d’une vision claire, nette et rayonnante. La pureté héroïque et naïve du protagoniste semble porter l’énergie collective à incandescence, ou plutôt celle des héros — au pluriel — car il s’agit en réalité d’une expérience collective. Manifestement, le public comme l’Orchestre philharmonique de Rotterdam jubilent à l’idée de retrouver un chef, Yannick Nézet-Séguin, qui les a portés à leur meilleur niveau. L’ovation finale témoignera avec ferveur de l’admiration collective.

Le chef canadien paraît lui-même particulièrement détendu, heureux et concentré. Ne réalise-t-il pas le vœu de Hector Berlioz : « jouer » de l’orchestre comme d’un instrument en soi ? La fusion entre le chant et l’orchestre fait également ressortir l’un des apports de Wagner, souvent sous-estimé : l’absorption de l’aria par le récitatif et son expansion continue sous forme de dialogues ou d’introspection.

De même, le jeu complexe des plans temporels et spatiaux, avec leurs réminiscences et leurs pressentiments, jusqu’à l’accès final à l’immanence du présent, devient clairement perceptible. Traités avec la même exigence de vérité, les épisodes de la Forge, du cor et de l’oiseau charment par la justesse du ton et la fraîcheur de l’inspiration.

L’Avare de Gasparini à l’Athénée : un héritage de Molière revisité avec liberté

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Créé au Teatro Sant’Angelo de Venise en 1720, L’Avare de Francesco Gasparini (1661-1727), sur un livret d’Antonio Salvi (1664-1724) d’après Molière (1622-1673), a été ressuscité en mars dernier par Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique au Théâtre de Caen. Conçu en trois intermèdes, l’ouvrage offre un contrepoint bienvenu à l’opera seria.

Dans l’écrin intimiste du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, cette recréation s’impose comme une proposition à la fois cohérente et réjouissante. Sans chercher à restituer fidèlement la dramaturgie de Molière, l’adaptation de 1720 en conserve l’esprit, distillant des échos reconnaissables tout en assumant une forme resserrée (1h20), propre à l’intermezzo. Cette liberté nourrit une lecture vive et pleinement théâtrale.

Une mise en scène claire et animée

La réussite du spectacle repose d’abord sur la lisibilité de sa mise en scène. Théophile Gasselin privilégie une approche fluide et rythmée, fondée sur une direction d’acteurs précise. Les gestes sont nets, les interactions constamment vivantes, et l’on perçoit à chaque instant un esprit de troupe qui irrigue l’ensemble. Avec des moyens volontairement mesurés, l’esthétique se révèle pleinement assumée : les couleurs patinées du décor de Louise Caron, les costumes délicatement fantaisistes d’Alain Blanchot et les lumières nuancées de Christophe Naillet composent un XVIIIe siècle à la fois évocateur et ludique.

Une adaptation musicale vivante et inventive

Un des éléments scéniques les plus marquants réside dans la présence du Le Poème Harmonique sur scène. Installés côté cour, les musiciens, d’abord dissimulés derrière le rideau faisant partie du décor, apparaissent ensuite costumés et maquillés. Sous la direction de Vincent Dumestre, ils deviennent de véritables partenaires du jeu théâtral. Quelques chansons populaires et improvisations, en interaction avec les protagonistes, rappellent l’origine de l’œuvre et apportent une respiration organique particulièrement séduisante. Dumestre enrichit également la partition par de brèves citations telles que la Marche turque du Bourgeois gentilhomme de Lully et « Agitata da due venti » de Antonio Vivaldi, tiré de Griselda, intégrées avec humour à la situation. L’interprétation, à la fois rigoureuse et inventive, met en valeur la vivacité d’une musique qui, sans prétendre au statut de chef-d’œuvre, révèle une réelle efficacité dramatique.

Philip Glass : Satyagraha Opéra de Paris Garnier,

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Coup de Théâtre ce vendredi à l’Opéra Garnier, la standing ovation touche à sa fin, au moment où les gens commencent à quitter leur siège, in extremis, le tonnerre d’applaudissements s’amplifie brusquement et une forêt de smartphones s’élève! Un vieil homme d’une élégance infinie vient d’entrer sur le plateau, marchant lentement au bras du 1er rôle qui est venu le chercher, Philip Glass, 89 ans, salue sobrement, applaudit la troupe et ne cache pas sa vive émotion devant ce public tout aussi ému de le voir. Satyagraha, son 2ème opéra, sur un livret de Constance de Jong vient d’entrer magistralement au répertoire de l’Opéra de Paris. Même le célèbre Einstein on the Beach, premier volet de la trilogie n’avait pas eu cet honneur. 

Dans l’éventail d’approches opératiques exigeantes et variées de cette saison 25-26 dont nous ne pouvons que nous réjouir, Satyagraha n’a pas à rougir de son audace… il se trouve à l’une des extrémités du spectre esthétique, à l’autre bout duquel on peut trouver Montag aus Licht de Stockhausen, produit en Novembre 2025 à la Philharmonie. Les 2 ouvrages semblent être les deux pôles drainant deux publics irréconciliables au premier abord. Pourtant Glass et Stockhausen partagent le même but : un formalisme à toute épreuve, un goût du spectacle total, le pouvoir d’obtenir par leur seule écriture, un dépassement de soi des interprètes, et surtout une volonté obsessionnelle d’associer radicalité et exigence afin d’élever le public à un niveau d’écoute supérieur.

Car Philip Glass a beau faire partie des compositeurs d’opéras contemporains les plus joués au monde, son esthétique est une forteresse sacrée dont les mécanismes de défense sont redoutables. Sous son apparente facilité d’accès, la musique de Glass renvoie dos à dos les partisans d’une musique déconstruite, atonale, et les défenseurs d’un langage plus traditionnel.

Les premiers oscillant entre colère rageuse et mépris silencieux, les seconds préférant mettre en avant Steve Reich ou John Adams, et ainsi se délester d’une si perturbante radicalité. 

Puisqu’il va être question de non-violence, faisons preuve d’empathie, le temps d’un paragraphe, vis à vis des réfractaires à ce monde musical. 

Les bonheurs lyriques du mélodrame : Lucrezia Borgia de Gaetano Donizetti à l’Opéra de Wallonie-Liège

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A l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, la « Lucrezia Borgia » de Donizetti, telle que la dirige Giampaolo Bisanti et la met en scène Jean-Louis Grinda, est un spectacle paradoxalement réjouissant : des ruses, des trahisons, des mensonges, des meurtres, des quiproquos, des empoisonnements suscitant un réel bonheur lyrique !

Lors d’une fête à Venise, l’abominable Lucrezia Borgia est attirée par un séduisant jeune      homme endormi. Stupéfaction. Elle le reconnaît. C’est son fils illégitime Gennaro autrefois abandonné. A son réveil, celui-ci est séduit par le charme de cette femme. Mais très vite, ses compagnons lui révèlent par quels crimes atroces cette « belle dame » s’en est prise à leurs familles. Ils crient son nom ! Le jeune homme, mû alors par la haine, va vouloir la punir. Il commence par s’en prendre à son nom gravé sur la façade de son palais : « Borgia » devenant, une lettre effacée, « Orgia » ! Désir irrésistible de vengeance chez Lucrezia… qui découvre soudain que le coupable, vite condamné a être empoisonné, est son fils. Mais elle possède un antidote au redoutable poison. Ouf ! Gennaro est sauvé. Mais un peu plus tard, à cause d’un concours de circonstances (mal)venu, le voilà de nouveau réuni avec ses amis, mais pris au piège de la criminelle… qui a décidé (c’est une manie) de les empoisonner. Ciel, mon fils est ici ! Vite l’antidote ! Mais le fils refuse et meurt… en apprenant qu’elle est sa mère ! Elle meurt aussi !

Tel était le mélodrame de Victor Hugo, tel est l’opéra de Gaetano Donizetti. Il donne une plus-value à la « terrible histoire » grâce à sa musique, grâce aux sortilèges de son « beau chant », de son « bel canto ».