Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

Trois en un à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg

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Après avoir accueilli Gautier Capuçon en ouverture de saison, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a décidé de mettre la barre encore plus haut, en accueillant non pas un, ni deux mais bien trois solistes durant le même concert ! Liya Petrova, Aurélien Pascal et Alexandre Kantorow nous ont livré une soirée époustouflante durant laquelle virtuosité et musicalité furent les maîtres mots. Les trois musiciens se connaissent bien, ils ont notamment cofondé “Les rencontres musicales de Nîmes” en 2022. Le festival, qui en est donc à sa quatrième édition, fait la part belle à la musique de chambre de toutes les époques. 

La soirée a débuté avec le violoncelliste français Aurélien Pascal et les Variations sur un thème rococo op.33 de Tchaïkovsky. Avec une aisance manifeste et une décontraction complète, Aurélien Pascal a démontré toute sa maîtrise de son instrument. En perpétuel dialogue avec les musiciens, il a fait jeu égal avec la puissance de l’orchestre. Le pupitre des bois, très occupé tout au long de la soirée, a livré une belle prestation. Tous les musiciens ont montré une attention de tous les instants envers le soliste, et seuls quelques légers problèmes de nuances sont à déplorer. La communication fut également très visible entre le soliste et le chef Aziz Shokhakimov, très expressif et enjoué comme à son habitude.

Just Classik Festival à Troyes : la musique de chambre en partage

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Il y a huit ans, la violoniste Camille Vasseur et l’altiste Manuel Vioque-Judde lançaient à Troyes le Just Classik Festival, entièrement dédié à la musique de chambre. Ce qui n’était au départ qu’un week-end s’est transformé au fil des éditions en un rendez-vous de quinze jours, combinant concerts, actions pédagogiques et rencontres culturelles. Nous avons suivi les deux derniers « grands concerts ».

Un festival solidement enraciné dans son territoire

Le festival s’organise autour de plusieurs formats : les « Grands concerts » de musique de chambre, donnés en soirée le week-end ; « Aube’Session », qui associe la visite d’un lieu patrimonial à un concert ; les « Concert expresso », de courtes prestations dans des espaces culturels comme les musées ou la médiathèque ; ou encore « Découverte d’instrument », présentée par les musiciens eux-mêmes. À cela s’ajoutent des baby concerts, des masterclasses, des répétitions ouvertes, sans oublier « Just Talk classique », des rencontres où l’on discute musique confortablement installé dans un canapé. Et ce n’est pas tout : le festival investit aussi écoles, prisons, hôpitaux ou centres de primo-arrivants. Cette diversité de propositions donne à chacun la chance d’approcher la musique classique dans un cadre accueillant et sans intimidation, dans des environnements qui lui sont familiers. Les horaires, pensés pour commencer à 18h ou 19h30, rendent les soirées accessibles à tous, tout en laissant la nuit libre.

Un public curieux et fidèle

Ce positionnement particulier permet aussi aux musiciens d’oser des programmes ambitieux, parfois expérimentaux : les spectateurs se montrent aussi enthousiastes pour une œuvre rare et audacieuse que pour une pièce du grand répertoire. Après huit années d’inventivité, le pari est gagné : le public est nombreux, mêlant générations et profils variés, et l’ambiance dans la salle reste chaleureuse. Si le format actuel semble trouver un bel équilibre, les organisateurs réfléchissent déjà au 10e anniversaire, pour bâtir un programme toujours plus inventif.

Vsevolod Zavidov, la révélation pianistique à Monte-Carlo

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Vsevolod Zavidov, jeune pianiste russe de 19 ans, s’impose déjà comme un phénomène. Premier récipiendaire de la Fondation Radu Lupu, créée en hommage au grand maître, il attire l’attention du monde musical. Il est l’invité de la saison des récitals de Monte Carlo,  dans la somptueuse Salle Garnier où le Steinway de concert semble l’attendre comme un écrin.  Zavidov rappelle un peu le jeune Evgeny Kissin , tant par l’allure que par la fougue.

Le récital s’ouvre avec la Sonate n°48 en do majeur Hob. XVI.35 de Haydn. Ces sonates sont de véritables joyaux poétiques, où la grâce et l’inventivité du compositeur se déploient avec délicatesse. Sous les doigts agiles de Zavidov, le génie de Haydn s’épanouit dans toute sa splendeur. La maîtrise de la dynamique et du rythme est impeccable. Virtuosité exquise, justesse et aisance, mais toujours dans l’esprit d’une improvisation libre et spontanée.

Il enchaîne avec les Quatre Impromptus op.90 de Schubert. Ici, l’émotion contenue et la sensibilité brute se révèlent dans un équilibre fragile et bouleversant. Le jeu de Zavidov est d’une légèreté et d’une précision étonnantes, mais aussi profondément habité. Chaque nuance, chaque difficulté est abordée avec une pureté absolue. Le toucher, subtil et lumineux, donne naissance à des moments d’une intensité rare. Douceur, naturel, élégance, profondeur : l’interprétation captive et bouleverse, laissant la salle suspendue à chaque note.

Adrian Prabava en concert à Metz

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Le chef germano-indonésien Adrian Prabava est l’invité de l'Orchestre national de Metz Grand Est pour ce concert. Il commence par l’ouverture « Les Hébrides » (La Grotte de Fingal) de Mendelssohn, ce qui permet d’exposer, outre la solidité des cordes, les qualités les vents de la phalange. Ils sont ici très fluides, clairs et agiles pour rendre le motif des vagues. Le chef montre ici une baguette sûre et forte mais pas rigide, ce qui sera sa marque durant tout le concert. Il sait de même faire monter les tutti jusqu’au bord du vacarme, ce qui est toujours un danger dans la salle de concert de l’Arsenal.

Le concert continue avec le Concerto pour piano en un mouvement de Florence Price, avec la pianiste anglaise Jeneba Kanneh-Mason. Si ce concerto est annoncé dans son titre en un mouvement, l’auditeur lui en reconnaît toute de même trois : un premier d’une virtuosité très enthousiaste, un second plus réservé quasi-intimiste, et un dernier digne de broadway. Ici l’orchestre reprend le romantisme de Mendelssohn, à côté du piano jazz de Gershwin. La pianiste fait preuve d’un jeu fin et sans arrogance, qui, durant le premier mouvement surtout, peinait quelques fois à se faire entendre.

A Genève, une magnifique Leonora Armellini pour ouvrir le Festival Chopin

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Depuis 1997, un Festival Chopin a lieu chaque automne à Genève grâce à la ténacité enthousiaste de sa présidente, Aldona Budrewicz-Jacobson. Pour le premier concert du 2 octobre en la Salle Franz Liszt du Conservatoire, est affichée Leonora Armellini, native de Padoue qui y a obtenu un diplôme summa cum laude à l’âge de douze ans sous l’égide de Laura Palmieri, avant de poursuivre ses études à l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome dans la classe de Sergio Perticaroli, puis de se perfectionner auprès de Lilya Zilberstein à Hambourg et de Boris Petrushansky à Imola. AU XVIe Concours Chopin de Varsovie en 2010, elle a obtenu le troisième prix et dès l’automne 2011, elle a pris part au Festival Chopin de Genève où elle reparaît pour la quatrième fois.

A Genève, un pianiste de classe, Rudolf Buchbinder

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Pour sa prestigieuse série ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia invite en ouverture de saison le pianiste autrichien Rudolf Buchbinder à donner un récital au Victoria Hall, alors que, d’habitude, à Genève, il se produit régulièrement avec orchestre.

Son programme du mercredi 1er octobre commence par une page de Mozart, les Douze Variations sur ‘Ah, vous dirais-je, maman’ K. 265/300e datant vraisemblablement des années 1780-1781. Rudolf Buchbinder en énonce le thème avec la limpidité d’une simple chanson qu’il ornemente de passaggi volubiles et de piquants détachés sur une basse bourdonnante, tout en lui conférant la rigueur mécanique du clavecin. La Huitième Variation en mineur charge le propos d’un coloris Sturm und Drang qu’atténue le cantabile de l’Adagio amenant à un Final brillant par ses doublures d’octaves.

Musica, les sons du monde

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Je ne connais Strasbourg que superficiellement et y loger trois nuits à deux pas de la cathédrale Notre-Dame ne va pas m’aider à approfondir mes pérégrinations (l’une ou l’autre flammeküche, bien sûr – et le halo de graillon qui imprègne les vêtements, les cheveux et la ville en général –, une bière de-ci de-là, le pavage imprécis de ses ruelles médiévales bordées de maisons à colombages, les conversations où l’alsacien – le natif – et l’allemand – le touriste – côtoient le français) sauf en ce qui concerne ses églises, nombreuses et dédiées ces jours-ci à la musique contemporaine (un hasard de mon choix de programme), enlevées quelques heures à leurs activités habituelles pour la 43ème édition du Festival Musica, qui s’étend sur deux semaines et demie – sur lesquelles je prélève un week-end prolongé.

Des harmonicas et une étoile

Ma première incursion plonge dans la prospective Québec / Canada (une autre est consacrée à la Pologne, tandis que le jeune public se voit doté d’un mini musica spécifique et que Mulhouse accueille le week-end de clôture) que démarre HANATSUmiroir (un projet alsacien à géométrie variable – et élargi autour de la musique – fondé par la flûtiste Ayako Okubo et le percussionniste Olivier Maurel) avec deux pièces de Nicole Lizée, compositrice canadienne aux racines éparses (la culture vidéo – les jeux, MTV – et la rave, le DJing, le cinéma des années 1960, les bugs des vieilles machines modernes…) : Ouijist reflète cette sur-hybridation, au point que l’éclatement des points de repère tient lieu de ligne de conduite – les éléments sonores se surimposent de façon à déstructurer la compréhension des relations qu’ils pourraient entretenir entre eux ; Colliding Galaxies poursuit la logique de déséquilibre, mêlant souffles et frottements de papiers, clap hands aux instruments, le tout suspendu à la projection en arrière-plan d’images en mouvement, abstraites ou déformées, de la partition ou de l’astronaute en rotation dans l’espace Kubrickien (HAL est toujours aussi inquiétant) – des deux œuvres, je penche pour la seconde, mais, à défaut d’une conviction franche, être décontenancé est un incitant à réécouter, approfondir, exercer sa curiosité.

On a osé Joséphine : Adèle Charvet chante Joséphine Baker

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Rares sont les concerts allant au bout d’une promesse à vouloir rendre hommage à une personnalité dont les activités dépassent le champ de la musique. Produit par le Théâtre des Champs-Élysées et réunissant la mezzo-soprano Adèle Charvet, le chef d’orchestre David Reiland et l’Orchestre de Picardie, le concert dédié à Joséphine Baker tient-il ses promesses ?

En deux parties contrastantes (acoustique/amplifiée, classique/music-hall), la soirée s’est articulée autour du talent d’Adèle Charvet, très incarnée et naturelle aussi bien dans la chanson que dans la nouvelle pièce de Caroline Marçot, Chalk Linefrom Clotilda to Joséphine, qui explore le timbre alto, boisé et ample, de la chanteuse mezzo-soprano.

Commandé par Consortium créatif (réunissant cinq orchestres français qui s’unissent pour favoriser la création et partager ainsi les coûts de la production), la nouvelle pièce de Caroline Marçot s’attaque à un projet audacieux – mettre en musique le discours de Joséphine Baker, prononcé au Lincoln Memorial de Washington le 28 août 1963 lors de la marche pour l’emploi et la liberté des Noirs américains. Au-delà des styles jazz et blues, traités dans une écriture très concise pour un orchestre mozartien, ce sont des mots, et non un univers psychologique de Joséphine Baker, qui sont saisis musicalement.

À l’écoute et à la vue (car une projection vidéo accompagne la musique avec des images de paysages, de manifestants dans les rues, du visage d’Adèle Charvet et des bribes du texte chanté : Freedom, Hope, etc.), l’expérience est hypnotisante jusqu’au moment où l’on s’installe confortablement dans un univers sonore entre gospel et prédication. 

Rempli de références textuelles et musicales (Nina Simone, Daisy Bates, Mahalia Jackson, Lena Horne, cake-walk, chanson de travail Old Alabama), c’est moins la voix de la compositrice que celle d’une assembleuse de différents éléments qui transparaît à travers cette pièce qui sonne déjà un peu familière. En effet, Chalk Line semble rejoindre ces œuvres qui, par leur actualité brûlante, manquent leur rencontre avec le monde contemporain, déjà plus contemporain que celui d’hier. Certaines notions textuelles ne sont-elles pas déjà remises en question dans ces mêmes États-Unis qu’évoque l’œuvre ?

Chalk Line marque un énorme point et se démarque d’ores et déjà dans le contexte de la musique contemporaine française, qui se saisit rarement des sujets du genre, encore moins de la race, mais elle se tient comme un monument ne remettant pas en question sa propre histoire. 

L’ONF et Cristian Măcelaru rhapsodiques, et le violon superlatif d’Anne-Sophie Mutter

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C’est un programme que l’on pourrait scinder en deux que nous proposent l’Orchestre National de France : trois rapsodies pour orchestre qui fleurent bon l’Europe centrale (deux d’Enesco, et une de Dvořák), et deux œuvres concertantes avec violon, séparées de deux siècles et demi (Mozart et Adès).

Georges Enesco, d'abord. L’ONF et son directeur musical Cristian Măcelaru sont en terrain connu avec sa musique symphonique. Ils viennent d’en enregistrer un double album, qui a eu les meilleures récompenses de la presse spécialisée. On y trouve les trois Symphonies, et les deux Rhapsodies roumaines, toutes deux écrites par un jeune compositeur de vingt ans, qui est devenu, depuis (et l’est encore aujourd'hui) une véritable star en Roumanie, comme il n’existe probablement aucun équivalent ailleurs avec un compositeur de musique classique.

Mikhail Pletnev et l’OPMC : entre hommage, intensité et vertige

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Mikhail Pletnev remportait en 1978 le premier prix du Concours Tchaïkovski pour piano. Dès lors, sa réputation devint mondiale et son aura presque surnaturelle. Pianiste adulé par ses pairs, il s’est depuis imposé également comme chef d’orchestre et compositeur, bâtisseur d’orchestres et transcripteur génial. Pourtant, il se fait rare sous nos latitudes : c’était la première fois qu’il dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. 

Le concert s’ouvrait avec la Symphonie n°49 en fa mineur" La Passione " de Haydn. Œuvre emblématique de la période Sturm und Drang ("tempête et passion"), elle annonce déjà certains accents du romantisme par son intensité dramatique. Avec un effectif réduit, idéal pour cette pièce, Pletnev offrait une lecture saisissante : minutieusement élaborée, équilibrée, raffinée, d’une vitalité communicative.

La soirée prenait une dimension particulière avec l’hommage à Rodion Shchedrin, disparu le 29 août à l’âge de 92 ans. Le compositeur, connu en Occident notamment grâce à sa Carmen Suite écrite pour son épouse Maïa Plissetskaïa, devait assister au concert. Son Concerto n°6 pour piano et cordes "Concerto Lontano", créé en 2003 pour la pianiste Bella Davidovitch, fut dédié à la mémoire du compositeur

Le jeune Dmitry Shishkin, déjà familier de l’œuvre avec Pletnev, en livra une interprétation éblouissante. Dans ce concerto atonal, construit sur un jeu incessant d’échos et d’imitations, le pianiste fit jaillir toute une alchimie sonore : tintements, éclats, martèlements, suspensions. Son jeu, à la fois raffiné, percutant et puissant, donnait l’impression d’une fusion totale entre les doigts et les touches. La complicité avec Pletnev et l’orchestre fut absolue. Ovationné, Shishkin offrit deux bis d'anthologie, un Scherzo cinglant de Prokofiev (op.52) et une page poétique de Medtner.