Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

Palmarès du 10e Concours Nadia et Lili Boulanger, 5-8 décembre 2019

par

Pour le 10e anniversaire du Concours chant-piano qui a lieu tous les deux ans à Paris et qui célèbre cette année le 40e anniversaire de la mort de Nadia Boulanger, le Centre International Nadia et Lili Boulanger a vaillamment affronté grèves et chaos urbain ; ses équipes faisant preuve, une fois de plus, d’un courage stoïque stimulé par la détermination des candidats.

31 duos chant-pianos venus du monde entier présentaient un programme éclectique de Lieder et Mélodies, allant de Haydn aux musiciens contemporains, devant un jury de célébrités ( Anne-Sophie Duprels, Christian Immler, Sophie Karthäuser, Ann Murray, Hartmut Höll, Anne Queffelec, Alain Planès, Mikail Rudy et Ronald Zollmann).

Magies sonores au Festival Manca de Nice

par

Le Festival Manca est un rendez-vous phare du Sud-Est de la France. Pour sa 40ème édition, la manifestation niçoise devait affronter deux obstacles de taille : le premier, l’alerte rouge aux intempéries, a provoqué le report d’un spectacle, et le second, la grève liée à la réforme des retraites, n’a en revanche entraîné aucun encombre, signe de l’engagement de la part des musiciens et du public niçois dans la création musicale contemporaine.

Grâce à une politique de partenariats, le festival a pu rayonner dans les grandes institutions de la ville (Conservatoire, Théâtre national de Nice, Opéra de Nice…) comme dans de nouveaux lieux (L’Artistique). La programmation de l’édition 2019 reste fidèle aux fondamentaux impulsés par son directeur, le compositeur François Paris. Tout d’abord, un travail sur l’électronique et la lutherie informatique réalisé au CIRM de Nice, comme en témoignait la très intrigante création de Slow Down-Stoned music de Francis Faber pour instruments numériques (répondant aux noms étranges et savoureux de seabord et sylphyo) par les étudiants du Conservatoire de Nice dirigés par Amaro Sampedro Lopez. Le concert de l’Ensemble marseillais C Barré était un modèle du genre. Le programme débutait par l’envoûtant Tombeau de Manuel de Falla composé à la mémoire de Debussy, suivi de Tellur de Tristan Murail, toujours interprété par le guitariste Thomas Keck. Ecrite en 1977, cette pièce d’obédience spectrale contourne les sons brefs et pincés de la guitare pour créer un continuum sonore grâce à la technique flamenciste du rasgueado. Le résultat, poétique et puissant, est un magnifique renouvellement des possibilités de l’instrument et un jalon majeur du répertoire pour guitare. L’Ensemble C Barré faisait ensuite entendre une disposition magnifiquement insolite : cymbalum, guitare, harpe et contrebasse. Deux pièces de jeunes compositeurs avec électronique poursuivaient l’héritage spectral puisque tous deux ont été élèves de Murail. La première, Trace – écart  de l’Espagno-Chilien Francisco Alvarado, est un laboratoire d’idées et d’envies à l’enthousiasme contagieux mais au résultat relativement impersonnel. La deuxième, du Nicaraguayen Gabriel José Bolanos, promettait de faire entendre l’environnement sonore du volcan Monbacho. Ce projet géographique intime, aux textures organiques et raffinées, est cependant contrarié par des réminiscences parfois scolaires du Boulez de Répons et du Grisey des Quatre chants pour franchir le seuil  (Berceuse). Le sommet de la soirée sera atteint finalement par l’une des œuvres qui a présidé à la création de l’Ensemble C Barré dirigé par Sébastien Boin. Première œuvre à imaginer cette disposition extrêmement originale, Sul Segno de Yan Maresz mêle une écriture soliste idiomatique pour chacun des instruments et une conduite très maîtrisée du discours, parvenant à de somptueux moments de fusion poétique. Sul Segno a ouvert de nombreuses pistes que d’autres compositeurs ont poursuivies après lui. C’est ce qu’on appelle un chef d’œuvre. 

À Bruxelles, on fête Weinberg !

par

L’histoire peut être cruelle. Certains artistes médiocres ont leur heure de gloire tandis que d’autres, d’authentiques génies, sont injustement oubliés. Tel fut le cas avec Mieczysław Weinberg (ou Wajnberg, Vainberg et Vaynberg…), compositeur polonais à l’histoire tragique. 

Né de famille juive musicienne à Varsovie en 1919, manifestant d’immenses talents musicaux dès son plus jeune âge tant comme compositeur que pianiste, Weinberg fuit l’avancée allemande vers l’est en 1939 à l’âge de vingt ans, se retrouvant exilé en Biélorussie soviétique. Sa famille nucléaire décimée dans les camps de concentration, le voilà orphelin poursuivant ses études au Conservatoire de Minsk. Cruel sort du destin, en 1941, tout juste diplômé, il doit fuir les Allemands une fois de plus, se retrouvant ainsi en Ouzbekistan jusqu’à son installation finale à Moscou en 1943. S’il se noue vite d’amitié avec les grands musiciens soviétiques (Shostakovitch, Rostropovich, Kondrachin…), les autorités moscovites lui seront tout de suite hostiles. Il va sans dire que son sombre parcours a laissé des traces dans sa musique, jugée trop pessimiste et trop complexe par le Soviet. Malheureusement, son œuvre sera lentement oubliée jusqu’à ces dernières années. Depuis une dizaine d’années, et tout particulièrement à l’occasion des célébrations du centenaire de sa naissance, le milieu de la musique classique vit un véritable Weinberg-revival, comme celle que l’œuvre de Bach avait vécu au milieu du XXe siècle. On ne compte plus les parutions discographiques et les interprètes qui ont mis leur talent au service de Weinberg (on pense notamment à Deutsche Grammophon, Gidon Kremer et le Quatuor Danel avec leur infatigable promotion du cycle complet de ses 17 quatuors à cordes).

François-Xavier Roth et Les Siècles, conteurs hors-pair de Ravel

par

Et si l’orchestre était à Ravel ce que le piano est à Brahms, le quatuor à cordes à Beethoven, ou le Lied à Schubert : l’instrument de l’intime ? Cet orchestre, que d’aucuns peuvent trouver luxuriant et multicolore, sonnait en ce 26 novembre, sous les doigts des musiciens des Siècles (qui jouent sur des instruments français du début du XXe siècle) et sous la direction de François-Xavier Roth, avec une remarquable unité, et surtout une réelle sensibilité collective.

Dès les premiers accords, un impressionnant climat s’installe. On ressent physiquement l’espace dans lequel va évoluer Une barque sur l’océan. L’équilibre entre les différents pupitres met superbement en valeur les subtilités de l’orchestration. Pour autant, nous ne sommes pas dans la musique descriptive mais bel et bien dans l’émotion. Avec quelques couleurs inquiétantes...

A  Genève, le concert d’automne des amis de l’OSR   

par

Au cours de chaque saison, le Cercle des Amis de l’Orchestre de la Suisse Romande présente deux ou trois concerts exceptionnels, dont un Concert d’automne qui lui permet de solliciter le concours d’artistes de renom grâce au soutien de généreux donateurs. C’est pourquoi, le 5 décembre, ont été invités le jeune chef français Lionel Bringuier  et le violoncelliste norvégien Truls Mørk dont la réputation n’est plus à faire.

Le programme débute par Rugby, le deuxième des mouvements symphoniques qu’Arthur Honegger composa en 1928 et qui fut créé le 19 octobre de la même année par Ernest Ansermet et l’Orchestre Symphonique de Paris. Avec une énergie roborative, les cuivres donnent le signal de la mêlée en superposant les attaques et les ripostes de jeu ; le violoncelle tente d’élaborer un contre-sujet, alors que la phalange des autres cordes peine à imposer un discours qui finira par trouver une assise grâce à la clarté de la polyphonie. 

Pour Anna Vinnitskaya

par

dav

C’est un beau programme russe qu’offre la tournée qui conduit Anima Eterna et  Jos van Immerseel de Bruges à Göppingen (Bade-Wurtemberg), puis à Dijon, enfin à Aix-en-Provence : l’Ouverture de la Grande Pâque russe de Rimsky-Korsakov et la Suite de ballet n° 2 op.64 c de Roméo et Juliette de Prokofiev y encadrent la formidable Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov. A été ajoutée à la première partie la Vocalise de Rachmaninov. C’est surtout l’occasion d’écouter la trop rare Anna Vinnitskaya dont on se souvient qu’elle remporta le prestigieux Prix Reine Elisabeth en 2007. La pianiste russe, formée auprès d’Evgeni Koroliov à Hambourg où elle enseigne maintenant, s’est forgée depuis une réputation internationale. C’est le disque qui nous l’a révélée dans des programmes allant de Bach au XXe siècle, dont on retient particulièrement, outre les Russes, Brahms et Ravel.

«Night shift» – Phill Niblock

par

Dans ce week-end, acmé de Rainy Days, le festival de musique contemporaine de la Philharmonie Luxembourg, j’ai choisi la performance Drones and films, programmée dès 21h et jusqu’à minuit à l’Espace Découverte, lieu intimiste où des coussins à même le sol invitent à s’allonger et des banquettes à s’affaler : on peut écouter, regarder, bouger, entrer et sortir, avec un verre, un wrap ou un sandwich -libre donc.

Si je connais, au travers de plusieurs de ses disques, les drones de ce pionnier (souvent négligé) de la musique minimaliste américaine, je n’ai par contre rien vu de ses activités de cinéaste et, plus généralement, de cet art systémique, qualifié d’« Art Intermédia », ces associations de formes artistiques que Phill Niblock développe dès la fin des années 1960, où entrent en jeu musique, film, photographie, danse. Ce musicien autodidacte, né en 1933, livre ses premières compositions en 1968 -il a d’abord œuvré comme photographe, dans le milieu des clubs et studios d’enregistrement de jazz, dans un premier temps exclusivement sur bandes magnétiques, plus tard sur le Pro Tools de son Mac, superpositions denses (parfois plus de quarante pistes) d’accords tenus pendant de longues durées.

La Dixième Symphonie de Beethoven selon Pierre Henry

par

La Dixième Symphonie de Beethoven... Existe-t-il une œuvre musicale qui fasse davantage fantasmer ? 

On sait qu’en effet Beethoven a eu ce projet, auquel il a commencé à travailler en même temps que sa Neuvième. Mais y tenait-il tant que ça ? Ce n’est pas sûr. Des projets, il en a eu... Tous n’ont pas abouti, loin de là. Il est tout à fait possible d’imaginer que, s’il avait vécu plus longtemps, après cette Neuvième révolutionnaire à plus d’un titre, il ne soit pas retourné à la symphonie. C’est ce qu’il a fait pour ses sonates pour piano : après l’Opus 111, écrite alors qu’il devait continuer de composer pendant cinq années, il nous a donné les Variations Diabelli, la Missa Solemnis, la Neuvième Symphonie, cinq quatuors à cordes... Autant de chefs-d’œuvre absolus, qui n’étaient plus des sonates pour piano.

A l’OSR,  le pianiste Paul Lewis à la rescousse  

par

Pour sa série de concerts ’Espressivo’, l’Orchestre de la Suisse Romande invite un chef letton, Andris Poga, actuel directeur musical de l’Orchestre National de Lettonie et, en soliste, le pianiste britannique Paul Lewis. 

Et c’est lui qui ouvre les feux avec le 27e Concerto en si bémol majeur K.595 de Mozart en bénéficiant des demi-teintes tragiques d’un canevas instrumental ne comportant que huit premiers et huit seconds violons pour imposer un phrasé sobre qui masque le cafouillage des bois et une ligne de chant élégante qui, sporadiquement, se voile de tristesse. Le Larghetto est développé dans un son racé qui, dans le cantabile, épouse le phrasé des vents, tandis que le rondò final contraste par une apparente espièglerie que sous-tend une énergie pré-beethovenienne. Et c’est justement au maître de Bonn et à ses Bagatelles op.126 qu’il emprunte un bis empreint d’une indicible mélancolie.

Steve Reich/Gerhard Richter/Corinna Belz - Concert visuel aux Rainy Days de Luxembourg

par

Asservie à la devise « less is more » - car « on ne peut plus croître dans un monde fini » -, l’édition 2019 de Rainy Days, festival de musique contemporaine de la Philharmonie Luxembourg (jusqu’au 1er décembre), explore la réduction et se concentre sur l’essentiel. Au programme ce dimanche soir, un essentiel plutôt foisonnant, aussi bien sonore que visuel. Dans le milieu parfois hermétique de la culture contemporaine, Steve Reich occupe cette place particulière d’icône souriante sous son indétrônable casquette, volontiers accessible à son public et mouillant, encore jusqu’il y a peu, volontiers sa chemise sur scène. A 83 ans, ce pionnier de la musique minimaliste (ou répétitive, c’est selon) fait encore preuve d’une remarquable envie de composer, et c’est d’ailleurs une première en Europe continentale à laquelle se frotte l’Ensemble Intercontemporain (Paris) avec Reich/Richter (2019). Les trois œuvres retenues balaient cinquante années d’écriture et se présentent en gradation d’effectif instrumental.