Les dossiers.
Les graines de curieux : les découvertes un peu piquantes de la musique.
Musiques en pistes : pour une écoute active de la musique. Analyse et exemples sur partitions et écoutes d’extraits.
Focus : un événement particulier dans la vie musicale
Péter Zombola est le premier créateur hongrois à avoir été nommé Compositeur de l'année 2026 par le jury des ICMA (International Classical Music Awards). Outre cette distinction, il a récemment été annoncé que son œuvre représenterait la Hongrie au festival de la Société internationale de musique contemporaine (ISCM). Avant le concert de gala à Bamberg et ses classes de maître aux États-Unis, Máté Ur, représentant le membre hongrois du jury Papageno, s'est entretenu avec lui au sujet de la reconnaissance professionnelle, de la perte personnelle et de son affinité pour les formes à grande échelle.
Le prix ICMA et l'invitation de l'ISCM sont arrivés presque simultanément. Comment avez-vous vécu ce double succès international ?
C'est un sentiment qui me conforte énormément. Cela me confirme que j'ai pris la bonne décision à l'âge de quatre ans en choisissant la voie de la composition. Étant donné que ces deux instances s'appuient sur des jurys strictement professionnels et indépendants pour décider des prix et des œuvres sélectionnées, il n'y a guère de meilleure reconnaissance pour un compositeur. Cette nouvelle m'a donné une énergie formidable, la certitude réconfortante que je suis à ma place dans la vie.
Dans quelle mesure considérez-vous cela comme une victoire personnelle et dans quelle mesure comme un succès pour la musique contemporaine hongroise ?
Les deux sont étroitement liés. Je pense que la musique contemporaine hongroise n'a pas encore pris la place qui lui revient sur la scène internationale. Il y a eu un boom massif à l'époque de la génération de Péter Eötvös, qui a malheureusement été suivi d'une sorte de « trou noir ». Même lorsque des compositions hongroises étaient présentées à l'étranger, elles restaient souvent des événements isolés. La musique hongroise cherche à retrouver le prestige mondial dont jouissaient autrefois des noms tels que Ligeti ou Kurtág. J'espère que notre génération réussira à assurer une présence plus durable dans le répertoire international.
Cette 46e édition du Festival de La Roque d’Anthéron est la première sans la présence de René Martin, le concepteur et architecte omniprésent de cette incroyable aventure qui a démissionné de la direction du CREA qu’il avait fondé pour le protéger contre les remous qu’auraient pu engendrer les plaintes de comportement déplacés qui lui étaient reprochés.
A cet égard, l’édition 2026 constitue un bel équilibre entre la continuité d’une formule qui a fait ses preuves et une série d’aménagements destinés à la fluidifier. Un équilibre qui se retrouve dans l’organisation où l’on retrouve nombre de fidèles du CREA à côté de nombreux supports locaux, à commencer par une armada de plus de cent bénévoles qui en dit long sur l’ancrage provençal de l’institution.
Au point de vue de l’organisation, un tournant avait été établi qui faisait du festival une entité autonome disposant de son propre accès aux lieux du festival. C’est sur cette organisation rénovée qu’est désormais venue se greffer un comité artistique fort de trois personnalités phares : deux fidèles du festival, Claire Désert et Nelson Goerner, tous deux interprètes et professeurs et Victor Julien-Laferrière, Premier Prix du premier Concours Reine Elisabeth de violoncelle mais aussi créateur de l’orchestre Consuelo, à coup sûr un des animateurs musicaux les plus imaginatifs de la jeune génération.
Une fidélité aux lignes de force de la programmation…
Le Parc du Château de Florans demeure d’autant plus le cœur névralgique du festival qu’il concentre l’essentiel de l’activité de la période même du festival, du 16 Juillet au 16 août : 10 concerts à 18H et 32 concerts en soirée dont 7 soirées avec orchestre, 4 Nuits du piano (Visions du sacré : Bach, Messiaen, Liszt, Musique russe à deux pianos, Sur les rives du Danube, Musique française) et une nuit de Piano-Jazz en clôture. A cela viennent encore s’ajouter 5 concerts de musique baroque à l’abbaye de Silvacane.
José Van Dam est décédé le 17 février 2026, entouré de ses proches, à l’âge de 85 ans (il était né le 25 août 1940 à Ixelles). Artiste majeur de la scène internationale, il avait collaboré avec les plus grands. Il avait surtout montré une ouverture universelle aux choses de la musique, servant les différents genres (opéras, concerts, récitals) avec la même conviction, mais aussi en s’investissant dans des fonctions d’enseignement et de coaching, d’organisateur de concours.
Un début de carrière compliqué
Soliste à 11 ans dans une église, il commence l’apprentissage du piano mais prend des cours de chant aux académies de Jette et de Laeken. Sa professeure de piano a la bonne idée de le présenter à Frédéric Anspach qui lui donne cours à l’académie de Jette. Après un prudent arrêt pendant la mue, il le rejoint à 17 ans au Conservatoire de Bruxelles. A 18 ans, il reçoit son premier Prix et revient son Prix d’art lyrique après un service militaire de 12 mois. Il participe à plusieurs concours (Liège, Toulouse, Genève)
Il commence alors sa carrière en fréquentant les troupes de trois théâtres différents : Paris où on ne lui confie des petits rôle utilitaires, Genève en 1964 où on incarne des rôles plus substantiels et surtout le Deutsche Oper de Berlin où l’engage Lorin Maazel qui l’a dirigé dans son légendaire enregistrement de L’Heure espagnole de Ravel. L’esprit d’équipe du travail de troupe où les plus jeunes observent les grands anciens, jouant les seconds rôles tout en préparant les premiers (pour des remplacements inopés) demeure pour le jeune chanteur une expérience incomparable qu’il ne cessera de recommander tout au long de sa propre carrière ? Ce travail des rôles de l’intérieur lui révèle aussi l’importance de l’excellence scénique. Van Dam sera un des premiers grands chanteurs pour lequel le jeu théâtral devient une évidence : mais un jeu dense et sincère qui va au cœur d’un personnage et refuse tous les excès incongrus.
Durant l’été 2026, une nouvelle page de l’histoire des Percussions de Strasbourg s’écrira avec la nomination de Vassilena Serafimova (VS) à la direction artistique de l’ensemble, en lieu et place de Minh Tâm Nguyen (MTN). À l'occasion de ce passage de flambeau, Crescendo Magazine s’est entretenu avec ces deux musiciens hors-pair.
Pour ouvrir cette interview, les Percussions de Strasbourg (PDS) de Minh Tâm Nguyen en trois mots, c’est ? Les PDS de Vassilena Serafimova en trois mots, ce sera ?
MTN : Joie, folie et curiosité. D’abord la joie car on ne fait pas un travail comme celui-là, avec une telle équipe, si on ne s’entend pas bien et si on ne rigole pas. C’est toujours un plaisir d’y aller, d’y retourner, d’y penser, de travailler avec tous ces gens qui ne sont pas seulement une équipe de musiciens mais dont font également partie le bureau, la régie et tout ce qui va autour évidemment. La folie, parce qu’il ne faut pas être sage pour faire ce travail, il faut oser, tenter des choses. Il ne faut pas chercher à innover nécessairement, on peut dire d’un groupe comme celui-ci qu’il a tout fait, mais il faut y amener la folie de l’équipe, la folie intérieure. Pour la curiosité, il faut toujours être à la page. On dit que c’est un groupe de musique contemporaine, contemporaine veut dire aujourd’hui, et pour être en accord avec le public d’aujourd’hui, ce qui est contemporain, il faut être curieux.
VS : Comme Minh Tâm, je choisis la curiosité. Je vais entrer dans leur univers, ça va être une rencontre. Je pense aussi à la création. Et en troisième mot, je choisis sérénité. Je me sens sereine avec ce que j’ai vu, ce que j’ai pu entendre, les personnes que je connais dans l’équipe et celles avec qui j’échange maintenant. Je sens que j’intègre une équipe posée et soudée, avec une forte amitié. Si vous me demandez dans un an, je vous dirai sûrement autre chose !
Pour continuer sur ce sujet d’échange, comment se passe une passation de direction artistique dans un ensemble comme les PDS ?
MTN : C’est la première fois qu’on prend autant de temps. Les Percussions de Strasbourg c’est quatre générations, la cinquième arrive avec Vassilena, mais chaque passage de génération arrive avec une crise. Soit le directeur artistique part en claquant la porte, soit il a fait une grosse bêtise, soit il y a des désaccords avec l’équipe, etc. Fort de toute cette histoire, je n’avais pas envie que cela se passe comme ça. Je souhaitais passer la main à un moment qui n'était pas du tout critique. Quand j’ai décidé de partir pour aller voir autre chose, je n’ai pas voulu faire ça du jour au lendemain. Je voulais pouvoir transmettre tout le travail de recherche que j’ai fait en arrivant, presque d’archéologie, pour récupérer les archives et l’histoire du groupe. C’est un travail qui n’est pas fini, il y a encore plein de choses que j’aurais voulu faire, d’autres que j’ai commencé à faire. C’est un travail immense. Je ne voulais pas partir en laissant Vassilena refaire tout ce travail et prendre trois ans avant de pouvoir travailler dans de bonnes conditions. Tout ce travail de recherche, d’organisation, il faut du temps pour pouvoir le léguer. À l’époque, Jean-Geoffroy avait pris un temps pour me transmettre les dossiers en cours, mais il n’avait pas entrepris toutes les recherches que j’ai menées. Et c’est cette base, cette fondation qui permettra à Vassilena de travailler et de construire son projet artistique.
VS : De mon côté, je me sens rassurée par cette façon de faire très méthodique, en entrant lentement dans le vif du sujet, en allant voir des spectacles, en échangeant avec Minh-Tâm, en comprenant comment il a organisé les projets, comment il a échangé avec les compositeurs, le répertoire du groupe, en recevant ses conseils, etc. Je ne sais pas comment cela s'est passé avant, mais là on prend un temps nécessaire et très confortable pour moi, avec une grande bienveillance. Je sens que les informations ont le temps de mûrir dans ma tête. Je ne me retrouve pas d’un coup avec l’un des groupes les plus anciens et les plus engagés, avec un océan d’informations dans lequel je dois plonger seule. Ce n’est pas le cas et c’est sûrement la raison de mon choix du mot sérénité.
Minh Tâm, vous vous êtes inscrit dans la lignée de Jean Geoffroy, notamment concernant l’ouverture du répertoire, les formats en duo, trio, etc. Quelles sont les différences entre les PDS de Jean Geoffroy et les PDS de Minh Tâm Nguyen ?
MTN : Quand on arrive jeune, dans un groupe qu’on ne connaît pas bien, on se dit toujours qu’on va créer quelque chose. On va inventer, on va innover, on va faire mieux, etc. Pourtant, j’ai très vite vu lors de mes recherches dans les archives que tout avait été fait ! J’ai donc décidé de changer de vision. Ce qui fait que mon travail est contemporain, c’est l’équipe qui m'entoure, qui forme les Percussions de Strasbourg d’aujourd’hui. C’est donc sur eux qu’il faut s’appuyer, sans aller chercher plus loin. Je me suis appuyé sur leurs forces pour créer ma version du groupe.
Concernant l’ouverture du répertoire et les différents formats, cela a commencé sous Jean-Geoffroy, lorsque j’étais coordinateur artistique. J’ai contribué à ce processus en étant déjà dans la maison, et j’ai voulu continuer à le développer. J’ai remarqué que le souhait de certains de ne jouer qu’à six les grandes œuvres du répertoire coûtait trop cher aux salles, et que nous jouions de moins en moins. Cette envie de prestige n’était plus reliée à la réalité du groupe à ce moment-là de son histoire. Mon but était qu’on soit vu, qu’on soit partout. J’aime beaucoup de styles et d'esthétiques différentes et la percussion ne s’arrête pas juste à une sorte de musique contemporaine. J’ai donc décidé d’ouvrir le répertoire à toutes les esthétiques et à tous les formats. Grâce à ça on a été remarqué, on a retrouvé une place de choix dans le paysage musical et l’on peut maintenant se permettre d’être un peu plus exigeant. C’est une base sur laquelle les prochains directeurs musicaux, dont Vassilena, pourront s’appuyer.
Le pianiste italien Roberto Prosseda a remporté cette année le prix ICMA 2026 dans la catégorie « Concertos » avec son enregistrement Hyperion « War Silence », accompagné par les Concerti di Fano, Dallapiccola, Omizzolo et Carrara. Nicola Cattò, membre du jury et journaliste pour le magazine italien Musica, a réalisé l'interview suivante avec le pianiste.
En tant qu'interprète et professeur, vous êtes très attaché au répertoire italien : pouvez-vous m'en dire plus à ce sujet ?
En tant que pianistes, nous avons la chance d'avoir un répertoire aussi vaste, mais beaucoup de gens se concentrent toujours sur les mêmes morceaux. Pour ma part, je pense qu'il est judicieux, même d'un point de vue professionnel, de promouvoir des pièces moins connues qui méritent d'être (re)découvertes. Lorsque j'étudiais au Conservatoire de Latina avec Mimì Martinelli, l'épouse de Sergio Cafaro, celui-ci m'a fait découvrir des compositeurs de l'école romaine, tels que Petrassi, Peragallo, Porena, Dall'Ongaro et Arcà. J'ai joué de nombreuses premières mondiales et j'aime toujours l'idée de collaborer avec des compositeurs, qui ne sont pas des entités abstraites, mais des personnes très heureuses lorsqu'un jeune pianiste s'intéresse à leur musique et sont même prêtes à l'adapter. Même lorsque je travaillais sur Mendelssohn, j'étais très passionné par le travail sur des œuvres et des esquisses inédites et, dans un certain sens, c'était un dialogue. Pour en revenir au répertoire italien et au CD Hyperion « War Silence », j'ai fait mes débuts dans le monde de l'enregistrement avec les œuvres complètes de Petrassi et Dallapiccola : ces dernières années (en 2018), j'avais joué le concerto Piccolo pour Muriel Couvreux au Maggio Fiorentino (où j'ai rencontré la dédicataire). Je me suis intéressé à Fano et Omizzolo à travers la musique pour piano solo : Vitale Fano, le neveu, m'a fait découvrir la musique d'Omizzolo (qui était un ami proche de Dallapiccola), notamment les Dieci studi sul trillo, qui ont été enregistrés par l'un de mes doctorants pour une sortie prochaine. Le Concerto pour piano d'Omizzolo rappelle quelque peu Bartók et Prokofiev et est très intéressant. L’anregistrement se termine par une pièce de Christian Carrara, mon contemporain et ami, qui donne son titre à l'album et présente des aspects moins connus de la musique italienne pour piano et orchestre : un genre moins central mais important, qui a bénéficié de la collaboration avec un grand orchestre tel que le London Philharmonic.
Que signifie pour vous le fait d'avoir remporté le prix ICMA ?
J'ai commencé à enregistrer des albums il y a près de trente ans et je continue à croire profondément au support discographique comme outil de communication à long terme pour un musicien. Seul l'album, en effet, permet de laisser un véritable message dans une bouteille à la mer, loin de la précarité et de l'immédiateté des contenus des réseaux sociaux. C'est un message qui perdure dans le temps et qui transmet les pensées musicales de ceux qui l'ont enregistré. En ce sens, la reconnaissance par les 'ICMA d'un projet aussi inhabituel et ouvertement anti-commercial que « War Silence », consacré à quatre concerts pour piano et orchestre de compositeurs italiens, est pour moi un grand encouragement à poursuivre dans cette voie. Une voie qui considère le disque non pas comme un produit éphémère, mais comme un outil permettant de redécouvrir et de promouvoir des répertoires encore peu connus, et comme un moyen de partager des passions et un enthousiasme musicaux avec un large public.
Je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué à la conception et à la production de l'album, à commencer par le chef d'orchestre Nir Kabaretti, avec lequel nous prévoyons déjà de nouveaux projets similaires, en collaboration avec le London Philharmonic Orchestra et le label Hyperion, ainsi que les institutions qui ont soutenu la production du disque : la Fondation Omizzolo-Peruzzi, les Archives de Fano et la Casa Musicale Sonzogno.
Il y a quelques années, vous avez achevé un projet d'enregistrement majeur, l'intégrale des œuvres pour piano solo de Wolfgang Amadeus Mozart, qui a suivi celui consacré à Mendelssohn, salué par le public et la critique, dont il peut à juste titre être considéré comme l'un des plus grands experts mondiaux. Mais les débuts de votre carrière d'enregistrement avaient déjà été marqués par deux intégrales, celles consacrées à Dallapiccola (Naxos) et Petrassi (Fonè). Aujourd'hui, pour Hyperion (qui, rappelons-le, fait partie du groupe Universal) et avec le soutien musicologique du Palazzetto Bru Zane, vous vous tournez vers Georges Bizet. Comment en êtes-vous venu à Bizet ? Et que saviez-vous de lui auparavant ?
La collaboration avec Bru Zane est active depuis près de dix ans, et nous avions déjà travaillé ensemble sur le disque Hyperion consacré aux pièces pour piano-pédalier et orchestre de Gounod. Il y a deux ans, Alexandre Dratwicki, leur directeur scientifique, m'a contacté pour me proposer un concert dans le cadre du Festival Bizet qui a eu lieu au printemps de cette année. J'ai donc saisi l'occasion : pourquoi ne pas consacrer un projet plus vaste à Bizet et enregistrer l'intégrale de ses œuvres pour piano ? C'est ce que nous avons décidé. Avant cette initiative, ma connaissance des œuvres pour piano de Bizet se limitait, comme pour beaucoup de mes collègues, aux Jeux d'enfants pour piano à quatre mains, que j'avais déjà joués au Conservatoire avec mes camarades de classe. Et je l'avais trouvé assez difficile, bien qu'il soit destiné à des instrumentistes « amateurs ». Mais déjà à l'époque, j'aimais la finesse de l'écriture, le respect de l'instrument, la signature stylistique précise : ce n'est pas encore Fauré, mais ce n'est plus Gounod, son mentor. D'une certaine manière, c'est Berlioz appliqué au piano, avec une grande imagination coloristique dans une sorte d'« orchestration » pianistique.
Lors de la récente assemblée générale de l'ICMA à l'Académie de musique du Liechtenstein, la violoniste Chouchane Siranossian a évoqué un nouveau projet visant à mettre en œuvre de nouvelles méthodes d'enseignement de l'improvisation. Voici son discours, légèrement abrégé.
Tout d'abord, merci beaucoup pour cette invitation. C'est un véritable honneur pour moi d'être ici pour présenter ce nouveau projet de recherche sur lequel nous travaillons.
Il s'intitule « Non Sei Solo ». Pourquoi Non Sei Solo ? Il s'agit bien sûr d'une référence à Sei Solo, les sonates et partitas de Jean-Sébastien Bach. C'est un titre très délicat, car tout d'abord, si vous le considérez comme un titre italien, Sei Solo, c'est en fait une erreur, car il faudrait écrire Sei Soli. Et pourquoi Sei Solo ? Parce que cela signifie également « tu es seul », et Johann Sebastian Bach était seul lorsqu'il est rentré chez lui après l'un de ses rares voyages.
Sa femme était décédée, et il s'est soudainement retrouvé seul. C'est peut-être pour cela qu'il a écrit Sei Solo en 1720, pour dire « tu es seul ». « Non Sei Solo » signifie « tu n'es pas seul », et l'idée est celle de l'harmonie et de tout ce qui se cache derrière. Les sonates et partitas de Bach sont très particulières, car elles sont très polyphoniques, ce qui était une façon d'écrire assez nouvelle à l'époque.
Bien sûr, au XVIIe siècle, avec Biber et Westhoff, on trouve déjà ce type d'écriture avec des accords pour violon, mais les sonates et partitas de Bach sont, bien sûr, l'aboutissement de cette manière d'écrire. Je les ai beaucoup jouées depuis l'âge de huit ou neuf ans, comme tous les violonistes. Mais il y a un an, j'ai rencontré un musicologue et compositeur, David Chappuis, qui enseigne au lycée de Genève.
Il enseigne le partimento, l'harmonisation au piano et la solmisation. Et quand j'enseignais à Genève, mes élèves parlaient tout le temps de ce grand professeur, du partimento, et je me suis dit : « Qu'est-ce que c'est que ce partimento ? » Je suis allé à son cours, et c'était tout simplement incroyable. J'ai réalisé qu'il y avait en fait une philosophie derrière la manière d'écrire que nous oublions parfois en tant que musiciens, en particulier ceux qui ne jouent pas du piano ou du clavecin. Notre façon de penser est plus mélodique qu'harmonique.
J'ai commencé à parler avec Chappuis des sonates et des partitas, car il travaillait déjà dessus, mais sans vraiment partager ses découvertes. Nous avons donc commencé à travailler ensemble et à analyser les œuvres. Et pour moi, c'était incroyable.
Pourquoi ? Je connais la partition par cœur, mais je me suis rendu compte que je n'avais aucune idée de ce qui se cachait derrière. Bien sûr, la musique de Jean-Sébastien Bach, et la musique baroque en général, est une question d'harmonie. Parfois, nous, les violonistes, l'oublions.
J'ai donc commencé à redécouvrir les sonates et les partitas avec un regard neuf. Ce n'est pas que je n'avais aucune notion d'harmonie. Bien sûr, quand on joue de la musique, il faut avoir quelques connaissances en harmonie.
Mais soudain, chaque note a pris une nouvelle place. Ainsi, si une note est une tierce dans l'accord et qu'elle devient soudainement la septième ou la seconde, le rôle de la note, sa couleur, sa saveur changent. Après avoir travaillé avec David Chappuis sur cette sonate et cette partita en particulier, nous progressons.
Le pianiste italien Ciro Longobardi fait l'événement avec une superbe intégrale de l'œuvre pour piano d’Olivier Messiaen pour label Brilliant. Cette parution majeure a attiré notre attention par la justesse de la vision du musicien et nous a donné envie d’échanger avec lui.
Que représente Olivier Messiaen pour vous ? Quelle place occupe-t-il selon vous dans l'histoire de la musique, en particulier dans celle du piano ?
Messiaen était non seulement un grand compositeur, mais aussi un modèle inégalé en matière d'éthique artistique. Ce qui frappe chez lui, c'est la construction systématique d'un art compositionnel vaste et très articulé, soutenu par un cadre culturel imposant. En ce qui concerne le piano, il a été l'un des compositeurs les plus prolifiques du XXe siècle, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, réussissant, malgré des contradictions apparentes, à concilier l'écriture postimpressionniste, percussive et sérielle et un style pianistique « oiseaux » en un tout cohérent et organique.
Vous sortez un enregistrement complet des œuvres pour piano d'Olivier Messiaen. Qu'est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans l'enregistrement de l'intégrale de ses œuvres pour piano ?
J'ai étudié la musique de Messiaen pour la première fois en 2001, dans le cadre d'un projet avec l'Ensemble Dissonanzen, un groupe basé à Naples dont je suis membre depuis plus de trente ans. Nous avons invité le virtuose du serpent Michel Godard et l'extraordinaire chanteuse Linda Bsirì, sa défunte épouse, à élaborer un programme autour des poèmes de Cécile Sauvage, la mère de Messiaen, d'extraits de Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus et d'improvisations collectives.
Le festival Traiettorie de Parme, dirigé par Martino Traversa, pour qui le compositeur est l'une des figures de proue, m'a également donné l'occasion d'étudier et d'interpréter de nombreuses œuvres de Messiaen, dont la partie de piano du Quatuor pour la fin du temps.
C'est une passion qui s'est développée progressivement au fil du temps : je pense qu'elle s'est développée et renforcée précisément pour cette raison, c'est un chemin qui vous amène à vouloir en savoir toujours plus. À un certain moment, le tournant a été l'opportunité d'enregistrer Catalogue d'Oiseaux pour Piano Classics.
Mais il y a aussi d'autres aspects. L'un est le défi que représentent nombre de ses œuvres, et un autre est le fait qu'en Italie, malgré l'admiration généralisée pour son œuvre, il y a eu un manque d'attention de la part de ses collègues musiciens. Ce n'est pas un hasard si le mien est le premier enregistrement italien non seulement de l'intégrale, mais aussi des grands cycles pris séparément, en plus de la première interprétation italienne en direct de l'ensemble.
L'œuvre de Messiaen comprend un cycle incroyable et unique de Chants d'oiseaux. Comment abordez-vous une partition aussi longue et exigeante ? Quels sont les défis liés à l'enregistrement ou même à l'interprétation de ce cycle complet en concert ?
Il y a plusieurs questions à aborder. Tout d'abord, de nombreux oiseaux ont des capacités vocales qui, à certains égards, dépassent de loin celles des humains. Pas étonnant que Messiaen les considérait comme les plus grands musiciens créés par Dieu ! Par conséquent, l'écriture pianistique est dans certains cas vraiment extrême en termes de vitesse, de gamme dynamique et de variété d'articulation.
Nous avons eu le privilège de découvrir Evgeny Kissin au Festival de Menton en août 1990. Le public français découvrait alors l’un des phénomènes pianistiques de sa génération, quelques mois avant que sa carrière internationale ne prenne un essor fulgurant.
Il semblait venir d’une autre planète, isolé du monde, ne vivant que pour et par la musique. Musicien exceptionnel, doté d’un niveau d’interprétation unique, il maîtrise comme nul autre les difficultés techniques pour mettre à nu le drame et la noblesse de ses programmes. Chaque concert est une fête, frôlant la perfection. Pendant près de vingt-cinq ans, il atteint l’Everest du piano.
Après plusieurs décennies, on a toutefois pu percevoir un certain tassement de l’inspiration, moins libre, moins aventureuse. Alors même qu’il entreprenait un impressionnant travail sur lui-même — récitant et écrivant des poèmes en yiddish, améliorant ainsi ses problèmes d’élocution —, son génie musical semblait, par moments, se retirer.
Le récital de cette année marque un retour éclatant : Kissin y retrouve une autorité et une intensité qui le replacent parmi les tout grands.
Dans la Sonate n° 7 de Beethoven, il est tout simplement stupéfiant. Il crée un univers nouveau par sa sonorité et son incroyable maîtrise du rythme. Véritable vecteur spirituel, il parvient à susciter dans l’esprit de l’auditeur les sensations les plus élevées, selon un ordre unique de sentiment et de raison. Son interprétation relève de la transcendance, de la nécessité musicale, et constitue une source d’inspiration grandiose.
Le chef d’orchestre Fabien Gabel est l’une des baguettes qui compte. Régulièrement invité des grands orchestres, dont les plus prestigieuses phalanges des USA, il vient de faire ses débuts au MET. En septembre dernier, il a également pris ses fonctions à la Direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien au passé historique d’une rare densité. Fabien Gabel revient sur les développements récents de sa carrière et sur sa collaboration avec son orchestre autrichien.
Vous venez de diriger le Mahler Chamber Orchestra pour une tournée de concerts en Espagne avec la célèbre pianiste Yuja Wang en soliste. Comment s’est passée cette tournée ?
La tournée s'est bien déroulée nous avons joué dans des salles merveilleuses, comme San Sebastian et Barcelone. Certaines de ces salles sont magnifiques, comme le Palau de la música catalana à Barcelone ou l’Auditorio de Jameos del Agua de Lanzarote, qui est creusé dans la roche volcanique. J’étais très heureux de collaborer avec la fabuleuse Yuja Wang, qui est une pianiste extraordinaire dont la virtuosité est impressionnante et avec le Mahler Chamber Orchestra, phalange d’une virtuosité et d’une énergie exceptionnelles.
Vous venez, en septembre 2025, de prendre fonction comme Directeur musical du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien, plus que centenaire, est chargé d'histoire (Sous la direction de Franz Schreker, l'Orchestre Tonkünstler de Vienne créa les Gurre-Lieder d'Arnold Schoenberg en 1913. De 1919 à 1923, Wilhelm Furtwängler fut le chef d'orchestre principal. Bruno Walter, Otto Klemperer, Felix Weingartner, Hermann Abendroth et Hans Knappertsbusch dirigèrent l'Orchestre Tonkünstler les années suivantes). Comment avez-vous rencontré cet orchestre et comment en êtes-vous devenu le Directeur musical ?
J'ai été invité à diriger l'orchestre, pour la première fois en 2019, avec un programme incluant entre autres la Sinfonietta de Korngold et la “Scène d’amour” de Feuersnot de Richard Strauss. Une excellente entente a rapidement émergé. Ensuite, j’ai été réinvité à plusieurs reprises. Revenir au pupitre du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich m’apportait beaucoup de satisfaction et j'aimais beaucoup travailler avec cet orchestre. J'ai senti que certains musiciens semblaient désireux de travailler à plus long terme avec moi. Et puis, j'ai été sollicité pour devenir le Directeur musical à la suite à l’annonce du départ de Yutaka Sado, mon prédécesseur.
Quelles sont vos ambitions et quels sont vos projets dans le cadre de votre mandat à la direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich ?
Je souhaite développer plusieurs axes : tout d’abord, programmer le répertoire français, qui a été peu joué par l'orchestre auparavant. Je souhaite également mettre en avant des compositeurs viennois moins joués, comme Zemlinsky, Schreker ou Marx. Ce répertoire intéresse l'orchestre qui le maîtrise très bien et il nous faut nous distinguer des autres orchestres locaux qui programment majoritairement le grand répertoire classique (Strauss, Mahler, Bruckner, Brahms, Beethoven). En décembre dernier, nous avons joué la Symphonische Nachtmusik de Joseph Marx, figure majeure de la vie musicale viennoise dans les années 1910-30, mais ce compositeur est tombé dans l’oubli. Les concerts à Vienne ont fait salle comble et cette redécouverte a été saluée par la critique et le public.
Le jury des International Classical Music Awards (ICMA) a célébré le 10e anniversaire du prix Discovery avec un concert festif organisé lors de son assemblée générale à la Music Academy Liechtenstein.
En 2016, les International Classical Music Awards ont organisé pour la première fois le prix Discovery destiné aux jeunes musiciens âgés de 12 à 18 ans. Ce prix a été créé à l'initiative de l'ancien membre du jury Luis Suñen (Scherzo) et après des discussions entre le président du jury Remy Franck et le directeur général de l'Académie internationale de musique du Liechtenstein, Drazen Domjanic. Depuis lors, ce prix est organisé chaque année par l'ICMA en collaboration avec l'Académie de musique du Liechtenstein.
Les quatre jeunes musiciens exceptionnels qui se sont produits lors du concert anniversaire étaient Maya Wichert, Lana Zorjan, Robert Neumann et Can Sarac.
Le tout premier lauréat était le flûtiste Nikolai Song. Il a reçu son prix en 2016 à Saint-Sébastien. Il a été nommé flûtiste principal adjoint du Sinfonieorchester Basel, puis flûtiste principal du Berner Sinfonieorchester. Il a récemment été nommé flûtiste principal du Pittsburgh Symphony (Manfred Honeck, directeur musical, lauréat du prix ICMA Lifetime Achievement en 2018).
Nikolai déclare : « Le prix ICMA Discovery Award a été une étape très importante pour moi à un moment crucial de mon développement. Avec le recul, plusieurs années après avoir reçu ce prix, je me rends compte qu'il m'a donné les bases et la confiance nécessaires pour continuer à construire ma personnalité artistique.
Je suis profondément reconnaissant aux IICMA pour sa contribution à la cause des musiciens. Le Discovery Award m'a accompagné au fil des ans, et je chéris le privilège et la responsabilité d'être musicien dans la société actuelle, ainsi que l'importance de partager la musique et de faire le bien à travers elle. »
Le pianiste allemand Robert Neumann (*2001) a reçu son prix en 2017 au Gewandhaus de Leipzig. Il est actuellement artiste en résidence à la Mendelssohn Haus Leipzig et a remporté le German Piano Award en 2025. Robert déclare : « Le discovery Award est à mes yeux l'incarnation même du soutien et de la confiance qui m'ont été accordés bien avant que je ne choisisse cette voie. L'assurance que quelques personnes croyaient en mon art, alors que presque personne d'autre ne le faisait, a largement contribué à l'évolution de toutes mes formes d'art. L'ICMA est comme une sentinelle silencieuse et un ami insouciant, toujours prêt à donner des conseils bienveillants quand on en a besoin et à veiller avec amour sur nos étapes artistiques importantes. »
En 2018 (Katowice), le lauréat était le flûtiste chinois Yuan Yu (*2001), actuellement flûte solo au Konzerthausorchester Berlin.