Un Werther sans poésie au Liceu

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Celle-ci est l'histoire d'un opéra extraordinaire, d'un plateau rempli de jeunes chanteurs plus que prometteurs, d'un metteur en scène très réputé, d'une production venant de maisons aussi célèbres que La Scala ou les Champs-Élysées, d'un orchestre somptueux et d'un chef efficace… qui ne parvinrent point à créer la magie d'une œuvre dont c'est la clé ! Il faut dire que le pari de la direction artistique du Liceu était osé : tous les premiers plans (et probablement aussi pas mal de comprimari) étaient à leur prise de rôle. Et pas un seul chanteur francophone, ce qui ne devrait poser, en principe, aucun problème de nos jours. Et pourtant…

Bien sûr, la soirée tient la route : mis à part quelques infimes incidents de parcours (une entrée boiteuse dans l'air de Sophie, un texte bredouillé dans le second air de Charlotte, quelques petits décalages ici et là), on assiste à un spectacle bien rodé, on écoute des chanteurs compétents, un orchestre aux sonorités évocatrices, aux multiples nuances et convenablement dirigé. La somme de ces facteurs n'arrive cependant pas à convaincre, en commençant par une mise en scène qui se veut sobre mais qui devient réductrice par la raideur de ses postulats. Personne ne discutera à Christof Loy la pertinence de sa proposition scénique : le portrait de ce conformisme social qui était la norme dans les mariages de la société bourgeoise bien-pensante du XIXe siècle est traduit par un mur et une porte luxueuse qui cloîtrent le monde familier de Charlotte aux regards et à la volonté libératrice du poète Werther, alter ego de Goethe lui-même. Dans la pratique, ce sont cependant les interprètes qui se voient enfermés dans un espace scénique trop pesant, qui laisse trop peu d'espace à l'imaginaire. Et l'on assiste à de telles incongruences qu'on est en droit de se demander si certains hommes de théâtre regardent les partitions : pour Massenet, la très jeune Sophie ne découvre le rapport trouble de Charlotte avec Werther qu'au troisième acte, juste au début de l'air des larmes. Ce qui lui permet de jouer la séduction câline et spontanée envers le poète célibataire pendant les deux premiers actes. Loy nous montre déjà cette relation, presque purement charnelle dans son esprit, dès l'introduction que Sophie observe. Comment pourrait-elle construire son rôle alors que toutes les cartes sont déjà sur table ? Sofía Esparza est une jeune cantatrice à la voix très séduisante, riche et bien projetée. Mais ce handicap qu'elle traîne ôte toute crédibilité à son rôle. Et l'on se demande, pendant toute la pièce, qui assume la responsabilité d'un jeu d'acteurs décousu et impersonnel : M. Loy, auteur de la mise en scène, ou Mme Silvia Aurea Di Stefano, qui signe la reprise ? Car la mise en scène est un art vivant, fait d'interaction et de connivence entre son créateur et ses divers interprètes. Pourrait-on accepter qu'un chef d'orchestre de renom signe dans un théâtre sa version de l'œuvre et qu'il envoie ses assistants pour la mettre en œuvre ailleurs ? J'ai, à diverses occasions, signalé ce piège du monde de l'opéra actuel : les responsabilités artistiques sont diluées parce que les auteurs des mises en scène ne se déplacent plus pour travailler les reprises. Parfois cela fonctionne admirablement, mais il s'agit d'un système où les dés sont pipés à l'avance, car il sert essentiellement la gloire (et, plus prosaïquement, les finances…) d'un star system de metteurs en scène célèbres.

Les débuts de Xabier Anduaga comme Werther étaient l'objet de nombreux espoirs. Si l'on juge le résultat purement vocal, on a été plus que comblé par cette voix solaire aux aigus parfaits, par un chanteur engagé et très intense sur scène, doué d'un instinct du chant vraiment infaillible. Il a déclenché la seule ovation bien méritée de la soirée avec son Pourquoi me réveiller. En revanche, si l'on médite sur sa création d'un rôle aussi tourmenté et sombre que notre héros romantique… on est loin d'être comblé. Sa diction française est acceptable, bien que perfectible. Plus difficile est de faire oublier son illustre aîné espagnol, le grand Alfredo Kraus, dans ce personnage : le souvenir que je garde de sa voix reste cependant en deçà de l'éclat et du panache du jeune Basque, mais son Werther avait laissé une empreinte indélébile par le flux d'émotions et l'idéalisme romantique qu'il pouvait transmettre. Je n'ai aucun doute qu'Anduaga pourrait, bien dirigé scéniquement et musicalement, dépasser largement ce modèle intemporel, mais il faudrait se remettre à l'ouvrage.

La Charlotte de Kristina Stanek laisse aussi un arrière-goût de déconvenue : c'est très bien chanté, la voix est ample et extrêmement bien maîtrisée dans tous les registres, le texte est sculpté avec précision, le vécu scénique est intense car elle livre son âme sans ambages et sa démarche sur scène est aussi élégante qu'expressive. Chez elle, il est plus difficile de définir les côtés décevants, bien que l'ensemble dégage une sensation presque délétère de premier degré, de quelque chose de très bien appris et rodé, mais où l'on ne sent pas vraiment le déchirement de sentiments qui transpercent Charlotte, entre la fidélité à ses jeunes frères et au serment fait à leur mère mourante et l'attrait passionnel pour le jeune poète et ses chimères grisantes. On imaginerait ainsi une riche parure en brillants sur une dame que Pygmalion n'aurait pas suffisamment formée !

On n'est pas ravi non plus par la performance du jeune David Oller en Albert : sa voix est sonore, certes, et il s'efforce d'être convaincant sans y parvenir : son rôle reste effacé par un jeu peu subtil que sa démarche dégingandée semble entraver et par un travail scénique qui ne parvient pas à rendre ce personnage vraiment humain, alors qu'il est bien dessiné par Massenet et ses trois librettistes. Parmi les comprimari, soulignons le Bailli de Stefano Palatchi, drôle et humain, et le Schmidt de Josep Fadó, très convaincant. Un peu trop cabotin le Johann d'Enric Martinez-Castignani, et discrètement corrects les Käthchen et Brühlmann d'Anna Tobella et Cristofol Romaguera. Excellents, les enfants du Cor Vivaldi – Petits Cantors de Catalunya, issus d'un riche et ambitieux projet éducatif barcelonais. Du côté de l'orchestre, la soyeuse richesse de timbres et de nuances à laquelle nous ont habitués ces fantastiques musiciens, et une direction surprenante : Henrik Nánási ne semble pas intéressé par la conduite de la trame vocale sur le plateau, mais seulement par la richesse sonore de ce qui se passe en dessous. Rien à voir avec la démarche du légendaire Carlos Kleiber ou des Pappano et Dudamel de nos jours, toujours créatifs et attentifs à engendrer un univers commun à tous les artistes.

Cette soirée était aussi celle de l'émouvante présentation du fameux violoncelle vénitien Goffriller de Pau Casals, récemment revenu à Barcelone, intégré à l'orchestre du Liceu et splendidement servi par Oscar Alabau, l'un des deux solistes de la maison. Ce violoncelle sera toutefois prêté pour quatre ans au vainqueur du Concours Reine Elisabeth 2026 par la Fondation Pau Casals, qui en est propriétaire.

Barcelone, Liceu, le 4 mai 2026

Xavier Rivera

Crédits photographiques : Sergi Panizo

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