David Lively et L’Art de la Fugue de Bach, une rencontre spirituelle

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Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : L’Art de la fugue. David Lively, piano. 2024. Notice en français et en anglais. 76’ 26’’. Le Palais des Dégustateurs PDD042. 

Concours Reine Elisabeth de Belgique 1972, session piano. Cette année-là, le Russe Valery Afanassiev est le vainqueur, mais, parmi les finalistes, figurent aussi six Américains : Jeffrey Swann, Jo Alfidi, Emanuel Ax, James Tocco, Jonathan Purvin, et, benjamin des lauréats, David Lively, qui, lorsqu’il se produit en finale le 1er juin, n’a pas encore atteint l’âge de 19 ans (il est né le 23 juin 1953) ! Le jeune virtuose, qui va se classer quatrième, a inscrit à son programme le Concerto pour piano de Jacques Leduc (œuvre imposée), Dutilleux, Balakirev (Islamey) et le Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. Les mélomanes les plus avertis se souviennent encore de sa version racée et engagée du bijou ravélien.

Né à Ironton, dans l’Ohio, David Lively, aujourd’hui naturalisé Français, joue en public le concerto de Khatchaturian dès ses 14 ans avec l’Orchestre de Saint-Louis. Une bourse lui permet de rejoindre l’École normale supérieure de Paris où il devient l’élève de Jules Gentil (1898-1985), pédagogue réputé qui fut l’assistant d’Alfred Cortot ; il travaille avec lui jusqu’en 1974. Lauréat de plusieurs concours, dont le Tchaïkovski la même année, il reçoit aussi des conseils de Wilhelm Kempff et de Claudio Arrau. Installé en France, où il enseignera à l’École Normale de musique - Alfred Cortot de Paris, David Lively se lie d’amitié avec Eliott Carter et Aaron Copland, qu’il enregistre (Etcetera, 2002), il participe à des créations mondiales de compositeurs de son temps : Takemitsu, Travlos, Gaxis, Blank, Boesmans (intégrale pour piano seul, Cyprès), ou Mernier (récent Ustica, Cyprès), tout en gravant les classiques : Rachmaninov, Chopin, Franck… Il se lance aussi dans l’aventure de concertos méconnus : le grand format qu’est celui de Busoni (1990, réédition SWR 2024), celui de Wilhelm Furtwängler (Marco Polo, 2008) ceux de Joseph Marx (ASV, 2005 et Naxos, 2019). 

Le mystérieux et fascinant Art de la fugue de Bach l’attire également. En 1988, il le donne en concert, Salle Gaveau à Paris (BNL, disponibilité aléatoire). Un peu moins de quarante ans plus tard, il y revient pour le label Le Palais des Dégustateurs : il l’enregistre les 11 et 12 avril 2024, sur un piano Steinway, à la Goillotte, dans le village de Vosne-Romanée, en Bourgogne-Franche-Comté, là où les vignes sont généreuses. Pour cette nouvelle interprétation, le label Le Palais des Dégustateurs a choisi, avec raison, de donner au virtuose la possibilité d’exposer sa vision de L’Art de la fugue au cours d’un entretien avec le journaliste Stéphane Friédérich, lui-même pianiste, qui a notamment travaillé au sein de l’Orchestre de Paris et est l’auteur d’un ouvrage synthétique sur Gustav Mahler (Actes Sud/Classica, 2004). 

Pour David Lively, la dimension spirituelle de L’Art de la fugue est essentielle et trop peu évoquée : J’entends dans cette partition, déclare-t-il, la voix d’un compositeur qui est très concerné par la mort et par la recherche de la perfection à la fois polyphonique et contrapuntique. Le luthérien Bach a conscience que le long chemin qui le mène à Dieu va bientôt atteindre sa destination. C’est un peu l’inverse des Variations Goldberg, qui, selon Friédérich, sont conçues à la manière d’un cycle de vie. Lively ressent dans L’Art de la fugue, une sorte de dissolution de la matière sonore. Il ne dissocie pas l’homme ou le croyant de l’artiste. Pour ce faire, il pratique de la même manière qu’en 1988 : il n’adopte pas l’ordre habituel des fugues et canons. Il cite l’étude critique du musicologue Jacques Chailley (1971), qui lui a donné des clefs de compréhension afin de remanier l’ordre des pièces et de le faire en totale liberté, sans dogmatisme. Le résultat est un parcours fait de fugues simples, de fugues doubles, de triples fugues, puis de pièces de forme stricte. Le tout avec naturel, spontanéité et musicalité.

Il y a de la vitalité dans l’interprétation de Lively, qui soigne, sur son Steinway moderne aux tempos amples et agiles, le sens d’un rythme qui n’est pas abstrait, mais répond à une nécessité intérieure. Les ressources de l’instrument d’aujourd’hui soulignent la fluidité (marque de fabrique de Lively), mais aussi les plans sonores, les crescendos maîtrisés, les nuances, presque pointillistes, et n’hésitent pas à oser quelques effets dansants. Il rejoint en cela la belle version de la pianiste d’origine chinoise Zhu Xiao-Mei (°1949), elle aussi naturalisée Française, un album paru chez Accentus en 2014. Elle prenait des libertés en répartissant les canons entre les fugues, avec une sonorité ronde, en caractérisant chaque pièce, comme le fait David Lively. Ici, précise ce dernier, tout est affaire de respiration plus encore que de tempo, au point même que le silence entre les pièces est, lui aussi, déterminé par une logique musicale. On saura gré au virtuose d’avoir usé de la pédale avec parcimonie, estimant que celle-ci devait être, ce qui la rapproche de l’esprit baroque, un outil de couleurs.

Voilà un voyage spirituel à accomplir avec confiance : le guide est fiable, il se soucie du lyrisme, et sa méditation sur la mort, qui est aussi une invitation au salut, interpelle. On en sort avec la sensation d’avoir effectué un retour aux sources. Tout en fin d’enregistrement, le Choral ‘Vor deinen Tron tret’ ich’, (Devant ton trône, je vais comparaître), BWV 668, que d’aucuns estimeront superfétatoire, s’inscrit dans un esprit que l’on peut qualifier de testamentaire, en forme de prière. David Lively signe là un bien bel album !

 Son : 8,5    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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