Dimensions spirituelles dans la musique orchestrale de Valentin Silvestrov

par

Valentin Vassil’yevich SILVESTROV (1937) : Ode à un rossignol ; Cantate n° 4 ; Concertino pour piano et petit orchestre ; Moments de poésie et de musique ; Symphonie n° 7. Inna Galatenko, soprano ; Oleg Bezborodko et Marija Grikeviciuté, piano ; Orchestre Symphonique National de Lituanie, direction Christopher Lyndon-Gee. 2019. Livret en anglais. 73.06. Naxos 8.574123.

« Ma musique part d’une pure intuition. Elle est un besoin de beauté. Toute sa route doit être jalonnée de tensions mélodiques. Toute la forme doit être construite comme une mélodie. » Ces propos, rapportés par Frans C. Lemaire dans Le destin russe et la musique (Paris, Fayard, 2005, p. 658), émanent de Valentin Silvestrov, né à Kiev en 1937, dont la première partie de la carrière a été marquée par le post-sérialisme. En 1966, Bruno Maderna crée à Darmstadt sa Symphonie n° 3 « Escatophonie », aux notations rythmiques complexes. Dès l’année suivante, Silvestrov reçoit le Prix Koussevitzky à Boston, mais, considéré comme trop avant-gardiste en Russie, il est exclu de l’Union des Compositeurs Soviétiques. Attiré par la dimension spirituelle de la musique, mais aussi par la magie des sonorités, il va entreprendre, à partir du début des années 1970, une réflexion sur le pouvoir du discours musical. Fasciné par l’atmosphère de fin du monde qui se dégage notamment de l’Adagietto de la Symphonie n° 5 de Mahler, il écrit dès lors des oeuvres au style post-moderne qui font la part belle aux aspirations eschatologiques et forment une sorte de grand arc en lien avec le romantisme finissant. Cet album est un fascinant témoignage de pièces écrites au-delà de l’an 2000 qui ont pour point commun la recherche d’une beauté liée au passé dans un langage moderne et personnel et la portée émotionnelle et philosophique apportée aux partitions.

C’est la mystérieuse et magique Ode au rossignol de 1983, dans sa version orchestrale, qui donne accès à cette alchimie à travers l’utilisation de sublimes vers du même titre, tirés des Six Odes de John Keats (1795-1821), qui datent de 1819, dans leur traduction en russe d’Evgenyi Vitkovskij. Cette musique de la suggestion dessine avec une infinie délicatesse, à travers des sonorités fragiles et éphémères, le mélange de nature, de paysage et de réflexion sur le destin esquissé par le poète anglais, atteint par la tuberculose et résigné. L’inéluctable qui va se produire à brève échéance, Keats l’a inscrit dans son poème dont les premiers vers nous transpercent : « Dans le noir, j’écoute ; oui, plus d’une fois,/J’ai été presque amoureux de la mort ». Silvestrov distille l’évocation dans un contexte d’évanescence et souligne la précarité comme s’il s’agissait d’une part de transcendance concrète ; dans le texte, Keats se compare à une parcelle de terre sur laquelle le rossignol vient lancer son chant. Ici, la soprano exprime une douce transparence de l’âme, servie par un solo de piano, une harpe, un vibraphone et les vents, auxquels se joignent furtivement les cordes. C’est fascinant : la porte sur l’absolu et sur l’éternité est entr’ouverte. On dirait que Silvestrov invite l’auditeur à suivre le délicat oiseau tentateur avec une confiance aveugle, engagement que la voix éthérée d’Inna Galatenko rend périlleux. L’envoûtement fonctionne, au risque de s’y perdre.

Vingt ans plus tard, en 2003, c’est au poète roumain de langue allemande Paul Celan (1920-1970) que Silvestrov fait appel pour deux brefs Moments de poésie et de musique. Le destin de Celan est tragique : il est né dans une famille juive, ses parents périssent dans un camp de concentration nazi, lui-même est contraint au travail forcé ; après la guerre, il fait des séjours en hôpital psychiatrique et finit par se suicider en se jetant dans la Seine en 1970. Ces Moments sont des fragments de la huitième stance des Stimmen (1959), traduits en russe, dans un climat de mélancolie et d’infinie tristesse proche de la renonciation. Dans une expression abstraite, un fragment englobe la voix et le piano, l’autre étant destiné à l’orchestre. Cette même année 2003, Silvestrov écrit sa Symphonie N° 7 en un seul mouvement, qui alterne moments de violence et de complicité dans une proximité troublante avec le silence, instants proches de ceux qui accompagnent l’absence de l’épouse décédée dans le déchirant Requiem pour Larissa de 1997. Cette longue plage, en recherche d’accents percussifs, insolites ou mystérieux, contient une cadence centrale pour piano servie avec un détachement assumé par Marija Grikeviciuté. 

Ce programme à la beauté plastique presque translucide est complété par deux pages récentes. La Cantate n° 4 de 2014 habille des textes de trois auteurs ukrainiens

 

, Simeon Antonov (1866-1938), Taras Shevchenko (1814-1861) et Pavlo Tychyna (1891-1967), dans un climat d’intimité qui, selon l’excellente notice signée par le chef d’orchestre Christopher Lyndon-Gee, fait penser aux salons de Saint-Pétersbourg au XIXe siècle. Les méditations d’Antonov, officier de l’Armée impériale du tsar qui décidera de finir ses jours au Mont Athos et sera honoré après sa mort dans l’église orthodoxe russe sous le nom de Saint Silouan, demandent l’intercession d’Adam auprès de Dieu à travers une évocation pastorale. Le rossignol réapparaît dans le poème spirituel et contemplatif de Shevchenko, qui précède une admiration pour la nature exprimée chez Tychyna à travers l’image d’un papillon qui, posé sur une fleur, ressemble à une petite bougie. L’évolution de Silvestrov vers un mysticisme qui se nourrit aussi bien de réflexions sur la mort que des merveilles de la création est ici particulièrement éloquente, la musique laissant la voix de la soprano et les instruments utilisés avec parcimonie se diluer dans un espace irréel. Celui-ci est tout autant présent dans le Concertino pour piano et petit orchestre de 2015, à l’ambiance aussi émotionnelle que la Cantate. Le piano effleuré par Oleg Bezborodko dialogue avec pudeur et réserve avec un orchestre réduit qui, même lorsqu’un passage plus véhément le traverse, vient toujours rappeler cette quête, permanente chez Silvestrov, d’un langage fluide, magnifié par une inspiration ornementée. 

Conduit avec un sens des nuances très développé par Christopher Lyndon-Gee, l’Orchestre Symphonique National de Lituanie fait une belle démonstration de cohésion, tant dans les couleurs de ce monde mystérieux et insolite que dans la dimension spirituelle qu’il contient. Ce CD invite à l’introspection grâce à l’étrange beauté lancinante de la matière sonore ; mais c’est aussi une manière d’appréhender un monde en recherche de sens et de cohésion. Captivant d’un bout à l’autre, c’est un afflux d’émotions dont on sort l’âme en questionnement. Sur les cinq partitions ici enregistrées en janvier 2019, trois sont des premières discographiques (Symphonie n° 7, Cantate n° 4 et Concertino), l’Ode à un rossignol faisant l’objet d’une première gravure en version orchestrale.

Son : 9  Livret : 9  Répertoire : 9  Interprétation : 9

Jean Lacroix

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