Elinor Frey apporte aux concertos pour violoncelle de C.P.E. Bach dynamisme et subtile densité

Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Concertos pour violoncelle WQ. 170, en la mineur, WQ.171 en si bémol majeur, et WQ. 172, en la majeur. Elinor Frey, violoncelle et direction ; Accademia de’ Dissonanti. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 67’ 41’’. CD Channel Classics CCS 50426.
Carl Philipp Emanuel Bach a suivi l’enseignement de son père à Leipzig, où il a aussi étudié le droit, parachevé à Francfort-sur-Oder. Dès 1738, il est à Berlin, où il va œuvrer pendant une trentaine d’années en qualité de musicien de chambre du roi de Prusse, Frédéric le Grand, mais aussi comme compositeur. Au milieu du siècle, le violoncelle devient de plus en plus populaire et son répertoire s’enrichit rapidement à Berlin. Carl Philipp Emanuel compose trois concertos pour violoncelle, destinés sans doute, comme le suggère Elinor Frey dans la notice qu’elle signe, à être joués dans le cadre de l’une des académies privées ou sociétés musicales alors en vogue. Le premier est de 1750, année de la disparition de son père, les deux autres sont composés dans la foulée, en 1751 et 1753. Ces concertos, témoignages de la maturité berlinoise du fils de Bach, se tournent vers l’avenir, style galant et Sturm und Drang compris, et exigent, précise encore Elinor Frey, de nombreux changements de dynamique, qu’ils soient brusques ou subtils, au service de mélodies élégantes et d’une fantaisie expressive. Ces concertos sont adaptés des WQ 26, 28 et 29 destinés au clavier ; ils seront aussi transcrits pour la flûte.
La violoncelliste, gambiste et chercheuse canado-américaine Elinor Frey (°1979), dont les albums parus en première mondiale chez Passacaille, consacrés à des créateurs peu fréquentés du XVIIIe siècle, comme le Lorrain Jean Baur (en 2023) et le Bruxellois Clemente Dall’Abaco (en 2024), ont été recensés dans nos colonnes, est originaire de Seattle et a été formée à la Juilliard School, au Mannes College of Music de New York et à l’Université Mc Gill de Montréal. Elle est directrice artistique de l’Accademia de’ Dissonanti, fondée en 2020, réminiscence d’une société savante de Modène à la fin du XVIIIe siècle, et centrée sur l’interprétation historique.
Elinor Frey a bien saisi toute la portée de ces partitions dont le potentiel expressif et mélodique est riche. Dans le WQ. 170, la dynamique de l’Allegro assai déploie une énergie vitaminée, qui fait place ensuite à la nostalgie émotionnelle de l’Andante, les cordes assurent un rythme insistant, le tout s’achevant dans l’allégresse d’un second Allegro assai, avec de vifs contrastes et des motifs variés pleins de vitalité. Dans le WQ. 171, le style galant se révèle en pleine élégance dès l’Allegretto initial, avec une spontanéité qui offre à l’Adagio un vrai contexte de délicatesse, et un Allegro assai final virtuose.
Mais c’est sans doute dans le plus connu (et le plus enregistré) WQ. 172 que le violoncelle chante à satiété, dans l’Allegro initial, dans un mélange de nostalgie élégiaque, presque plaintive, dans le superbe Largo, et dans un irrésistible jaillissement pour l’Allegro assai. Il conclut un programme où les contrastes sont souvent empreints d’une touchante identité poétique. On lira dans la notice les considérations techniques que fournit Elinor Frey quant à la personnalisation du répertoire des violoncellistes de l’époque, ainsi que les détails sur les cadences finales, des plus convaincantes, qu’elle a choisies comme un commentaire personnel adressé à l’auditoire et qui enrichissent son interprétation.
D’autres gravures de ces trois concertos pour violoncelle ne sont pas à négliger. Nicolas Altsaedt les a remarquablement servis avec l’ensemble Arcangelo, dirigé par Jonathan Cohen (Hyperion, 2016) ; notre compatriote Roel Dieltiens a fait de même avec l’Orchestra of the Eighteenth Century (Glossa, 2019). L’un ou l’autre concerto a été inséré dans un programme varié : le WQ. 172 par Balász Máté, avec le Concerto Armonico mené par Péter Szüts (Hungaroton, 1991), les WQ. 170 et 172 par Ophélie Gaillard avec le Pulcinella Orchestra (Aparté, 2014), les mêmes par Jean-Guilhen Queyras, avec l’Ensemble Resonanz, dirigé par Riccardo Minasi (Harmonia Mundi, 2018). La version d’Elinor Frey et de l’Accademia de’ Dissonanti apporte un surcroît de drame et d’expressivité à une lecture généreuse.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



