Elodie Vignon assume un insolite, mais poétique, couplage pianistique Albéniz-Liszt 

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Dans l’air du soir. Isaac Albéniz (1860-1909) : Suite espagnole op. 47. Franz Liszt (1811-1886) : Trois Etudes de concert ; Trois sonnets de Pétrarque 47, 104 et 123. Elodie Vignon, piano. 2021. Notice en français et en anglais. 77.55. Cyprès CYP8611

 

Après un programme voué à Claude Debussy en 2018, puis à Henri Dutilleux et à Claude Ledoux deux ans plus tard, la pianiste Elodie Vignon, originaire de Lyon mais établie à Bruxelles depuis une bonne quinzaine d’années, signe un troisième album en soliste pour le label Cyprès qui fête ses 30 ans en cette saison 2021-22. Cette fois, c’est un couplage Albéniz/Liszt qu’elle propose, placé sous le signe de la poésie que la virtuose cultive avec une attirance avouée. Le titre de l’album est un extrait du poème Harmonie du soir de Charles Baudelaire paru dans le recueil Les Fleurs du mal : « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;/Valse mélancolique et langoureux vertige ! ». 

Insolite couplage, disions-nous en titre, en tout cas rare au disque. Elodie Vignon s’en explique dans une note de présentation où elle précise : Les accents aussi tragiques que tendres de la Suite espagnole d’Albéniz trouvent écho dans ces deux cycles de Liszt. Les Trois études de concert et les Trois Sonnets nous donnent à entendre les correspondances entre la grâce et la plainte, entre la vie spirituelle et la vie charnelle. Il existe une part d’ombre dans l’éventualité d’une rencontre entre Albéniz et Liszt. Dans le Journal du premier, cité par Jacqueline Kalfa dans la biographie qu’elle lui a consacré (Séguier, 2000), l’autrice prête foi à une « révélation » : âgé de vingt ans, Albéniz aurait quitté Bruxelles, où il séjournait et étudiait au Conservatoire, pour faire un long voyage par Prague et Vienne, afin de s’entretenir avec Liszt à Budapest. La rencontre aurait eu lieu le 18 août 1880, et « le maître hongrois comprit en quelques secondes la qualité bouleversante du génie espagnol d’Albéniz », au point de ne pas juger utile de lui donner des leçons. Le souci, c’est que rien n’atteste cette rencontre, qui est placée par un biographe de Liszt, Serge Gut (Editions de Fallois/L’Age d’Homme, 1989), deux ans auparavant, sans date précise, et cette fois avec cours prodigués par Liszt. A cette époque, Albéniz semble plutôt être en tournée aux Etats-Unis avec une troupe lyrique. Aurait-il « inventé » ce moment partagé avec un virtuose qu’il admirait ? En tout cas, dans sa volumineuse étude sur Liszt (Fayard, 1998), Alan Walker ne mentionne jamais le nom d’Albéniz. Qu’en conclure ? On sait qu’Albéniz avait des côtés fantasques et affabulateurs, et qu’à d’autres occasions, il a quelque peu embelli ou modifié la réalité. Nous partageons l’avis émis par Elodie Vignon dans sa notice. Après avoir rappelé le goût prononcé d’Albéniz et de Liszt pour les voyages et les nouvelles connaissances, elle ajoute : C’est probablement la raison pour laquelle l’Espagnol rêva plus qu’il ne vécut sa rencontre avec la figure la plus attachante du romantisme. Le « rêve » est en tout cas séduisant et l’admiration d’Albéniz pour la figure mythique demeure…

Ceci étant explicité, on découvrira, au-delà de la musique, un plaisir de lecture, celui de la belle notice lyrique rédigée par Alain Duault, qui évoque dans son titre, en lien avec l’« air du soir » baudelairien, les miroirs d’Elodie Vignon : La musique, écrit-il, est un jardin dans lequel chacun choisit ses fleurs pour en faire un bouquet. Etudes, sonnets, danses, tout s’y lie. Elodie Vignon a choisi de nous convier dans son jardin. Alain Duault, dont la sensibilité musicale et poétique est bien connue, ajoute en conclusion : Dans l’air du soir, la beauté demeure ce souci qui répond au trou obscur du monde d’où nous pouvons renaître. Cette réflexion n’est pas anodine dans le contexte du présent récital qui vient ajouter sa part de fine musicalité aux deux autres disques gravés précédemment par la pianiste. Elodie Vignon bénéficie d’un toucher d’une souple intensité, d’une richesse sonore où le goût accompagne l’émotion et d’un sens de la narration qui allie l’élan intérieur à l’élasticité de l’interprétation.

On s’en convaincra dès les huit pages de cette Suite espagnole d’Albéniz qui contient des pièces écrites globalement entre 1886 et 1896 et qui ont fait l’objet de publications séparées avant une réunion commune. Ce qui séduit chez Elodie Vignon, c’est la volonté de clarté qui traverse ce recueil plus disparate qu’il n’y paraît, les intitulés de chaque morceau ne correspondant pas à une illustration folklorique mais bien à une évocation lyrique. La pianiste souligne la sensualité alanguie de Granada puis, dans Catalunya, province natale du compositeur, cette forme de danse en rond qu’est la « curranda », avant la noblesse teintée de mysticisme ou d’échos des festivités de Sevilla (et ses deux mains à l’unisson) ou les effets mélancoliques et les réminiscences de guitare de Cadiz. Pas d’effets inutiles, pas d’excès, mais une profonde harmonie avec un univers qui va trouver son apogée dans la cinquième pièce, la plus connue et aussi la plus facilement galvaudée, Asturía, dont Elodie Vignon distille l’inspiration andalouse sous-jacente avec une palette sensible de couleurs. La riche fantaisie d’Aragon, l’alerte séguedille de Castilla et le rappel contrasté des séjours d’Albéniz à Cuba complètent cette suite qui, sous les doigts de la virtuose, respire le charme, la subtilité et le chant qui se trouvent derrière les notes et qu’elle magnifie. La version d’Elodie Vignon, dosée et précise, exalte « dans l’air du soir » des parfums à l’essence rare.

Qu’en est-il pour Liszt et ce choix des Trois Etudes de concert qui datent de 1848, et que l’on connaît aussi sous l’intitulé « caprices poétiques » dans la première édition française ? Ils permettent à Elodie Vignon de maintenir cette clarté élégante qui caractérise son jeu. Il ne s’agit pas d’exercices de virtuosité, transcendante ou non, en ces années marquées par des révolutions européennes, dont Liszt ne semble guère se soucier, mais bien d’expression de sentiments dans la ligne de Chopin. Si la première étude, Il Lamento, révèle un chant expressif au cours duquel la pianiste évite la sentimentalité, la suivante, La Leggierezza, déploie une agilité qui combine légèreté et délicatesse. On est pris par une beauté sonore qui s’accomplit dans Un sospiro, cet allegro affetuoso porté par un élan généreux, à la fois serein et douloureux, qu’Elodie Vignon esquisse avec une pudeur parfaitement contrôlée.

Les Trois Sonnets de Pétrarque, qui font partie de la deuxième des Années de pèlerinage, rendent hommage à l’immense poète italien du XIVe siècle et à sa muse, Laure, pour laquelle il éprouva un amour magnifié, mais virtuel. Ecrits d’abord pour voix de ténor et piano dans la dernière partie des années 1830 au cours desquelles Liszt vit une passion contrariée avec Marie d’Agoult, le compositeur les transcrira ensuite pour le seul clavier. Si le Sonnet 47 respire le bonheur et le partage de l’exaltation réciproque, qu’Elodie Vignon place dans un contexte que l’on pourrait qualifier de spirituel, le Sonnet 104 souligne les aléas de l’amour, entre transports et apparition de la douleur, émotions maîtrisées par la pianiste, qui n’y ajoute pas d’exagération sensible pourtant si volontiers insidieuse. Quant au Sonnet 123, au sein duquel paix, tendresse et élévation se confondent, il est inscrit dans une vision si éthérée qu’elle se revêt d’accents hypnotiques. 

Dans un contexte sonore superlatif, servi par le travail technique d’Aline Blondiau, cet enregistrement réalisé au Studio 1 de Flagey à Bruxelles du 10 au 12 Juillet 2021 atteint une réelle plénitude, ce que souligne adéquatement Alain Duault, lorsqu’il écrit : Dans le théâtre du monde, la beauté tient tous les rôles, emprunte tous les masques, se confronte à tous les miroirs, joue de tous les registres – ici, Liszt, Pétrarque, Albéniz. Le couplage demeure original, mais dans l’intention de l’artiste qui déclare placer la poésie en filigrane, c’est ce lyrisme « dans l’air du soir » qui en affirme la cohésion.

Son : 10  Notice : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix    

https://www.crescendo-magazine.be/elodie-vignon-pianiste/

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