Festival de Pesaro 2018 : Rossini en sa splendeur

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Ah Signor non è la morte ! Come prendere un sorbetto - « Mourir ? Venez plutôt prendre un sorbet » suggère le jardinier au soupirant d'Adina...ou un Spritz dolce au bord de l'Adriatique ! Ville natale de Rossini, Pesaro, avec sa petite place aux façades dorées, sa torpeur, ses élégantes soirées et les plus belles voix du monde, constitue « en elle-même » un opéra parfait... Contexte d’autant plus naturel que l’on peut y savourer, enfin, les sensations musicales dans leur plénitude, leur vérité, leurs harmoniques physiologiques, hors amplification, spatialisation et autres artifices électroniques.

C'est depuis 1980 que les édiles se sont unis -de l'état, la région des Marches, la province de Pesaro et Urbino jusqu' à la commune de Pesaro- pour développer un Festival qui trouve ses racines dans la volonté du compositeur, l’enthousiasme de ses compatriotes, le fantastique travail de recherche, de formation et de diffusion mené par la Fondation Rossini attirant des chercheurs du monde entier. Pesaro a permis la résurrection de nombre des 39 opéras composés par le maestro et leur entrée au répertoire de nombreuses scènes. Complexité, ambivalence, art de faire coexister dans l'instant des éléments contraires, l'art de Rossini, à la charnière du XVIIIe et XIXe siècle, fascine de plus en plus. Cette année Le Barbier de Séville a électrisé et comblé son public au-delà de toute attente. Ceci pour au moins trois raisons. La mise en scène de l'architecte génial Pier Luigi Pizzi qui signe également des costumes aussi flatteurs qu'intemporels sublimant encore les « caractères » de Beaumarchais ; secondé par Massimo Gasparov (lumières en camaïeu de blancs dans la lignée du Ponnelle des Noces de Figaro), tout y est harmonieux, astucieux, vivant et d'une suprême élégance. Ajoutez un zeste d’impertinence admirablement ponctué par le continuo de Richard Barker, des interprètes de premier ordre, et la fête est au rendez-vous. C’est le beau Figaro, sensationnel de projection, de style, d’aisance scénique de Davide Luciano qui mène la danse. Son alter ego aristocratique Almaviva, Maxim Mironov, révèle au dernier acte son autorité et sa souplesse vocale en un impérial « Cessa di piu resistere ». Pietro Spagnioli construit un Bartolo plus complexe et intéressant, y compris vocalement, que le tuteur atrabilaire habituel tandis que Michele Pertusi insinuant et stylé fait de Basilio une incarnation cauteleuse à souhait. Elena Zilio, avec des moyens épars, transforme son aria di sorbetto en feu d’artifice et couve tendrement sa Rosine. Cette dernière, Aya Wakizono, d’un legato parfait et d’un timbre nacré tout à fait séduisant se joue des vocalises d’Una voce poco fa. Toutefois la projection reste en retrait. Et surtout, son jeu de fillette puérile, aussi gracieux soit-il, passe à côté du caractère impertinent, sensé et déterminé de la future Comtesse des Noces. Regret mineur car l’esprit de troupe joue à fond jusqu’au serviteur, « grand blond » dégingandé, Ambrogio (Armando de Ceccon). Dès les premières mesures on comprend que le chef Yves Abel va mener son Orchestra Sinfonica della Rai à un train d’enfer, unissant le Coro del Teatro Ventidio Basso en une interprétation vivante, limpide, passionnante. 

Si le Barbier est la seule partition de Rossini qui n’ait jamais quitté la scène, c’est le mérite de Pesaro de restaurer des œuvres qui mettent en perspective toute l’ampleur et la richesse de l’invention rossinienne. C’est bien le cas avec Ricciardo e Zoraïde, « drama serio per musica » en deux actes, ressuscité en 1990, repris en 1996, dont la première eut lieu au San Carlo de Naples il y a 200 ans. Transporté dans le temps, dans un genre opératique hybride, nous le sommes aussi dans l’espace puisque l’action de situe à la charnière de trois continents : un chevalier paladin des croisades (Ricciardo), un prince asiatique (Ircano), sa fille (Zoraïde) et un roi-guerrier nubien (Agorante), rival amoureux déjà marié (Zomira), s’affrontent à Duncala, aux confins de l’Ethiopie. L’intrigue fertile en rebondissements extrêmes est scandée par l’arrivée, dans un bateau couvert de roses, du fier chevalier (Juan Diego Florez de plus en plus captivant par son engagement, sa distinction, son agilité sûre et expressive) accompagné d’un ambassadeur de France (Xavier Anduaga) haut en couleurs visuelles et sonores. Les déplorations et scènes dramatiques abondent. Pretty Yende y excelle, déployant un phrasé onctueux avec des irisations et une agilité bien plus éclatantes que dans sa récente incursion chez Berlioz (Benvenuto Cellini à Paris). A côté de la mezzo Victoria Yarovaya (Zomira l’épouse délaissée), les accents les plus guerriers et les plus sombres sont confiés au troisième ténor de la distribution qui doit ajouter aux qualités vocales une remarquable endurance ; c’est Sergey Romanovsky (Agorante) qui défend bravement le versant noir de l’action face au « Chevalier des pleurs » (Nicola Ulivieri), géniteur brutal, capable de rédemption. Car les pères assassins ne viendront qu’un peu plus tard avec Meyerbeer, Donizetti, Verdi, et les jeunes filles sacrifiées, depuis Rachel, Lucia, Violetta, jusqu’à Gilda et tant d’autres... 

L’impression composite née de la concomitance entre le charme, la légèreté et la cruauté, la mort, le désespoir, déconcerte autant qu’elle subjugue le public d’aujourd’hui. Hybridation portée à son comble dans la « farsa semi seria », Adina, composée à la même époque par Rossini -secondé par au moins cinq contributeurs différents- à la manière des ateliers des peintres de la Renaissance, pour un commanditaire portugais resté mystérieux. La  «  turquerie » proche de l’Enlèvement au Sérail confronte comique et tragique extrêmes (inceste, rapt, exécution capitale !) pour -une fois encore- remettre de l’ordre dans les générations (le Calife amoureux découvre qu’il est le père de l’aimée !) et démontre qu’ignorer d’où l’on vient conduit à sa perte. Morale latente, commune à toutes les œuvres vocales jusque là, et hautement symptomatique de la réflexion d’un témoin des révolutions européennes né en 1792 ! Il est donc dommage que Rosetta Cucchi ait choisi une mise en scène univoque, seulement comique. Un gâteau de mariage hollywoodien sert de décor, animé d’un grouillement de mimes -groom, bunny- girls, pâtissiers- tous excellents. Plein d’autorité vocale et scénique, le Calife de Vito Priante offre une superbe illustration de chant rossinien. Lisette Oropesa surmonte, tout aussi vaillamment, les embûches d’une mise en scène plus focalisée sur ses jambes que sur le spectre des émotions qu’une artiste de cette trempe, à la vocalité idéale, si complète et si vive, est en mesure de déployer. Son amoureux, Selimo (Levy Sekgapane), aux aigus faciles, reste trop lisse.

Traditionnellement, en clôture, la Petite Messe Solennelle est retransmise en direct depuis la scène du Teatro Rossini sur la Place du peuple. Des quatre vigoureux solistes -Carmela Remigio, Daniela Barcellona, Celso Albelo et Nicolas Courjal- seule la première trouvait une véritable osmose avec les effectifs orchestraux et le chœur sous la direction attentive de Giacomo Sagripanti, déjà à la baguette pour Ricciardo. La version de chambre initiale avec deux pianos et harmonium, plus poignante, étonnante et complexe, laisse ici la place à une célébration majestueuse qui souligne, sous un angle différent, l’éclectisme de l’inspiration du dernier maître du bel canto. Impression confirmée par le pèlerinage, à quelques pas de là, jusqu’à la maison natale du musicien où d’émouvantes illustrations rendent hommage aux interprètes pour lesquels il écrivait « sur mesure », tels Colbran ou Nourrit. La grande jeunesse des chefs, des chanteurs comme de la plupart des protagonistes constitue une belle promesse d’avenir. Enfin, les livrets de présentation permettent d’apprécier le travail de recherche mené sur le « Cygne de Pesaro » dont le festival -en tous ses aspects- reflète la grâce irrésistible et mystérieuse.

Bénédicte Palaux Simonnet

Pesaro, les 20, 21, 22 et 23 août 2018

Crédit photographique : © Studio Amati Bacciardi

 

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