Festival Ravel : ciné-concert contemporain et magistral duo de piano

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Né à Ciboure, à quelques kilomètres de la frontière espagnole, Ravel s'est nourri du folklore ibérique. Coïncidant avec la célébration des cent cinquante ans de la naissance de Falla, l'édition 2026 du Festival Ravel a ainsi été conçue par Bertrand Chamayou comme le creuset idéal pour mettre en avant l'imaginaire musical commun tissé, hier et aujourd'hui, entre la France et l'Espagne, au fil d'une quinzaine de rendez-vous sur une dizaine de jours — sans oublier la participation des étudiants de l'Académie.

Le ciné-concert réunissant Buñuel et Martin Matalon dans la Salle Tanka du Centre Culturel Peyuco Duhart illustre cette passerelle féconde entre les époques. Avec les pupitres de l'ensemble 2e2m, Léo Margue fait dialoguer deux courts-métrages du surréaliste avec des partitions du compositeur argentin. Jouée devant un écran blanc en introduction du programme, la partition Axes, initialement conçue pour accompagner une trilogie autour de Buster Keaton, déploie une irrésistible virtuosité instrumentale, dans une plasticité formelle aussi intelligible que sensible, où se succèdent les images sonores. Au-delà du support visuel de la commande initiale, la pièce s'émancipe à travers sa propre puissance évocatrice, mise en valeur par l'ensemble français. Portée par les traits de Claire Merlet à l'alto que prolonge l'électronique, la page Traces II (La Cabra) se fait canevas décanté qui à la fois soutient et distend l'impact de la crudité des images de Las Hurdes (Terre sans pain), reportage-fiction de Buñuel sur la misère endémique dans un coin reculé de l'Estrémadure. Siete vidas de un gato, le contrepoint que Martin Matalon propose au Chien andalou, collaboration iconique de Buñuel avec Dalí qui, par certains aspects, se révèle parfois datée, prend au contraire le parti d'une relative profusion redoublant celle du court-métrage lui-même, solidement défendue par Léo Margue et ses musiciens.

Le soir, l'Église Saint-Jean-Baptiste accueille un duo de pianos au sommet, pour une déambulation à travers des tableaux poétiques qui reprend un titre de Debussy, Une soirée dans Grenade. Bertrand Chamayou et Jean-Frédéric Neuburger ouvrent à quatre mains le programme avec les tourbillons d'España de Chabrier qui résonnent joyeusement dans la nef avant les élans chaloupés de sa Habanera, première des cinq miniatures — de dimensions variées — que le directeur artistique du festival enchaîne en solo avec son intelligence pianistique aussi instinctive que mûrie. À la discrète nostalgie de l'Elegia a Ravel de Montsalvatge répond le percussif Mensaje a Ravel de Nin. La même dualité s'affirme entre la Vocalise-étude en forme de Habanera et l'Alborada del gracioso du modèle Ravel, dépeintes, sans excès démonstratif, avec une remarquable efficacité expressive. La Rapsodie espagnole réunit les deux solistes qui font chatoyer les camaïeux de la version originale pour deux pianos composée en 1907, des accents suspendus du Prélude à la nuit aux saveurs rythmiques de la Malagueña et de la Habanera, prolongées par les élans contagieux de la Feria conclusive.

Après l'entracte, le duo détaille toute la richesse des textures, sculptées comme du bronze, de trois des Constellations d'après Joan Miró de Hèctor Parra — Poème II L'échelle de l'évasion, Poème VIII Femme et oiseaux et Poème XV Le réveil au petit jour. Jean-Frédéric Neuburger ensuite prend le relais avec La puerta del vino et Soirée dans Grenade de Debussy, distillées avec un tempo alenti, qui rehausse les fragrances de mystère de ces pittoresques vespéraux. Le duo se reforme pour Lindaraja, avec non moins de songeuse poésie. La séquence Debussy se referme avec Iberia, dans une version à quatre mains qui condense toute la magie de la suite orchestrale, entre la suggestion d'aquarelle de Par les rues et par les chemins, l'immersion onirique dans Les parfums de la nuit, antichambre du réveil des sensations et des couleurs dans Le matin d'un jour de fête. Avec Madrid, Stravinski emprunte quelques carrures rythmiques qu'il transforme en une saynète rappelant surtout les tréteaux de Petrouchka, dont les deux interprètes font respirer la vitalité. À quatre mains, Triana, tiré de la suite Iberia d'Albéniz, exige une prudence accrue dans le jeu, avec une modération bien comprise du tempo pour garder la lisibilité des lignes harmoniques dans l'évocation de ce quartier de Séville considéré comme le berceau du flamenco. Les trois numéros des Danses andalouses d'Infante, Ritmo, Sentimiento et Gracia (el vito) referment sur un généreux précipité d'accents pittoresques un magistral voyage dans une ivresse de paysages musicaux, réels et rêvés, porté par un duo d'excellence et complémentaire.

Gilles Charlassier

Crédits photographiques : © Festival Ravel - Mathias Bracho Lapeyre

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