Florian Gassmann : L’Opera Seria
Si l’on se réfère aux statistiques des opéras les moins fréquemment joués au XXIᵉ siècle, Florian Leopold Gassmann (1729-1774) arriverait très loin derrière les plus grands : à peine une trentaine de représentations, même si elles sont signées par des chefs prestigieux tels que René Jacobs ou Christophe Rousset. Lors des représentations à La Scala de Milan en 2025, un critique italien de renom contestait le bien-fondé d’une telle reprise, soulignant le mince intérêt musical de la composition. On ne peut pas lui donner absolument tort car, même si Gassmann a suivi l’enseignement de Johann Joseph Fux et son célèbre traité de contrepoint — Gradus ad Parnassum —, on aura du mal à trouver dans sa musique les traits de génie qui foisonnent chez Haydn ou Mozart. C’est savant, très bien orchestré, merveilleusement théâtral et efficace, mais sa musique tiendrait péniblement en version de concert. S’en priver, néanmoins, serait un peu comme si l’on faisait une longue promenade au Louvre et que l’on passait en courant, tel un touriste pressé, devant les Watteau, Fragonard ou Courbet en se disant que seuls De Vinci ou Delacroix sont magistraux… Un long débat parfaitement stérile : ces maîtres de « second rang » font aussi partie de notre richesse et de notre diversité culturelles et renferment des trésors de créativité. Et, si l’on se réfère au spectacle coproduit par le Theater an der Wien et La Scala de Milan, le talent fécond de Laurent Pelly rend cette pièce prodigieusement hilarante, même si sa critique féroce des velléités (lisons anxiétés…) de ce petit monde des artistes d’opéra est rendue avec une tendresse équivalente à celle de l’amoureux le plus transi. Quiconque a vécu quelque temps derrière ce mystérieux voile appelé rideau sait qu’un tas de personnages et de métiers fascinants y pullulent en quête de perfection et d’absolu : ateliers de décors, habilleurs, chefs de chant, répétiteurs de langue, d’escrime, de danse et j’en passe, composant une mosaïque invraisemblable de talents côtoyant de très près le doute, l’angoisse ou l’imprévu. Il m’a semblé évident que Pelly, après une si longue et brillante carrière de metteur en scène (il signe aussi les costumes effarants de cette production), a voulu rendre hommage à tout cet univers à travers les conflits d’ego des chanteurs protagonistes.

L’origine du livret remonte au pamphlet de Benedetto Marcello, « Le théâtre à la mode », où il passe en revue les travers, les extravagances des artistes et les stéréotypes des ouvrages à succès de son temps. Mozart s’en inspirera pour son Der Schauspieldirektor, Rameau pour son Platée, Donizetti pour Le convenienze ed inconvenienze teatrali et Strauss pour son Capriccio. Dans L’Opera Seria de Gassmann (Vienne, Burgtheater, 1769), il faut l’appui d’un grand créateur théâtral pour étayer un argument un peu niais – même s’il est signé par Ranieri de’ Calzabigi, comme l’Orphée de Gluck – et en faire une véritable création comique qui justifie largement la reprise : si les deux premiers actes font souvent rire entre les manigances égotistes des protagonistes et la répétition des airs dont le brillant et l’importance ont été durement négociés, voire payés en nature par Porporina, le troisième déchaîne l’hilarité générale : le ballet des militaires effiminés et le décor qui dégringole pendant le grand air de la prima donna sont d’un effet… foudroyant ! Rien que l’inventaire des personnages est un véritable catalogue de sornettes : Fallito (en faillite) est l’imprésario, Delirio (délire) le poète librettiste, Sospiro (soupir) le compositeur, Ritornello (ritournelle) le primo uomo, Stonatrilla (trille faux) est la prima donna, Smorfiosa (maniérée) la seconda donna, Porporina la jeune première, Passagallo (passacaille) le maître de ballet. Bragherona (culottée), Befana (sorcière) et Caverna (caverne) sont les mères intrigantes des trois prime donne… chantées par des hommes !
Pietro Spagnoli incarne un Fallito délicieux, genre philosophe qui navigue à vue au milieu des pires récifs… sans perdre le nord, car le soir il fuit avec la caisse ! Roberto de Candia est parfait en Delirio et Petr Nekoranec incarne magnifiquement Sospiro, un compositeur auquel on aimerait donner l’aumône, tellement il est à plaindre ! Fantastique, le Ritornello du Canadien Josh Lovell : il joue à merveille le ténor qui ne comprend rien au texte, au désespoir de ses auteurs, tout en montrant une virtuosité vocale époustouflante. Eu égard au naturel avec lequel les trois sopranos de la soirée jouent leur fatuité et s’empoignent généreusement pour marquer leur préséance, on dirait que le temps des divas n’est pas vraiment révolu. Laissons-leur le bénéfice du doute et croyons béatement que c’est du jeu… Toutes les trois sont vraiment géniales : Andrea Carroll prend tous les risques avec des cadences insensées pour magnifier son rôle, tout comme Serena Gamberoni, délicieusement drôle en jouant de tous les registres de sa voix, ceux qui sont agréables à écouter mais aussi les autres, lorsqu’elle travestit la sonorité pour nous faire rire. Julie Fuchs est parfaite comme virtuose et drôle comme actrice ; son rôle est semé d’embûches et elle s’en sort à merveille. On aurait aimé qu’elle s’ébouriffe un peu en tant que cantatrice : une roulade ou une cadence carrément fausses nous auraient fait hurler de rire en faisant honneur à son nom de scène (Stonatrilla, « trille faux »…). Alberto Allegrezza, Nicholas Tamagna et Filippo Mineccia, dans les rôles des trois mères intrigantes, sont… délicieux/euses !
Le talent de Christophe Rousset est peut-être sous-employé dans cette pièce très exigeante en virtuosité mais sans véritable ambition musicale, mais il accompagne très attentivement le chant dans un devenir théâtral qui pourrait aisément sombrer dans le chaos tellement la scène est mouvementée. Son orchestre, Les Talens Lyriques, ici en grand nombre – presque quarante musiciens –, fait honneur à sa juste renommée.
Malgré les péripéties par lesquelles nous a conduits cet Opera Seria, nous ne souscrirons aucunement aux paroles de conclusion du deuxième acte : « L’Opéra fut inventé par le diable pour punir l’humanité ! »
Wien, Theater an der Wien, le 7 mars 2026
Crédits photographiques : Werner Kmetitsch



