Co[opéra]tive réinvente Cendrillon
En tournée depuis l’automne dernier, Cendrillon de Pauline Viardot, produite par Co[opéra]tive, propose une nouvelle image de l’héroïne traditionnellement décrite comme timide et naïve. Une relecture assumée.
Grande cantatrice du XIXᵉ siècle, Pauline Viardot a connu une remarquable longévité — elle s’éteint en 1910 à l’âge de 89 ans —, contrairement à sa sœur, la Malibran, souvent considérée comme la première diva de l’histoire, disparue à seulement 28 ans. Amie de Chopin, de Liszt et de Berlioz, mais aussi de Clara Schumann, de George Sand, ainsi que de Flaubert et de Tourgueniev, elle perpétue l’esprit romantique en tenant un salon dans le quartier de la Nouvelle Athènes, alors très prisé des artistes. À la fin de sa vie, elle compose plusieurs opéras de salon. Parmi ses dernières œuvres figure Cendrillon, un opéra comique en trois tableaux accompagné simplement d’un piano.
Dans le cadre de sa production annuelle, la Co[opéra]tive — collectif de production réunissant aujourd’hui six théâtres (les scènes nationales de Besançon, Quimper et Sénart, ainsi que le Théâtre impérial - Opéra de Compiègne, l’Opéra de Rennes et l’Atelier Lyrique de Tourcoing) — aborde pour la saison 2025-2026 Cendrillon de Viardot. Mais il s’agit ici d’une version revisitée, pensée comme un spectacle tout public, en particulier familial.
Adaptation musicale assumée
Compositeur et arrangeur Jérémie Arcache amplifie ainsi la partition en y ajoutant clarinette, violoncelle, percussions et synthétiseur, ce qui confère par moments une allure de concert de variété, notamment dans la scène du bal. Au lieu de chanter son air de bravoure comme ses deux belles-sœurs, l’héroïne y réalise un grand numéro de bruitages : objets du quotidien, véhicules, sons de rue, cris d’animaux, jusqu’au beatbox. La performance d’Apolline Raï-Westphal dans le rôle-titre est inépuisable. Jeune chanteuse lyrique en pleine ascension, elle se révèle aussi excellente actrice et véritable show woman, au meilleur sens du terme.
La musique se trouve ainsi arrangée de multiples façons, chaque instrument apportant une couleur narrative particulière. La batterie occupe notamment une place marquante, jusqu’à un solo déchaîné. Ici, nul respect absolu de la partition — à part le fait que les parties chantées sont conservées telles quelles —, encore moins d’« interprétation historiquement informée » : l’adaptation assume pleinement son objectif de divertir un public large, et ce, dans le décor d’Alwyne de Dardel, les costumes de Mariane Delayre et les lumières de Matthieu Durbec qui s’accordent avec cohérence, sans superflu.
Dans cette même logique, les dialogues sont largement réécrits par David Lescot, metteur en scène du spectacle. Il introduit un langage plus contemporain : Cendrillon devient une jeune femme à l’esprit indépendant. Plutôt que de se lamenter sur son sort, elle observe que le prince cherche une princesse, non une roturière — preuve que le statut social fixe déjà la place de chacun. Et c’est là sa première réplique : on imagine la suite !
À chacun son caractère (bien trempé)
La fée (Lila Dufy), qui n’est autre que sa tante, échoue à plusieurs reprises à transformer la citrouille en carrosse. Le père, le baron de Pictordu (Olivier Naveau), ancien patron de café, a dû se mêler à un trafic de produits illicites pour arrondir ses fins de mois, ce qui lui a valu un séjour en prison ; il confie aussi le vide qui a suivi la perte de sa femme bien-aimée. Sa vie d’autrefois apparaît dans une vidéo de Serge Meyer, discrète mais efficace. Les deux belles-sœurs (Clarisse Dalles et Romie Estèves) se révèlent davantage « fofolles » que véritablement méchantes, tandis que la marâtre est… absente. Ainsi, les spectateurs peuvent sentir une réelle proximité avec ces personnages, qui pourraient bien être leurs voisins !
Le prince charmant (Tsanta Ratia) et son valet, le comte Brigoule (Enguerrand de Hys), jouent leur partition avec assurance et drôlerie. Chaque chanteur explore au mieux ses ressources vocales, mais outre d’Apolline Raï-Westphal, Enguerrand de Hys se distingue particulièrement par son aisance scénique et la clarté de ses propos, parfaitement adaptées au rôle, notamment lors de la scène du bal. La voix d’Olivier Naveau, au timbre charnu et généreux, apparaît en revanche quelque peu desservie par un vibrato trop prononcé.
Pour cette production nantaise, Amandine Duchêne dirige l’ensemble de chambre depuis le piano, tandis que Bianca Chillemi assure la direction dans les autres lieux de la tournée, notamment au Théâtre de l’Athénée du 12 au 22 mars. Un exercice qui exige une grande vigilance musicale, d’autant que les musiciens sont installés sur une plateforme surélevée.
Représentation du 4 mars, Théâtre Graslin, Nantes.
Victoria Okada
Crédit photographique : Christophe Raynaud de Lage.



