L' interprétation musicale contrebalance l'aspect visuel, hésitant.

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Idomeneo, re di Creta
En septembre 2014, Opera Vlaanderen avait fait découvrir le jeune metteur en scène allemand David Bösch par une remarquable production d'Elektra de Richard Strauss. Hélas, le miracle ne s'est pas reproduit avec l'opera seria de Mozart, dont la mise en scène a paru plus qu'inaboutie. Les deux premiers actes sont illustrés par des dessins de fond, esquissant des épisodes de la guerre de Troie ou croquant tel ou tel personnage. Ces gravures, souvent hideuses, distraient l'attention par leur grossièreté. Elles disparaissent au dernier acte pour être remplacées, sous un épais rideau de fumée, par une série de grands crucifix noirs, bientôt hantés par une horde de zombies. Ces décors soutiennent une dramaturgie qui se veut de choc, mais qui n'émeut guère : drapeau grec omniprésent, noyade/sacrifice d'un jeune garçon dans un aquarium, airs d'Elettra, hache en mains, monstre-pieuvre en papier, grand-prêtre de Neptune ensanglanté (Adam Smith), suicide final d'Idoménée. Heureusement, les chanteurs jouent tous fort bien, aidés, il faut le reconnaître, par une direction d'acteurs qui suit la tragédie pas à pas. Cet aspect visuel bancal se voit heureusement contrebalancé par une superbe approche musicale, due, sans conteste, à la direction acérée de Paul McCreesh : à la tête de l'orchestre maison, il souligne à la perfection ce que le génie de Mozart a apporté à un  genre devenu un peu désuet en 1781. Récitatifs accompagnés nerveux, écriture raffinée des vents (introduction à l'air d'Ilia "Se il padre perdei"), cordes précises, marches et choeurs nets et soutenus (finale II), tous ces éléments ont contribué à une interprétation passionnante de l'oeuvre, qui suppléait à la dramaturgie défaillante. Le niveau vocal se situait au-dessus de la moyenne, les rôles étant bien distribués. Après un départ un peu hésitant, l'Ilia de la soprano arménienne Hasmik Torossian s'est petit à petit affirmée, pour se révéler très émouvante au dernier acte, tant dans son grand air "Zeffiretti lusinghieri" que dans l'intense duo avec Idamante. Celui-ci, incarné par la mezzo russe Maria Kataeva, juvénile et sûre d'elle, est parvenu à unir beauté du phrasé et fragilité émotionnelle uniques. Ne pouvant quasiment s'illustrer que seule, Nicole Chevalier (Elettra) a joué la carte de la violence sans jamais tomber dans l'hystérie. Comme toujours, son air final "D'Oreste, d'Ajace" a obtenu son petit succès. Anton Rositskiy n'a brillé que fugitivement dans l'air unique d'Arbace, parsemé de redoutables vocalises. Quant au roi de Crète de Lothar Odinius, il a réussi une prestation formidable, tant théâtrale que musicale. Dès sa rencontre funeste avec Idamante au premier acte, il est parvenu à accrocher le public jusqu'à son grand discours final (adressé à un plateau... vide de crétois - autre gaffe de la mise en scène) et à sa mort inattendue, sans oublier son interprétation grandiose du puissant "Fuor del mar" au II. Globalement, un spectacle qui laisse mitigé, malgré d'incontestables qualités musicales, ce qui étonne un peu de la part d'Opera Vlaanderen : il nous avait habitués à plus de rigueur.
Bruno Peeters
Opera Vlaanderen, Anvers, le 8 mai 2016

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