L’Atelier Lyrique de Tourcoing lance sa saison

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Le lancement de saison 2021-2022 de L’Atelier Lyrique de Tourcoing s’achevait ce 25 septembre par deux récitals baroques, d’esprit antinomique et complémentaire : affliction puis réjouissance. À 18 heures en l’église Saint-Christophe : un programme principalement italien titré « Il pianto della Madonna » s’inscrivait dans la thématique pascale de la Passion et des larmes de la Vierge. L’ordonnancement, quoique cohérent, dérogeait à la notice distribuée aux spectateurs et reprenait la structure du disque homonyme réalisé en août 2015 à Deauville pour le label B Records par l’Ensemble Desmarets. On en reconnut d’ailleurs la plupart des musiciens investis dans une nouvelle structure (Acte 6) : Robin Pharo à la viole, Marc Wolff à l’archiluth, Maïlys de Villoutreys au chant, complétés par Julie Dessaint (viole) et Samuel Hengebaert (viola da spalla) qui assurait la codirection artistique avec Ronan Khalil (clavecin/orgue).

Après le Salve Regina à nu, exhalé derrière les musiciens qui lui répondirent par une Recercada de Diego Ortiz, on entendit son élaboration par Barbara Strozzi (1619-1677). Dans la fermeté (ad te clamamus, exules filii Evæ) comme dans la nuance (in hac lacrimarum valle), la soprano domina les enjeux expressifs de l’antienne de la compositrice vénitienne, jusqu’à un dulcis Virgo Maria blanc comme le lys qui révélait une voix plus claire que chaleureuse. La brève Passacaille de Luigi Rossi dissipa l’imploration et transigea vers la célèbre Lamento d’Arianna de Claudio Monteverdi : sa version sacrée incluse dans le Selva Morale e spirituale, qui transpose sur le terrain spirituel la déploration d’Ariane pour Thésée. Les estompes (mi Fili), les soupirs (Mea spes, mea vita), le filé de la voix : une subtilité manquant peut-être seulement de cette souplesse latine qui lui apportât un surcroît de flamme avant l’ultime vacillement du Matris amore.

Le sommet du récital advint avec l’hypnotique et douloureux Hor ch’è tempo di dormire de Tarquinio Merula : l’arche d’intensité fut suggérée par des effets spatiaux (Maïlys de Villoutreys remonta la nef vers le chœur) et par le renforcement progressif de l’accompagnement, pour un captivant effet dramatique. Ce que cette berceuse peut receler de monotone se trouva transfiguré. Humble et bouleversant, de loin la meilleure interprétation qu’on en ait entendu, y compris au catalogue discographique. Cordes pincées, solo d’orgue : l’intermède amena le Stabat Mater de Giovanni Felice Sances (1600-1679) conclu par des vocalises et des zébrures de viola da spalla qui moiraient la vision de gloire du paradis. En termes de timbre, stabilité d’émission et séduction, c’est le fervent O Maria de Strozzi qui montrait la jeune chanteuse à son meilleur et refermait ce précieux concert par un rayonnement collectif gagé par l’alléluia. Les applaudissements rappelèrent plusieurs fois les six artistes qui se séparèrent de l’assistance par un bis.

À quelques rues de là, le Grand Théâtre célébrait à 20h30 le mariage de l’ensemble Les Ambassadeurs avec La Grande Écurie et la Chambre du Roy fondée en 1966 par le regretté Jean-Claude Malgoire. Une fusion confiée aux bons soins d’Alexis Kossenko. Son allocution liminaire nous plaçait d’emblée en connivence avec ce charismatique maître de cérémonie qui évoqua ses multiples émotions : les souvenirs de sa présence en ce lieu voilà un quart de siècle déjà, le lien quasiment familial au sein de l’orchestre et son « plaisir de faire de la musique ensemble », et bien sûr l’enthousiasme de pouvoir rejouer devant un public après des mois d’aléas sanitaires.

Pour l’occasion, quel vaste plateau était réuni ! Un orchestre baroque au format symphonique, conjoignant une trentaine d’archets, deux clavecins (Philippe Grisvard et Emmanuel Arakelian qui tenait aussi l’orgue portatif), théorbe et vihuela (Étienne Galletier), six hautbois, quatre bassons, un impressionnant contrebasson manœuvré par Jérémie Papasergio… La promesse de s’en fourrer jusque-là, comme l’on dit chez Offenbach. Des moyens gargantuesques selon l’adjectif de qui les dirigeait avec une évidente gourmandise et une gestuelle à l’avenant, capable d’extravertir le plus blasé des pupitres, si jamais il s’en cachât sur scène. Le menu de noces ressuscitait le faste de la « Florence de l’Elbe » et son orchestre de la Hofkapelle, restructuré en 1709 par Auguste le Fort : une synthèse des goûts mêlés versaillais et italiens, avant que ce lustre fût annihilé par la Guerre de Sept ans et les bombardements (1760). Reste un demi-siècle de prestige qui rayonna dans l’Europe entière, vanté par Jean-Jacques Rousseau dans son Dictionnaire de musique. Ainsi que l’écrivit Reinhard Goebel dans le livret de son emblématique album de concerti (Archiv, 1995), « tout le haut du pavé musical en ce début de XVIIIe siècle, se faisait un honneur de fournir des compositions au brillant orchestre des princes électeurs de Saxe et rois de Pologne ». Notamment des œuvres à molti strumenti qui flattaient la virtuosité individuelle.

À commencer par un éminent contributeur : Jan Dismas Zelenka (1679-1745), dont la flamboyance nous était illustrée par une Ouverture en fa majeur ZWV 188, du moins de larges extraits car elle était délestée de son menuet. Dans l’instant (perception sur le vif, à vérifier si micros ou caméras captèrent l’événement), l’entrée des altos (allegro mesure 27) sur le colla parte des hautbois et violons nous sembla un peu déphasée, néanmoins le canon reprit bien vite son assiette. Le Concerto TWV 51:F4 de Telemann était lui privé et de sa Corsicana et des pages conviant les timbales (Polacca, Minuetto), mais prodiguait une vaste cadenza revisitée par Stefano Rossi, le violon solo. On se régala aussi d’un opus absent de l’anthologie vivaldienne gravée chez Alpha par Les Ambassadeurs : le sévère et grandiose RV 576 en sol mineur que le Prete Rosso dédia à l’altesse royale de Saxe. Quel spectre de vents !, depuis les quatre flûtes (Amélie Michel et Olivier Bénichou au traverso, Nathalie Petibon et Monika Fischaleck aux becs) jusqu’aux obscurs grognements du basson gran basso. Au regard de la thématique, on se serait attendu au RV 577 « per l’orchestra di Dresda » toutefois le concert se dispensa de cet étendard et lui préféra le RV 564a en ré majeur, plus quelconque. Si la critique est permise, on mentionnera qu’y maintenir les quatre bassons tendait à voler la vedette aux deux hautboïstes (Gabriel Pidoux et Vincent Blanchard) même s’ils étaient placés en front. Rançon des généreux effectifs : les solistes risquaient une perspective amoindrie. Peut-être une acoustique moins mate que la salle Raymond Devos aurait ajouté un surcroît de présence et brio pour les anches aiguës.

Quelques pièces ouïes ce samedi figurent dans une vidéo enregistrée à Royaumont fin 2020 : la fougueuse Ouverture en si bémol majeur FaWV K:B1 à deux orchestres de Johann Friedrich Fasch, la Sinfonia introductive de l’oratorio I Penitenti al Sepolcro de Zelenka (ses palpitations, sa fugue qui conduit à la transe, dixit maestro Kossenko). Et en bouquet final le Concerto grosso en fa majeur S.234 de Johann David Heinichen, celui qui ouvrait le double-album de Goebel et ses troupes de Cologne (Archiv, 1992) : on y admira les cors naturels (« sans trucage ») de Jean-François Madeuf et Lionel Renoux, valorisant ces trombe di caccia prisées par Auguste le Fort, grand amateur de plaisirs cynégétiques en son château de Moritzburg. Alexis Kossenko s’invita en troisième traverso dans le volet central.

Au registre des oubliés : Johann Georg Pisendel (1687-1755), le Konzertmeister qui patronna l’évolution vers l’influence italienne suivant l’inclination d’Auguste III (fils de le Fort), ou encore Johann Friedrich Quantz (1697-1773), Francesco Maria Veracini (1690-1768)… À peine un reproche, tant il est impossible en une heure et demie d’honorer tous les compositeurs qui abondèrent le gigantesque répertoire voué à la Cour dresdoise. Le festin concocté ce soir était suffisamment copieux (d’autant que l’air de chasse de Telemann fut bissé) pour qu’on en ressorte repu. Et ébloui par la vocation festive et extravagante de cette anthologie. Un gala pyrotechnique et convivial : les éloges entendus ça et là pendant l’entracte et à la sortie du théâtre confirmèrent combien le public repartit comblé.

Tourcoing, 25 septembre 2021

Christophe Steyne

Crédits photographiques :DR

Un commentaire

  1. Avatar
    -joelle cécile azoulay-

    Heureuse que l'Ecurie joue enfin à Tourcoing. Espère que d'autres concerts sont prévus cette saison, avec Les embassadeurs ou seule. Il faut absolument que l'oeuvre de J.C.Malgoire reste présente .à Tourcoing, afin d'honorer sa mémoire et tous les projets qu'il a réalisés.
    ( Joëlle Azoulay, violoniste à L'Ecurie de 1990 à 2002 )

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