L’inventaire de l’ERR a permis la recherche et la restitution d’œuvres d’art à des familles juives mais personne ou presque ne s’est intéressé au sort des instruments de musique. Pascale Bernheim cite néanmoins le musicologue néerlandais Willem de Vries, auteur du rare ouvrage sur le sujet : The Sonderstab Musik of the Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg 1940-1945 que l’association s’attèle à faire traduire en français. Ce sera le point de départ véritable de notre association, faire connaître au grand public l’existence de ces spoliations liées à la musique, affirme Pascale Bernheim, actuellement en discussions avec une maison d’édition.
Car le manque de recherches dans ce domaine est criant. Ainsi, deux instruments de musique seulement sont répertoriées parmi les quelque 2000 oeuvres siglées MNR et conservées au musée de la musique à Paris. MNR (Musées nationaux récupération), ce sont les biens spoliés dont le propriétaire n’a pas été retrouvé et qui sont confiés aux musées nationaux sous un statut particulier permettant aux ayants droit de se manifester.
Si les instruments spoliés sont si peu répertoriés, c’est que pour la plupart, ils n’ont pas suivi le même chemin que les œuvres d’art, explique Pascale Bernheim. Beaucoup d’instruments ont été emportés par leurs propriétaires qui fuyaient le régime nazi ou qui ont été déportés en camp. Ils pouvaient servir à payer des passeurs pour se réfugier en zone libre, ce qui explique pourquoi on retrouve la trace de nombreux instruments dans le sud-ouest de la France. Certains instruments ont été confisqués sur place sans qu’ils ne fassent l’objet d’un archivage, d’autres pouvaient servir de bois de chauffage ou encore étaient confiés à des amis mais jamais récupérés. Enfin, certains peuvent se trouver dans des coffres dont tout le monde ignore les contenus.
En s’intéressant à différents cahiers de comptes de luthiers qui exerçaient durant la guerre, Pascale Bernheim a pu se rendre compte que le marché se portait plutôt bien à cette époque. Chez un luthier parisien, l’année 1939 a été très remplie au niveau des rachats et des ventes d’instruments et parmi ses clients, on trouve plusieurs fois le nom du fournisseur d’instruments de l’orchestre de propagande créé par Adolf Hitler, le Reichs-Bruckner Orchester. Mais une ordonnance de 1943 reconnaît que les biens vendus avec le consentement des victimes peuvent être considérés comme spoliés si la vente s’est faite dans le but de survivre. C’est un point méconnu du droit français qui ouvre la porte à de nombreux cas de spoliations explique encore Pascale Bernheim qui estime cependant qu’il y a peu d’espoir de restitutions d’instruments de musique. Il y a bien eu quelques cas, comme le violoncelle Stradivarius retrouvé facilement en 1954 puisqu’il faisait partie de la collection Rotschild ou, plus récemment, un instrument retrouvé dans un musée allemand et restitué à ses héritiers. Mais la plupart des instruments, notamment de la famille des cordes, n’ont pas retrouvé leur propriétaire. C’est toujours le cas de ce supposé violon Stradivarius offert à la violoniste japonaise Nejiko Suwa par Joseph Goebbels. La musicienne, morte en 2012, ainsi que son neveu qui a hérité de l’instrument, ont toujours refusé de s’exprimer sur les origines du violon. Et on peut citer encore le cas de l’importante collection d’instruments et de manuscrits de la claveciniste polonaise Wanda Landowska, installée à Paris, qui fut intégralement pillée par les nazis. Si une partie de ses biens ont été retrouvés, on ignore totalement ce qui est advenu du reste.
Si les recherches concernant les instruments de musique ne sont pas très nombreuses, c’est aussi qu’il est très compliqué de fournir des preuves d’appartenance. C'est plus simple pour les tableaux dans la mesure où ils étaient accrochés aux murs et visibles sur des photos de famille. La tâche est loin d’être simple tant il y a peu de témoignages ou de traces de ces instruments.
Pascale Bernheim entame ses recherches dans les inventaires des luthiers, ceux des musées, dans les archives du ministère des affaires étrangères ou simplement parce qu’un particulier a un doute sur la provenance de son instrument. Elle estime également qu’il serait intéressant de connaître l’ampleur des pillages qui ont eu lieu à la Bibliothèque Nationale de France dans les rayons partitions et manuscrits.
Il arrive que des familles se demandent un jour comment ce piano ou ce violon est arrivé chez eux. Ce sont des gens de bonne foi qui ne s'étaient jamais posé la question auparavant, explique Pascale Bernheim.
Elle est aussi très attentive aux ventes aux enchères car de nombreux instruments achetés de façon douteuses ressortent ces dernières années. Des instruments prestigieux qui dormaient sagement dans des coffres pour ne pas attirer l’attention. Pascale Bernheim souhaiterait d’ailleurs que l’Etat soit très scrupuleux sur les demandes de passeports des œuvres aux origines incertaines.
Elle espère obtenir des subventions pour faire grossir l’association et susciter l’intérêt des chercheurs. Elle souhaite créer un comité d’honneur en s’entourant de musiciens, d’historiens, de musicologues, de luthiers, d’artistes,... et trouver des fonds auprès de la Fondation pour la mémoire de la Shoah ou de la Claims Conference, une organisation internationale d’indemnisation des victimes juives du nazisme.
Pour elle dont une partie de sa famille a souffert pendant la guerre, il n’est pas question de vengeance ou de revanche. C’est avant tout un devoir de mémoire, d’autant plus que les témoins de cette terrible époque disparaissent peu à peu. Je souhaite redonner une identité à ces instruments et retracer leur histoire et ainsi de rendre hommage aux personnes spoliées.