Le Printemps des Arts de Monte-Carlo : Piano Concept

par
Jan Michiels

Jan Michiels

Le printemps des Arts de Monte-Carlo 2017 s’écoule, comme toujours, sur quatre week-ends de mars-avril. Marc Monnet, son infatigable et toujours créatif directeur, concocte une édition riche de multiples thématiques, entre tubes et découvertes : Berlioz le révolutionnaire, musique de la Renaissance, « Concept piano » ou encore le voyage surprise, moment de découvertes dans des lieux inattendus devenu la marque du festival. Le public belge ne sera pas étonné de découvrir des compatriotes parmi la liste des artistes invités ! Après l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège ou la Petite Bande, l’édition 2017 voit la venue sur le rocher du pianiste Jan Michiels et de l’Ensemble Huelgas mené par son fondateur Paul Van Nevel. Car Marc Monnet, esprit toujours curieux, sait prendre le meilleur des artistes de chaque pays tout en donnant une visibilité à des musiciens qui méritent d’être toujours plus connus au-delà des frontières comme Jan Michiels, autorité belge en matière de musique pianistique contemporaine.
Ce second week-end,  intitulé « Piano Concept », mettait naturellement l’accent sur les claviers avec une affiche brillante qui plaçait en avant les ressorts créatifs de l’esprit de Marc Monnet : sortir des sentiers battus ! Ainsi se succédaient un récital avec deux pianistes et une soirée avec quatre concertos, quatre solistes, deux chefs et un orchestre !
Dans le superbe écrin de l’Opéra Garnier, deux pianistes affrontaient deux répertoires bien distincts : le Tchèque Ivo Kahánek et le Français Jean-Efflam Bavouzet. Si l’on ne présente plus le pianiste français, Ivo Kahánek est, lui, complètement (et injustement) méconnu dans l’espace francophone. Pourtant ce brillant musicien se produit dans des grandes salles et avec des grands orchestres, y compris la Philharmonie de Berlin et Simon Rattle ! Il débutait son récital avec les Scherzos n°1, n°2 et n°4 de Frédéric Chopin. On pouvait pointer une lecture précise, très rythmique et technique mais un peu sèche ; il n’empêche Kahánek défend une vision unilatérale mais qui change des us-et-coutumes démentiellement narratifs dans ces œuvres ! Assez naturellement, il était philologiquement à son aise dans les œuvres de ses compatriotes Leoš Janáček (Sonate 1.X.1905) et Bohuslav Martinů (Trois danses tchèques). Dans son arbre généalogique, le musicien s’avère un conteur né ! Assuré par une technique irréprochable, il surmonte les difficultés redoutables des Trois danses tchèques.
Quant à Jean-Efflam Bavouzet, il présentait une seconde partie sur le papier plus « intellectuelle » mais qui au final en devenait sensorielle : Beethoven (Sonate n°6), Boulez (Douze notations), Béla Bartók (En plein air, n°4) et extraits des Miroirs de Maurice Ravel. Chez Bavouzet, la digitalité rejoint la puissance de la vision structurante, ainsi sa lecture des Notations de Boulez est un grand moment tant par la force narrative que par la richesse des couleurs. Intelligence du programme entre la force dynamique des discours beethovénien et boulézien face à l’explosion sensorielle de Bartók et des Ravel (Oiseaux tristes, Une barque sur l’océan et Alborada del gracioso).  Le public plus qu’heureux, était comblé et remercié par un petit bis signé Gabriel Pierné.
Le Printemps des Arts défend avec ardeur la musique contemporaine : en introduction, la jeune harpiste Aurélie Bouchard défendait avec brio le Stretto de Patrick Marchand pour harpe seule.
Le lendemain, l’affiche des quatre concertos ne cessait d’intriguer par son copieux menu, présenté du plus moderne vers les plus anciens : (Ligeti-Martinu-Mozart et Beethoven) et par une affiche qui mêlait nos compères de la veille au brillant contemporanéiste belge Jan Michiels et avec la légende du piano Bruno Leonardo Gelber. Notre compatriote Jan Michiels, rompu aux plus exigeantes musiques contemporaines, ne faisait qu’une bouchée des vertiges du redoutable concerto de György Ligeti, magnifiquement secondé par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la baguette de Jean Deroyer. Très rarement joué, le Concerto pour piano n°4 de Martinu bénéficiait d’une lecture pyrotechnique d’Ivo Kahánek. Le pianiste tchèque maitrise les moindres recoins de cette œuvre qui est presque devenue sa signature internationale et qu’il vient d’enregistrer à Prague pour le label Supraphon. On y reconnaît tout de suite la pâte de Martinu : une orchestration brillante et des thèmes d’une beauté onirique.
Changement de registre après la pause avec un Concerto n°19 de Mozart bondissant sous les doigts de Jean-Efflam Bavouzet, secondé par un OPMC affuté mené avec sens des couleurs et dynamisme par Gábor Takács-Nagy. Encore une fois, on admire la facilité avec laquelle Bavouzet passe du répertoire le plus exigeant à un incontournable comme Mozart dont il vivifie les phrasés !

Gelber
Bruno Leonardo Gelber © Printemps des Arts - Alain Hurel

Légende des podiums, devenu très discret à la scène, le vétéran Bruno Leonardo Gelber affrontait le Concerto n°5 de Beethoven, qu’il avait enregistré en 1967 pour EMI, sous la baguette de Ferdinand Leitner. Il est toujours émouvant de voir un tel virtuose, que le handicap oblige à se déplacer en fauteuil roulant jusqu’au clavier, affronter un tel cheval de bataille. Les premiers accords font craindre le pire… cependant, en dépit de multiples scories techniques, on peut apprécier les caractéristiques d’un jeu qui fut immensément brillant. Certes, le style reste celui d’un Beethoven démonstratif et clinquant, figé dans le temps par sa volonté de puissance, mais on passe à Bruno Leonardo Gelber presque tous les tics de cette interprétation (et accidents de parcours) hors du temps, mais parfois magnifique comme dans le mouvement lent « adagio un poco mosso ». Le public monégasque retrouvait cette icône le lendemain pour un récital de sonates de Beethoven.
Une exposition d’instruments de l’époque d’Hector Berlioz est proposée dans le hall de l’Auditorium Rainier III, belle occasion de retrouver une collection de vents et de cuivres historiques.
Le Printemps des Arts 2017, ce sont encore deux autres week-ends de concerts avec de belles affiches y compris le superbe projet conçu autour de l’Orchestre Symphonique kimbanguiste de Kinshasa. Orchestre amateur du Congo, il avait frappé les esprits par sa générosité lors de l’édition 2013. Un projet en partenariat avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo permet au Printemps des Arts de poursuivre cette merveilleuse collaboration musicale et humaniste.
Pierre-Jean Tribot
Monte-Carlo les 24 et 25 mars 2017

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