Les Variations Goldberg et Pavel Kolesnikov, une imagerie kaléidoscopique

par

Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Variations Goldberg. Pavel Kolesnikov, piano. 2019. Livret en anglais, en français et en allemand. 79.30. Hyperion CDA68338.

Dans un texte d’introduction non traduit en français, Pavel Kolesnikov situe le contexte qui l’a amené à enregistrer les Variations Goldberg, qu’il n’avait jamais jouées avant que la chorégraphe Anna Teresa De Keersmaeker ne lui propose de collaborer avec elle pour un spectacle dansé, dans lequel elle se produirait seule sur la musique de Bach. Le pianiste ne cache pas son admiration pour la danseuse ; la tentation d’une aventure artistique originale l’a poussé à accepter le projet. Kolesnikov précise que la partition l’hypnotisait depuis l’enfance, mais qu’il n’avait pas encore pensé l’inscrire à son répertoire. L’occasion de ce binôme musique - langage chorégraphique lui a permis de se poser des questions relatives à l’interprétation de ces variations, qu’il décrit comme massives, mais fragiles, d’une structure rigoureuse, presque cérémoniale, avec une imagerie kaléidoscopique vacillante, et une écriture polyphonique raffinée. Le résultat de cette collaboration avec Anna Teresa De Keersmaeker était programmé, sur le plan belge, au Kaaitheater de Bruxelles du 3 au 13 décembre 2020. La pandémie en a décidé autrement : le spectacle a été annulé. Mais le pianiste avait cependant enregistré pour Hypérion les Variations Goldberg en décembre 2019 dans l’église Saint Silas le Martyr du quartier londonien de Kentish Town. 

Né dans la sibérienne Novossibirsk en 1989, Pavel Kolesnikov a étudié au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou avec Sergeï Dorenski, avant de se perfectionner à Londres, puis à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, où il a travaillé avec Maria Joao Pires. Pour le même label, il a déjà enregistré Les Saisons de Tchaïkovski, un CD Beethoven, où figure notamment la Sonate au clair de lune, un CD Couperin et de superbes Impromptus, Valses et Mazurkas de Chopin, salués par la critique internationale. Sa conception des Variations Goldberg s’inscrit dans le projet de « dialogue » avec la chorégraphe et la suggestion d’une complicité, ce qui se traduit par une vision singulière, dont le caractère se situe dans un esprit ludique, associant la virtuosité et la densité de l’écriture de l’œuvre à une liberté de son que le grand Yamaha choisi par l’interprète sert à merveille. 

Depuis le légendaire Glenn Gould, qui alliait la rigueur à la poésie, les Variations Goldberg ont été bien servies au piano, notamment par Daniel Barenboïm, Murray Perahia, Andras Schiff, Zhu Xiao-Mei, Alexandre Tharaud ou Béatrice Rana. Avec Pavel Kolesnikov, l’édifice se construit peu à peu, de l’aria initiale très ornementée, qui provient du Klavierbüchlein d’Anna Magdalena Bach, jusqu’à sa reprise tout au bout de ce monument intense, dont la progression atteint un niveau de diversité et de concentration qui demande de l’interprète un réel engagement. Cette qualité ne fait pas défaut à Kolesnikov, tant dans le domaine de la narration que de l’esthétisme, avec une émotion retenue, mais authentique, dans un contexte qui ne laisse jamais la place aux débordements ni à une dynamique qui serait ostentatoire. Pourtant, l’éloquence est présente dès la première variation, une éloquence fraîche et légère, nourrie de cet esprit engagé que Kolesnikov va déployer au fil des séquences, en lien sans doute avec ce projet chorégraphique où il est appelé à jouer un rôle de support et d’élan. 

C’est peut-être cela qui caractérise une écoute globale : elle se révèle directement séduisante, et vraiment située dans cette imagerie kaléidoscopique évoquée par Kolesnikov, qui en traduit tout le rayonnement. Comme l’allusion est lumineuse ! Comme la suggestion est épanouissante, qu’il s’agisse de soutenir une réelle vitalité, d’assurer une joie pleine de verve, de dessiner les sinuosités, de laisser parler l’expressivité ou de donner libre cours à la progression à travers des tempi marqués du sceau de l’évidence ! Kolesnikov installe un paysage dont les contours se développent aussi dans une ambiance feutrée, dans la mesure où l’on accorde à ce dernier terme une dimension intime sous-jacente, capable de se lover sans heurts dans une structure cohérente. Pour autant, le jeune virtuose ne se prive pas de temps à autre d’une exubérance et d’une extraversion qui lui permettent de travailler ces Variations selon plusieurs registres, ceux du plaisir de l’ornementation, du sens du naturel insufflé dans les canons, les sarabandes ou les toccatas, et d’une agogique personnelle qui respire la maturité.

Pavel Kolesnikov vient s’inscrire parmi les versions pour piano de premier rang de cette partition géniale, qu’il sert avec une noble fluidité et une science de la présence sonore, très bien servie par une acoustique en phase avec son intention profonde, celle d’un échange, qui, au-delà de celui qui est prévu avec Anna Teresa De Keersmaeker, est consommé avec le compositeur lui-même.  

Son : 10    Livret : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix 

 

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