Les Wanderer aux sources de Brahms

par

Johannes BRAHMS
(1833 - 1897)
Piano Trio n°1 op. 8 (version originale de 1854) - Piano Quartet n°3 op. 60 
Trio Wanderer (Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon, Raphaël Pidoux, violoncelle, Vincent Coq, piano) avec Christophe Gaugué (alto)
2016-DDD-Textes de présentation en français, anglais, allemand-Harmonia Mundi HMC 902222 
On sait combien Brahms était exigeant envers lui-même, brûlant les travaux qu'il ne trouvait pas à la hauteur des plus grands, redoutant le regard, même posthume, des grands maîtres qu'il vénérait. Le Trio Wanderer augmenté de l'altiste Christophe Gaugué pour le quatuor, se penche sur deux oeuvres qui connurent les doutes et scrupules du compositeur. Oeuvre pleine de tourments, le Quatuor avec piano op. 60, son dernier du genre, fut ébauché en 1856 et terminé en 1875, parallèlement à son 3e Quatuor à cordes et après diverses révisions. C'est le Scherzo qui fut son point de départ et l'Allegro initial son aboutissement. Guidée par l'émotion et l'inspiration du moment, l'oeuvre s'écarte de la rigueur classique et mêle la fougue juvénile à la maîtrise de l'écriture chez le jeune quadragénaire. Son Andante est de toute beauté avec cette longue, tendre et lyrique mélodie chantée par le violoncelle qu'accompagne en syncopes le piano avant l'entrée du violon, tout en délicatesse. Une éclaircie au sein d'une oeuvre plutôt tourmentée dont Clara Schumann n'est pas absente. A son ami Herman Dieters, se référant au Werther de Goethe il confie en 1868 : "Imagine un homme qui va se brûler la cervelle, parce que c'est pour lui l'unique solution".
Par chance, nous possédons les deux versions du Trio à clavier op. 8, sa première oeuvre de musique de chambre. Il fut esquissé et composé au tournant des années 1853-54; Brahms était alors âgé de 21 ans, et il la remania 37 ans plus tard, en 1891. A son vieil ami Grimm, il écrit : "Je ne lui mis pas une perruque mais je me suis contenté de peigner et d'arranger un peu les cheveux". Toutefois, à la lecture, on se rend compte qu'il ne s'agit pas de retouche de détails mais d'un important re-travail, surtout dans les deux mouvements extrêmes : Brahms réécrit des sections complètes, modifie des développements entiers, remplace des thèmes,... Que reprochait le compositeur à sa version initiale ? Des maladresses de jeunesse, une profusion de thèmes, des résultats un peu brouillons. Prenons, par exemple, la durée du premier mouvement : plus de 17 minutes ! La longueur du premier thème : quelque 60 mesures ! Un petit fugato qui semble dissimuler la difficulté à conclure le mouvement,... Le Scherzo "danse d'elfes" sorti tout droit de E.T.A. Hoffmann, caractéristique du Brahms de Hambourg, n'a pas subi de modification; le compositeur semblait également satisfait de l'Adagio et ses jeux d'éclairages induits par les oppositions de couleurs instrumentales. Quant au Finale, Allegro, avec la citation du lied final du cycle de Beethoven "A la bien-aimée lointaine", il se trouve amplement raccourci. C'est le plus souvent la version de 1891 qui nous est proposée. Aussi sait-on gré au Trio Wanderer de proposer ici la version initiale, témoin de l'évolution du compositeur, témoin aussi de sa marque. Comme toujours, le Trio Wanderer imprime son lyrisme aux oeuvres qu'il touche, les partenaires étant en étroite connivence.
Bernadette Beyne

Son 9 - Livret 9 - Répertoire 9 - Interprétation 10

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