L'Orchestre National de Lille au disque : cinquante ans, trois chefs, une signature
Pour son cinquantenaire, l'Orchestre National de Lille retrouve son auditorium du Nouveau Siècle sous la baguette successive de ses trois directeurs musicaux — Jean-Claude Casadesus, chef fondateur, Alexandre Bloch, en poste de 2016 à 2024, et Joshua Weilerstein, arrivé en septembre 2024. Une occasion de relire ce que l'orchestre a inscrit au disque en un demi-siècle : une discographie qui, par son volume et par la cohérence de ses axes, dessine une identité éditoriale reconnaissable au sein du paysage orchestral français.
La musique française comme ADN
L'orientation est donnée dès les premières années. En 1980, chez Harmonia Mundi, Casadesus grave Shéhérazade, les Mélodies hébraïques, la Pavane pour une infante défunte et Daphnis et Chloé avec Nadine Denize. En 1981, la Symphonie fantastique de Berlioz au même label. En 1985, les Suites de Carmen et de L'Arlésienne chez Forlane. La signature française se construit par accumulation, sans effet de manche : ce qui compte, ce sont les œuvres publiées et la logique de catalogue régional autonome.
Le partenariat avec Naxos qui s'installe dans les années 1990-2010 amplifie ce geste patrimonial. Casadesus enregistre les grandes fresques françaises attendues — Debussy (La Mer, Nocturnes, La Damoiselle élue), Poulenc (Suite française, Concert champêtre, Concerto pour orgue) — mais il grave surtout ce qui manquait au catalogue mondial. L'Enfance du Christ de Berlioz (Naxos, 1998) avec Michèle Lagrange, Jean-Luc Viala et Michel Piquemal. La cantate Clovis et Clotilde de Bizet, œuvre du Prix de Rome tombée dans l'oubli que Casadesus recrée mondialement à la cathédrale de Soissons en 1988 avant de l'enregistrer à deux reprises : chez Erato en 1990 avec Montserrat Caballé, puis chez Naxos en 2010.
Deux gestes discographiques restent en surplomb. D'abord les Cantates du Prix de Rome de Berlioz réunies chez Harmonia Mundi en 1996 (Herminie, La Mort de Cléopâtre, La Mort d'Orphée, La Mort de Sardanapale), avec Michèle Lagrange, Béatrice Uria-Monzon et Daniel Galvez-Vallejo. La Mort de Sardanapale n'existe à ce jour sous aucune autre gravure — l'ONL et Casadesus signent le seul enregistrement mondial d'un fragment que Berlioz lui-même croyait perdu. Ensuite, Les Mariés de la Tour Eiffel du Groupe des Six couplés au Bœuf sur le toit de Milhaud (Harmonia Mundi, 1993), captés en public à Lille les 15 et 16 avril de la même année, avec Daniel Mesguich et Hervé Furic aux récitations. C'est le même Mesguich qui prête sa voix, cette année-là encore, au Roi David d'Honegger que Casadesus grave chez EMI Classics avec Alessandra Marc, Sylvie Sullé, Laurence Dale et le Chœur du Festival de Saint-Denis, capté dans la Basilique Cathédrale de Saint-Denis. Trois disques en une saison, tous dédiés au répertoire français du premier XXᵉ siècle : la démonstration n'est pas fortuite.
Bloch reprend le flambeau français mais sur un tout autre régime. Là où Casadesus complétait un catalogue, Bloch se concentre sur certaines œuvres réunies autour d'une vision éditoriale. Chez Alpha, en 2020, La Valse et la Rapsodie espagnole de Ravel couplées au concerto pour serpent Adh-Dhohr de Benjamin Attahir avec Patrick Wibart — la juxtaposition d'un compositeur canonique et d'un compositeur en résidence, dans une éditorialisation soignée. À cet ensemble s'ajoute un Chausson également chez Alpha. Le contraste avec Casadesus est net : là où le fondateur enregistrait ce qui manquait au disque, Bloch propose des lectures ciselées, souvent d'une œuvre unique par disque, adossées à une politique de commande contemporaine.
La filiation française de l'ONL au disque s'est aussi poursuivie sous des chefs invités qui l'ont enrichie de leur propre lecture. Jun Märkl a gravé chez Naxos en 2017 des Poèmes symphoniques de Saint-Saëns (Le Rouet d'Omphale, Phaéton, La Danse macabre, La Jeunesse d'Hercule, Sarabande et Rigaudon). Le chef singapourien Darrell Ang, ancien lauréat du Concours de Besançon, aura été un partenaire particulièrement fidèle : Meyerbeer, Offenbach (La Fille du tambour-major, La Belle Hélène), d'Indy, Pierné (Ramuntcho et Cydalise et le Chèvre-pied en 2021). Autant de rendez-vous éditoriaux qui inscrivent la signature française de l'orchestre au-delà de la stricte succession de ses directeurs musicaux.

L'opéra, à domicile à Lille
L'ONL est structurellement partenaire de l'Opéra de Lille, dont il occupe la fosse selon une tradition maintenue depuis les débuts de l'orchestre. Il aurait pu, comme d'autres phalanges de région, s'en tenir à ce rôle et laisser l'enregistrement lyrique aux formations parisiennes ou aux labels d'opéra. Or il a fait tout l'inverse : il a construit une discographie lyrique propre, sur sa propre scène du Nouveau Siècle, en concert version, sans jamais capter depuis la fosse de l'Opéra. Le choix est constant sur trente ans, et il produit un axe éditorial à part entière.
Côté Casadesus, trois piliers. Pelléas et Mélisande de Debussy (Naxos, 1997) avec Mireille Delunsch, Gérard Théruel, Armand Arapian et Gabriel Bacquier — une lecture qui, contre les caricatures pré-raphaélites de l'œuvre, restitue la jalousie sexuelle au cœur du drame. Werther de Massenet (Naxos, 2003) avec Marcus Haddock (Werther), Béatrice Uria-Monzon (Charlotte), Jean-Sébastien Bou (Albert) et Jaël Azzaretti (Sophie) — l'un des rares équilibres réussis entre le chambrisme des duos et la charge symphonique de l'orchestre. La Damnation de Faust de Berlioz (Naxos, 2003, 2 CD) avec Michael Myers (Faust), Marie-Ange Todorovitch (Marguerite), Alain Vernhes (Méphistophélès) et le Chœur philharmonique slovaque, captée en public au Nouveau Siècle les 4 et 5 novembre 2003. À ces trois piliers s'ajoute La Voix humaine de Poulenc (Harmonia Mundi, 1997) avec Françoise Pollet, distinguée par le Prix Gabriel Fauré et par l'Académie du disque lyrique.
Bloch prend le relais dans la même veine, mais avec deux artefacts d'une nature nouvelle. En 2018 chez Pentatone, Les Pêcheurs de perles de Bizet — Julie Fuchs, Cyrille Dubois, Florian Sempey, Luc Bertin-Hugault, avec Les Cris de Paris — dans la version originale de 1863 reconstituée par Bärenreiter en 2015 : premier enregistrement mondial de cette version. Là où Casadesus enregistrait ce qui manquait au disque, Bloch propose une version qui n'existait pas encore. En 2023 chez Alpha, La Voix humaine de Poulenc avec Véronique Gens — le même monodrame que Casadesus avait gravé vingt-six ans plus tôt. Trait d'union révélateur entre les deux chefs : la même œuvre, à un quart de siècle d'écart, sous deux régimes économiques distincts — la maison patrimoniale française du catalogue Naxos-Harmonia Mundi d'un côté, l'artefact Alpha soigneusement isolé de l'autre.
À ces enregistrements d'opéras et de monodrames s'ajoutent, plus récemment, plusieurs récitals de voix accompagnés par l'orchestre — un format complémentaire qui prolonge la signature lyrique de l'ONL sous des chefs invités. So Romantique! du ténor Cyrille Dubois avec Pierre Dumoussaud (Alpha, 2023) est un voyage dans l'opéra romantique français peu joué (1820-1913), conçu avec le Palazzetto Bru Zane. Par Amour de la soprano Vannina Santoni sous la baguette du chef canadien Jean-Marie Zeitouni (Alpha, 2025) déploie un florilège d'airs français et italiens autour du sentiment amoureux, avec Albane Carrère et Julien Dran en partenaires. Rebelle d'Eva Zaïcik avec Pierre Dumoussaud (Alpha, 2025) est un hommage à Célestine Galli-Marié, créatrice de Carmen, publié pour les 150 ans de la mort de Bizet — nouvelle production Alpha / Palazzetto Bru Zane. Trois disques dans un même sillage éditorial qui confirment la fidélité du partenariat entre l'orchestre et Alpha Classics.
Que l'orchestre partenaire de l'Opéra de Lille se soit dessiné une discographie lyrique propre, en dehors de la fosse, dit assez que la question du label maison n'est pas seulement technique : elle est déjà éditoriale.

La filiation mahlérienne
C'est l'autre grand fil que traverse la discographie de l'ONL. Un point d'histoire vaut d'être rappelé : au tournant des années 1980, la tradition mahlérienne française commence à peine à se développer avec l'intégrale au concert donnée à Paris par l'Orchestre national de France sous la direction de Václav Neumann. Côté disque, le seul enregistrement français en studio est alors celui de Lorin Maazel avec le même Orchestre national de France, Symphonie no 1 captée à la fin des années 1970 et publiée chez CBS Masterworks en 1981. La partition n'est pas encore un patrimoine national partagé.
Casadesus l'installe à Lille par étapes et, à ce jour, l'ONL demeure le seul orchestre français à avoir constitué au disque un corpus mahlérien véritablement étoffé. Les Symphonies nos 1, 2, 4 et 5 sont gravées chez Forlane entre le milieu des années 1980 et le début des années 1990. S'y ajoutent, chez Forlane toujours, en 1986, les Kindertotenlieder, les Rückert-Lieder et Des Knaben Wunderhorn avec notre José van Dam. À l'occasion des quarante ans de l'orchestre, en novembre 2015 — au lendemain des attentats du 13 novembre, un hommage aux victimes précédant La Marseillaise entonnée avec le public — Casadesus regrave la Symphonie no 2 « Résurrection » avec Olena Tokar, Hermine Haselböck et le Chœur Philharmonique Tchèque de Brno, publiée chez Evidence Classics en 2017. En 2019, chez Evidence encore, Das Lied von der Erde avec Violeta Urmana et Clifton Forbis, captation d'un concert donné en 2008 au Festival de Saint-Denis, publiée pour les 85 ans du chef.
Bloch ne rompt pas le fil, il le durcit. Chez Alpha, en 2020, la Symphonie no 7, saluée comme une lecture fracassante et intensément contemporaine. Le contraste avec Casadesus est frappant : là où le fondateur gravait Mahler par accumulation dans les années 1980-90, Bloch en fait un artefact isolé, mis en scène par la Septième — l'une des plus difficiles, l'une des plus modernes.
Les deux politiques mahlériennes disent en réalité la même chose sur deux régimes économiques distincts. Ce qui compte pour le lecteur d'aujourd'hui, c'est de noter que le compositeur autrichien est devenu un compositeur de l'ONL, avec continuité entre les mandats, alors qu'aucun impératif n'y obligeait.
Le contemporain, colonne vertébrale

Le contemporain est aussi une colonne vertébrale — plus ancienne encore que Mahler dans l'histoire discographique de l'orchestre. Le tout premier disque de l'ONL, ce sera en effet la Symphonie no 1 d'Henri Dutilleux, gravée par Casadesus dès novembre 1977 à l'Hospice Comtesse de Lille et publiée chez Calliope, aussitôt couronnée du Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros. Un premier disque de contemporain vivant, primé, qui installe d'emblée une signature. Sept ans plus tard, en 1984, l'ONL est associé à un événement discographique d'une autre nature : Un enfant appelle et La Prison de Marcel Landowski, enregistrés en 1982-1983 chez Erato avec Rostropovitch et Vichnevskaïa, sous la direction du compositeur. L'orchestre n'a alors que six ans d'existence, mais il est déjà partenaire discographique d'une œuvre écrite pour le plus grand violoncelliste de son temps, en coproduction avec l'Orchestre National de France. En 2016, quarante ans après ses débuts, Casadesus signe pour Naxos un second Dutilleux qui réunit la Symphonie no 1, les Métaboles et Les Citations — un geste de bouclage patrimonial rare dans le paysage français. Entre les deux, Darrell Ang aura enregistré chez Naxos la Symphonie no 2 « Le Double » (2017) avec le même orchestre. Le fil Dutilleux se poursuit même en dehors du mandat du directeur musical, ce qui signale qu'il appartient bien à l'orchestre.
La politique de création n'est pas née avec Bloch. Casadesus a durablement œuvré pour la musique contemporaine, en présidant depuis 2001 Musique Nouvelle en Liberté et en instaurant à Lille un programme de résidences qui, sur deux décennies, a accueilli quatre compositeurs successifs : Graciane Finzi (2001-2003), qui inaugure le dispositif et pour qui Casadesus crée Moments pour grand orchestre, commande conjointe Radio France / ONL ; Thierry Escaich, dont une partie des œuvres rejoint un disque Accord/Universal paru en 2007 avec Renaud et Gautier Capuçon (la Chaconne y est dirigée par Casadesus, Miroir d'ombres et Vertiges de la Croix par Paul Polivnick et Michiyoshi Inoue) ; Bernard Cavanna, dont le Shanghai Concerto restera gravé avec Emmanuelle Bertrand et Noëmi Schindler ; enfin Bruno Mantovani (2008-2011), dont la Fantaisie pour piano dédiée à Jean-Efflam Bavouzet est créée au Nouveau Siècle en avril 2010 sous la direction de Pascal Rophé. À ces résidences s'ajoutent des créations ou premières françaises d'œuvres d'Édith Canat de Chizy, Guillaume Connesson ou Philippe Hersant.
Le fil s'est prolongé sous Alexandre Bloch avec un tissu de commandes et de captations : Benjamin Attahir, compositeur en résidence, dont le concerto pour serpent Adh-Dhohr est gravé chez Alpha en 2020 ; Yann Robin (Inferno/Quarks chez La Buissonne, 2021) ; Dominique Probst (Nuées, Continuo Classica, 2021). L'ONL enregistre ce qu'il crée et il crée ce qu'il enregistre : la boucle est cohérente et elle a peu d'équivalents en région française.
Une belle présence
Au terme de cinquante ans d'existence, l'ONL laisse une discographie considérable, tant par le nombre que par la qualité de ses jalons. Peu d'orchestres régionaux français peuvent revendiquer une telle continuité d'inscription au disque, avec des œuvres primées (Grand Prix du Disque Charles Cros pour la Symphonie no 1 de Dutilleux, Prix Gabriel Fauré pour La Voix humaine, Grand Prix de la Nouvelle Académie du Disque pour la Symphonie no 4 de Mahler), des premières mondiales (Les Pêcheurs de perles dans la version originale de 1863, La Mort de Sardanapale de Berlioz) et un fil identifiable qui associe le répertoire français, la filiation mahlérienne et la création contemporaine.
La traversée des labels — Calliope, Forlane, Harmonia Mundi, EMI, Naxos, Pentatone, Alpha, Evidence, La Buissonne — dessine à elle seule l'histoire de l'économie du disque orchestral en France depuis quarante ans : de la commande d'éditeur au catalogue étoffé, du catalogue à l'artefact ciselé, du disque physique à la publication live diffusée en streaming. Chaque configuration économique du marché a laissé sa trace dans le catalogue lillois.
Reste une hypothèse ouverte pour la suite. À l'heure où d'autres phalanges européennes ont fait ce choix — LSO Live à Londres, BR-Klassik à Munich, Berliner Philharmoniker Recordings, Concertgebouworkest Live peut-être qu'à un moment, comme tant de grands orchestres avant lui, l'Orchestre National de Lille choisira de créer son propre label pour poursuivre ses aventures. Le cinquantenaire fournit, à tout le moins, le calendrier symbolique pour y songer.
Crédits photographiques : Ugo Ponte / ONL



