Trop tôt disparue, la Croate Dora Pejačević a laissé un intéressant catalogue orchestral 

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Dora Pejačević (1885-1923) : Intégrale des œuvres avec orchestre. Verwandlung, op. 37b ; Liebeslied op. 39 ; Zwei Schmetterlingslieder op. 52 ; Symphonie en fa mineur op. 41 ; Fantaisie concertante en ré mineur op. 48 ; Ouverture en ré mineur op. 49 ; Concerto pour piano et orchestre en sol mineur op. 33 ; Nocturne en do majeur op. 50/1, arrangement Igor Kuljerić. Annika Schlicht, mezzo-soprano ; Martina Filjak, piano ; Staatskapelle Weimar, direction Ivan Repušić. 2024/25. Notice en allemand et en anglais. 110’ 13’’. Un album de deux CD Audite 23.499. 

Née à Budapest dans un milieu aristocratique (son père est baron et occupera de hautes fonctions politiques) et cultivé (sa mère et sa sœur s’intéressent aussi à la musique), la Croate Dora Pejačević étudie dans sa ville natale, puis au Conservatoire de Zagreb. On la retrouve, à l’âge de vingt ans, à Dresde, où elle demeure quelques années et prend des cours privés. Elle y étudie la composition, tout en séjournant brièvement à Munich, où elle approfondit le violon.  Rentrée en 1913 à Budapest, elle s’ y fixe  pendant la Première Guerre mondiale et est active comme infirmière volontaire. Le conflit terminé, elle vit un certain temps à Vienne, où elle rencontre Ottomar von Lumbe, un jeune noble avec lequel elle se marie en 1921. Elle décède un an et demi après, à 37 ans, en raison de complications dues à la naissance de son seul fils. Cette créatrice laisse un catalogue de 58 œuvres numérotées : musique orchestrale et concertante, musique de chambre, lieder, pièces pour le piano. 

Dora Pejačević est la première Croate à introduire le lied avec orchestre et à écrire un concerto pour piano ;  elle a été jouée de son vivant, mais a été mieux  reconnue ailleurs que dans son pays d’origine. L’auteur de la notice, Domagog Marić, estime qu’en fonction des divers lieux fréquentés, il faudrait plutôt la considérer comme une compositrice d’Europe centrale, et ne pas la limiter à une nationalité. Il y a trois ans, le centenaire de sa naissance lui a apporté une nouvelle visibilité dans son pays : des concerts lui ont été consacrés, sa Symphonie a été célébrée à Zagreb. Sa notoriété s’était déjà traduite par une série télévisée en 1980, avant un roman, un documentaire et même un parfum, auquel son nom a été donné. 

Le label CPO avait entrepris dès 2011 de la mettre en évidence. Plusieurs albums ont donné accès à des œuvres de musique de chambre, à des mélodies, à des pièces pour le piano et, déjà, à sa musique orchestrale. La Symphonie  et la Fantaisie concertante ont été gravées par le pianiste Volker Banfield et l’Orchestre philharmonique de Rhénanie-Palatinat sous la direction d’Ari Rasilainen (CPO, 2011), le Concerto pour piano, Verwandlung et des lieder avec orchestre ont fait l’objet d’un enregistrement (CPO, 2015) par Ia mezzo-soprano Ingeborg Danz, le pianiste Oliver Triendl et l’Orchestre symphonique brandenbourgeois de Francfort dirigé par Howards Griffiths. L’Album Audite qui nous occupe, gravé dans la foulée du centième anniversaire de la disparition de Dora, fait la synthèse de ces diverses pages, en l’élargissant.

Honneur à la voix, pour commencer, avec quatre lieder d’inspiration littéraire : Verwandlung (Métamorphose), d’après un texte de l’Autrichien Karl Kraus (1874-1936), Liebeslied, sur un poème de Rainer Maria Rilke, et les très brefs Zwei Schmettrelingslieder, aussi fugaces que les papillons qu’ils évoquent, d’après l’Allemand Karl Friedrich Henckell (1864-1929). Les trois écrivains ont fait partie des nombreuses amitiés culturelles de Dora. On aurait aimé, pour mieux les apprécier, que les textes de ces poèmes soient reproduits dans la notice. Leur caractère émouvant est chanté par la soprano allemande Annika Schlicht (°1988), que le public belge a découverte lorsqu’elle a participé au Concours Reine Elisabeth en 2018. La Symphonie en quatre mouvements a été composée en 1916 et se situe dans la ligne du romantisme tardif. Oskar Nedbal en a joué deux mouvements à Vienne en 1925, avant que l’œuvre soit donnée dans son intégralité à Dresde en 1928 par Edwin Lindner. C’est sans doute la page la plus intéressante. Techniquement maîtrisée, orchestrée avec abondance de cuivres et de percussions, elle se révèle originale dans sa thématique sombre, aux accents dramatiques assumés et aux élans épiques, mais sans emphase. 

Quatre œuvres sont inscrites au programme du second disque de l’album. Deux d’entre elles font la démonstration des qualités pianistiques de Dora. Le Concerto op. 33, donné avec succès en première à Zagreb en février 1916, subit l’influence post-romantique, auxquelles s’ajoutent des teintes expressionnistes et un sens lyrique, qui se traduit dans le beau mouvement central, Adagio con estro poetico. La Fantaisie concertante op. 48 de 1919 offre un bon quart d’heure de virtuosité pianistique et d’élans orchestraux qui évoquent aussi bien Liszt que Rachmaninov. La pianiste croate Martina Filjak (°1978) donne une lecture attrayante de ces deux partitions. Une Ouverture de la même époque, qui revêt un caractère plus académique, et un bref Nocturne op. 50,  de climat impressionniste dans son arrangement orchestral par Igor Kuljerić (1938-2006), destiné au film et à la série télévisée Comtesse Dora des années 1980, qui fit mieux connaître la compositrice au public croate, complètent l’affiche. 

Ce panorama exhaustif des pages orchestrales de Dora Pejačević est animé  avec conviction par Ivan Repušić (°1978), Croate lui aussi, à la tête de la Staatskapelle de Weimar, qui sait en souligner tout l’intérêt. Pour une première approche de cette musicienne trop tôt disparue, on peut aussi se contenter du brillant couplage Symphonie/Concerto pour piano dans la version de Sakari Oramo à la tête du BBC Symphony Orchestra, Peter Donohoe étant au piano (Chandos, 2022).

Son : 8    Notice : 9    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Jean Lacroix

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