La Saint-Jean de Bach par Suzuki : Bonjour ascèse, adieu tristesse...

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Johannes Passion. James Gilchrist, Evangéliste. Hana Blažíková, soprano. Damien Guillon, alto. Zachary Wilder, ténor. Christian Immler, basse. Bach Collegium Japan, Masaaki Suzuki. 2020. 105' 28 '' Livret en français, anglais et allemand. Texte allemand et traduction anglaise. 2 SACD BIS - 2551.

Après plusieurs décennies consacrées à l'interprétation des Cantates de Johann Sebastian Bach, Masaaki Suzuki affronte maintenant un des derniers monuments de sa musique sacrée. Notre chef a longuement creusé son interprétation, Bach lui-même ne donnant jamais une version définitive de cette Passion remaniée à plusieurs reprises. La version proposée ici est celle de 1739-49, avec une bonne part du continuo réalisé originellement au clavecin. On dirait que tout ce long cheminement à travers le grand Johann Sebastian a conduit Suzuki de l'enthousiasme et l'exaltation assez démonstrative de ses débuts au dépouillement et à l'ascèse. Cela dans le but de laisser la musique parler d'elle même, sans afféterie ou effets de manche qui mettraient plus en valeur les interprètes que le contenu lui-même. Les interprètes ne se mettent ici jamais en évidence, la musique coule de source. Evidemment, chanteurs et instrumentistes ont une parfaite conscience des éléments rhétoriques et dynamiques, ou des jeux de tension-détente inhérentes au contrepoint, mais c'est toujours le texte du compositeur qui est mis en avant, le rendant axiomatique par sa transparence. 

Le Choeur, composé de cinq chanteurs par voix, y compris les quatre solistes, fait preuve d'une telle homogénéité dans la couleur qu'on ne distingue plus leurs voix individuelles, tant leur fondu est absolument parfait. Je dois avouer ma préférence pour des couleurs un peu plus fruitées où le timbre individuel n'est pas complètement fondu dans la masse sonore, mais celle qu'obtient Suzuki est stupéfiante de naturel. Il se complaît cependant à souligner la richesse rythmique et le caractère dansant d'une bonne part de cette musique qui transportde l'auditeur vers un univers de joie et de bonheur qui rendent cette version incomparable par sa sincérité et l'évidence du résultat. Et si éléments dramatiques sont traités avec passion, le conflit est vite résolu dans l'apaisement de la foi : dans la scène de comparution devant Ponce Pilate, avec les choeurs Wäre dieser nicht en Übeltäter ou Nicht diesen sondern Barrabas, le traitement lumineux du chromatisme et la description de la méchanceté populaire parviennent à nous électriser malgré cette économie de moyens expressifs, amenant l'auditeur à un paroxysme qui trouve son apaisement dans l'Arioso Betrachte meine Seele ou dans la méditation amenée par les choeurs successifs.

L'Évangéliste de James Gilchrist est admirable, empreint de spontanéité et récité d'une voix riche et à l'aise dans toute la tessiture. Il nous raconte ces événements tragiques avec un mélange bien dosé de compassion et distance : impliqué et convaincant mais sans recourir à la dureté ou à l'excès de « pathos ».

Le soprano Hana Blažíková est un des membres habituels du Bach Collegium, mais aussi d'autres ensembles baroques renommés. Elle a signé de nombreux enregistrements comme soliste, presque uniquement dans le répertoire baroque. Son chant fait d'intelligence et spontanéité s'identifie à souhait avec les postulats esthétiques de Suzuki. Son air Ich folge dir gleichfalls lui permet d'exhiber une belle technique de souffle. Dans Zerfliesse, elle est moins convaincante : on aurait apprécié un peu plus de magie dans les aigus filés.

Damien Guillon, qui tient la partie d'alto, est aussi un habitué des grands ensembles baroques. Il chante son air Es ist vollbracht, où le dialogue avec la viole de gambe est émouvant, en respectant scrupuleusement l'indication « Molto adagio ». Mais la richesse de sa coloration vocale et le profondeur apportée à la diction chassent tout soupçon de spleen. Magistral !

Le ténor américain Zachary Wilder, formé auprès de William Christie, est également un habitué des entreprises baroques. Son air Mein Jesu, avec les deux violes d'amour, est empreint de dévotion. Il le chante délicatement et avec souplesse, compensant ainsi un certain manque d'harmoniques dans la voix.

La basse Christian Immler, actif dans le monde baroque mais aussi à l'opéra ou dans le « lied », dispose d'une voix riche et d'un large éventail d'expressions. Il apporte la grandeur d'âme à ses interventions, mais ne renonce pas à sa dose de bravoure dans Eilt, ohr angefochtenen Seelen.

Si la version classique d'Harnoncourt, qui jalonna son époque, ou celle de John Elliot Gardiner avec ses choeurs si bien ciselés, ou encore la vision parsemée d'élans créatifs d'Herreweghe restent des références, cette parution du Bach Collegium japonais s'avère essentielle pour toute discothèque honorable. Le livret trilingue comporte un excellent article de Robin A. Leaver. Il faut souligner aussi combien la prise de son parfaite magnifie le rendu sonore de la salle de la Philharmonie de Cologne, totalement vide de public pour la circonstance...   

Son : 10 Livret : 10 Répertoire : 10 Interprétation :  10 

Xavier Rivera

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