Marie Vermeulin met en valeur la poésie picturale de Fanny Mendelssohn
Fanny Mendelssohn-Hensel (1805-1847) : Das Jahr. Marie Vermeulin, piano. 2025. Notice en français et en anglais. 54’. Présence Compositrices PC006.
S’il figure rarement aux affiches de concerts, le cycle Das Jahr de Fanny Mendelssohn a cependant conquis plusieurs pianistes de nationalités diverses, qui l’ont gravé sur disques : la Roumaine Liana Serbescu (CPO, 1990), l’Allemand Ulrich Urban (Koch Schwann, 1999), la Lettonne Lauma Skride (Sony, 2007), la Belge Els Biesemans (Genuin, 2011), la Japonaise Hirotoshi Kasai (Talent, 2014), ou encore la Polonaise Joanna Strzelecka-Orlowska (Dux, 2015). Le label Présences Compositrices, fondé en 2020 pour promouvoir la création musicale des femmes, en est à sa sixième parution : il offre la possibilité à la Française Marie Vermeulin d’ajouter son nom à la liste dans une vision d’une grande beauté picturalement poétique.
On peut admirer, au sein de la notice de cet album, un portrait en couleurs de Fanny Mendelssohn, peint en 1842 par Moritz-Daniel Oppenheim (1800-1882). Le regard de la sœur de Felix, franc et ouvert, brille d’une intelligence que l’on devine vive. Dotée d’un talent musical qui n’avait rien à envier, sur bien des plans, à celui du compositeur de la Symphonie écossaise, Fanny a vu son élan créateur brisé dès l’adolescence, son père et son frère considérant que composer et jouer en public ne font pas partie du rôle d’une femme, destinée avant tout à la maternité. Ce qui n’empêchera pas la jeune femme d’écrire très tôt des lieder (Felix aura l’audace de s’en approprier six) et des pièces pour le piano (elle en laissera près de 125).
Sa rencontre, puis son mariage en 1829 avec le peintre et graveur Wilhelm Hensel (1794-1861) lui donnent une bouffée d’oxygène, même si elle ne se produit qu’en milieu privé. Hensel la soutient. Elle va, grâce à lui, sauter le pas de l’édition, mais de façon réduite. Le couple accomplit un voyage en Italie en 1839-1840, y séjourne longuement à Venise, Naples et Rome. Fanny joue à la Villa Médicis et fréquente le peintre Ingres et Charles Gounod, qui l’encourage et avec lequel elle fait de la musique. À son retour à Berlin, Fanny se lance dans la composition d’un album de voyage, qui mélange ses œuvres et des illustrations de son mari, et, dans foulée, entreprend l’écriture, en août 1840, de Das Jahr, douze pièces suivies d’un postlude.
Ce cycle d’une cinquantaine de minutes accueille des climats très divers de caprices, barcarolle ou chant sans parole, mais aussi les chorals Christ ist erstanden et Vom Himmel hoch, précise, dans son gros ouvrage La Musique dans l’Allemagne romantique (Fayard, 2009, p. 349), Brigitte François-Sappey, qui ajoute qu’il s’agit d’un véritable florilège de l’imagination pianistique de Fanny et de son style versicolore, parcouru de chromatismes insidieux. On ne pourrait mieux dire pour qualifier des pages très séduisantes, qui égrènent les mois au fil de la partition et qui se présentent sous la forme de petits tableaux contrastés, d’une superbe beauté musicale et lyrique. Celle-ci est soulignée par des poèmes choisis a posteriori par Fanny (dont on aurait apprécié une traduction en français). Placés en épigraphes sur le manuscrit, ils font appel à Uhland, Goethe (à cinq reprises), von Eichendorff et Tieck - rien que du beau linge littéraire. S’ajoute aux douze mois, un Nachspiel sans épigraphe.
Marie Vermeulin (°1983), qui a étudié au CNSM de Lyon avec Hortense Cartier-Bresson et Edson Elias, suivi des masterclasses de Lazar Berman et bénéficié de conseils de Roger Muraro, s’est déjà fait connaître, notamment par des albums consacrés à Debussy (Printemps des arts de Monte Carlo, 2019), aux époux Schumann et à Messiaen (Paraty, 2017 et 2021). Ici, sur un Bösendorfer Vienna Concert 280 au son riche en contrastes et en longueur de son, elle parcourt le calendrier de Fanny avec un engagement communicatif. On se régale : qu’il s’agisse de la fantaisie de Janvier, de la peinture ouvragée de Mars, de la gaieté de Mai, des orages de Juillet prolongés par le côté pastoral d’Août, des chansons de chasse d’Octobre ou des variations luthériennes de Décembre, Marie Vermeulin offre de la couleur, subtile, chaleureuse, vive ou nuancée, et donne à ce voyage à forte composante émotionnelle une aura située entre le classicisme post-mozartien et le romantisme le plus attachant. Voilà une pierre blanche à ajouter à l’édifice d’une connaissance approfondie, méritée et réparatrice, de Fanny Mendelssohn et, plus largement, de la composition féminine.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix
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