Midori dans Schumann ou quand la rigueur sait émouvoir

par

Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violon en ré mineur, WoO 23 ¹ ; Cinq Pièces dans le style populaire, op. 102 ² ; Trois Romances, op. 94 ². Clara Schumann (1819-1896) : Trois Romances, op. 22 ². Midori, violon ; ¹ Festival Strings Lucerne, Daniel Dodds, direction ; ² Özgür Aydin, piano. 2026 — Livret en anglais — 70'07'' — Pentatone PTC 5187 496.

Composé en 1853, le concerto pour violon de Schumann aura mis beaucoup de temps pour parvenir à la postérité. Jamais exécuté du vivant de l'auteur, il fut écrit peu de temps avant son effondrement psychique et son internement. Clara Schumann, son épouse et inspiratrice, estima qu'il ne représentait pas son défunt mari sous son jour le plus favorable et s'opposa à une publication posthume, tout comme le fit le dédicataire de l'œuvre, l'illustre Joseph Joachim.

Il fallut attendre 1936 pour voir l'œuvre publiée. Et c'est en novembre de l'année suivante que l'œuvre fut entendue pour la première fois en public sous la direction de Karl Böhm et avec Georg Kulenkampff en soliste, le régime nazi ayant souhaité la confier à un soliste bien aryen pour prendre de vitesse Yehudi Menuhin qui était également sur les rangs et qui en donnera la première américaine le mois suivant puis l'enregistra à New York.

Ce n'est que très lentement que l'œuvre s'est extraite du scepticisme qui l'entoura longtemps. Comparée aux chevaux de bataille romantiques de l'instrument, elle reste très peu enregistrée et encore rarement entendue en concert. Dans le texte qu'elle signe pour cette parution, Midori explique que ce n'est qu'à l'âge adulte qu'elle découvrit ce concerto et qu'il ne lui fut pas aisé de l'apprivoiser. Elle exprime aussi sa reconnaissance à Christoph Eschenbach avec qui elle insista pour étudier la partition et sous la direction de qui elle la joua à plusieurs reprises.

Et c'est riche de ces expériences et en pleine maturité artistique que la violoniste nippo-américaine aborde cette œuvre imparfaite mais fascinante. Dès l'abord, on apprécie — comme on le fera tout au long de ce programme — le respect qu'elle a pour cette musique, un respect qui heureusement n'a rien de marmoréen ou de paralysant. En effet, Midori aborde le concerto avec une admirable fermeté et une absence totale de volonté de séduction. (Elle fait d'ailleurs beaucoup penser à ce que donnent à entendre dans le concerto pour piano de Schumann des artistes comme Annie Fischer ou Rudolf Serkin, eux aussi modèles de rigueur et d'intégrité.)

Bénéficiant d'un superbe accompagnement de la phalange lucernoise menée avec beaucoup d'autorité par Daniel Dodds — premier violon et directeur artistique du Festival Strings Lucerne depuis 2012 —, Midori gère magnifiquement la tension qui émane de l'œuvre et sait se montrer sombre et dramatique quand il le faut. C'est ainsi que le premier thème lyrique n'est pas caressé comme d'autres pourraient le faire, mais exposé avec clarté et franchise. Remarquons aussi l'aisance avec laquelle la soliste surmonte les difficultés techniques de ce premier mouvement (qui ne comporte d'ailleurs pas de cadence).

Dans le Langsam central, Midori déclame une cantilène marquée d'une chaleur certes retenue mais pas moins réelle. On sent bien ici la pression de l'archet qui creuse et le fin dosage du vibrato. Le lyrisme de Midori est paradoxalement dépouillé : jamais il ne s'embarrasse d'inutiles joliesses, car c'est à l'essentiel qu'elle veut aller.

Dans le curieux rondo-sonate conclusif où revient une entêtante polonaise, Midori allège un peu le son et appuie finement les rythmes dansants du refrain, concluant ainsi une interprétation de très haute tenue.

Le reste du programme est consacré à des œuvres de musique de chambre de Robert et Clara Schumann et la violoniste y bénéficie d'un partenaire de grande classe en la personne du pianiste américano-turc Özgür Aydin qui se montre souverain dans les souvent redoutables parties que lui confient les époux Schumann.

Composées à l'origine pour violoncelle et piano, les Fünf Stücke im Volkston voient Midori adopter une attitude plus charmeuse, mais jamais superficielle. Elle manie un rubato très fin et ses accents ne sont jamais brutaux. On admire aussi sa subtilité rythmique et la façon dont elle parvient à une vraie liberté de tempo sans la moindre distorsion de la pulsion.

Le Langsam qui vient en deuxième position est joliment énoncé par la violoniste qui sait également varier son vibrato, large ou serré selon la nécessité du moment. On apprécie vraiment son beau sens de la déclamation. Après avoir fait entendre ses talents de conteuse dans le Nicht schnell, elle aborde le Nicht zu rasch avec un élan juvénile mais toujours maîtrisé et se montre ferme et décidée dans le Stark und markiert final.

Quant aux Trois Romances, op. 94, c'est au hautbois qu'elles étaient originellement destinées. Ici, Midori se fait plus ouvertement lyrique dans la première, et, allégeant sa sonorité dans l'aigu, elle s'essaie à un (tout petit) peu de séduction.

Le Einfach innig médian est très touchant par sa sobriété, même s'il arrive à la violoniste de faire mine de se lancer dans des épanchements lyriques cependant toujours maîtrisés.

Enfin, rien n'est superficiel dans la dernière des Romances, Nicht schnell.

Les Trois Romances, op. 22 de Clara Schumann furent, quant à elles, écrites pour violon et piano. Dans la première, Midori impressionne par son goût et sa délicatesse comme par ses très fines variations de tempo. Après une deuxième où elle se montre toujours lucide et d'une tendresse à nouveau très contrôlée, elle aborde la dernière — intitulée par Clara Schumann Leidenschaftlich schnell, soit Passionnément rapide — sans vraiment s'abandonner à la passion (mais on s'y attendait).

Il convient de revenir ici sur le très beau travail de Özgür Aydin qui dialogue sans cesse avec sa partenaire sans jamais l'écraser et à qui l'écriture virtuose de celle qui fut une des grandes pianistes de son temps ne pose aucun problème.

C'est un beau et généreux programme que nous offrent ici Midori et ses talentueux partenaires dans un enregistrement auquel la magnifique prise de son apporte beaucoup et où la violoniste impressionne par une réelle hauteur de vue et une rigueur sans froideur.

Son : 10 — Livret : 9 (présente bien l'histoire du concerto, mais n'en offre aucune analyse) — Répertoire : 10 — Interprétation : 10

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