Paavo Järvi et la Tonhalle de Zürich dans une intégrale Tchaïkovski de haut vol

par

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Les 6 Symphonies ; Francesca di Rimini ; Roméo et Juliette ; Capriccio italien ; Valse et Polonaise (tirées d’Eugène Onéguine) ; Marche solennelle du couronnement. Orchestre de la Tonhalle de Zürich ; Paavo Järvi. 2019-2021. 5h33’09. Livret en allemand, en anglais et en français. 5 CD Alpha 778.

Après deux volumes sortis séparément, voici réunies les six symphonies de Tchaïkovski, complétées par quelques œuvres pour orchestre, d’intérêt variable.

Le premier nous avait enthousiasmé au point de lui décerner un Joker Absolu. On y trouve la Cinquième Symphonie, débutant par « une introduction Andante impressionnante d’angoisse intérieure », qui conduit à un Allegro con anima « d’une intensité hallucinante ». Puis un Andante cantabile « saisissant d’introspection », une Valse qui donne à l’orchestre « l’occasion de montrer sa virtuosité », et enfin un « long Andante chaleureusement maestoso, qui s’enchaîne à un Allegro vivace libérateur ». Pour compléter, la « fantaisie symphonique » Francesca da Rimini, dans lequel « la réussite orchestrale est tout aussi convaincante ». Réécouter cet album après avoir parcouru tout le reste de l’intégrale nous confirme dans l’idée qu’il est particulièrement remarquable.

Christophe Steyne a publié du deuxième volume une chronique très détaillée. Il est passionnant d’écouter ce CD en suivant ses propos très éclairants sur le programme. En voici les grandes lignes. Sur la Deuxième Symphonie (dite « Petite Russie ») tout d'abord. Dans l’Allegro vivo, « on apprécie la cohésion de la conduite thématique ». Alors que les musiciens « se permettent une certaine tendresse qui ne messied pas à la déambulation de l’Andantino marziale », dans le Scherzo, « malgré un rebond élastique et un tempo intrépide, l'effervescence reste trop feutrée en raison de la prise de son. » Le Finale débute par « un Moderato assai inhabituellement onctueux », pour se conclure sur « une triomphale péroraison ». Puis sur la Quatrième Symphonie. Après un tout début où « le chef estonien scande la fanfare fatidique avec une solennité proprement inouïe », suit un Allegro vivo « où l’émotion et le pathos sont fluidifiés par le maestro ». On retrouve la « même subtilité » dans l’Andantino, dans lequel « la diction évite l'effusion ». C’est à nouveau la prise de son qui est mise en cause dans le Scherzo, tandis que « la dynamique intrinsèque du Finale permet de restaurer une perspective convaincante. » Il concluait ainsi : « Réalisé lors de la même saison, ce second volume capitalise l’esthétique du premier : la chaleur s’impose à l’éclat, la structure et l’agogique semblent dictées par la tectonique émotionnelle des œuvres. »

Le troisième volume commence par la plus célèbre de toutes, la Sixième Symphonie, la fameuse « Pathétique ». Après un Adagio sépulcral, mais sans pathos, l’Allegro non troppo s’élance, frémissant, triomphant, à la limite de l’insouciance. Et quand une émotion intense survient, elle est d’une vitalité inouïe ; rien de morbide, bien au contraire. Nulle joie pour autant ; mais rarement la dualité de la passion, entre souffrance et exaltation, a été si pleinement exprimée. Le mouvement se termine paisiblement, comme un endormissement. La vie nous rappelle alors avec un Allegretto con grazia qui, malgré son rythme de valse, n’a rien de mondain. Notre sang est encore bouillonnant des emportements précédents. S’il y a de la gaieté dans cette symphonie, elle est peut-être dans l’Allegro molto vivace qui tient lieu de Scherzo. Mais avec cet équilibre orchestral, qui fait la part belle aux graves, et avec cette énergie qui ne nous laisse guère reprendre notre souffle, tout cela de façon de plus en plus incisive, nous sommes dans une inéluctable course à l’abîme... qui se confirme avec l’Adagio lamentoso final. Cette fois, nous sommes bien au point de non-retour. Et les quelques caresses parsemées çà et là par un orchestre hyper-sensible en rendent la douleur encore plus insurmontable. Les ultimes nuances, de p (piano) à pppp (pianissississimo) mènent à la tombe.

Peut-on imaginer, après ce silence définitif, autre musique que Roméo et Juliette, qui s’enchaîne dans la même tonalité de si mineur, mais surtout dans la même couleur abyssale ? Heureux choix, renforcé par une lecture débordante de vie, où la douleur, la tendresse et la vigueur se côtoient jusqu'au spectaculaire baisser de rideau terminal.

Le quatrième volume nous ramène à un Tchaïkovski moins plombé... Si le surnom de la Première Symphonie, « Rêves d’hiver », peut évoquer la mélancolie constitutive de son auteur, l’état d’esprit est bien loin du triptyque que sont les trois dernières symphonies, si terribles. Dans l’Allegro tranquillo, l’Orchestre de la Tonhalle trouve de belles couleurs élégiaques, sans se perdre dans un pittoresque naïf. Alors que l’Adagio cantabile ma non troppo devrait, d’après son sous-titre, être « lugubre » et « brumeux », il n’en est rien ici, avec une interprétation tout en lyrisme éperdu et chatoyant. Il est suivi par un Scherzo aérien dans lequel le mordant des bois fait merveille. Le Finale commence par un Andante qui, cette fois, est effectivement lugubre, non sans une certaine chaleur cependant ; il amène un Allegro moderato où Paavo Järvi fait ce qu’il peut pour lui conserver son élan sans le rendre plus décousu et bavard qu’il ne l’est déjà.

Pour compléter, les pupitres de l’orchestre sont tous mis à contribution, tour à tour, pour nous offrir un Capriccio italien plein de charme, un rien déluré, absolument irrésistible. Le CD se termine avec la Valse d’Eugène Onéguine, dans laquelle les musiciens, partageant généreusement leur évident plaisir de jouer, se permettent une variété de nuances fort gourmande...

Cette intégrale s’achève avec la Troisième Symphonie, sans doute la moins populaire des six, probablement en raison de ses cinq mouvements au lieu de quatre, et surtout de la difficulté de leur donner une cohérence, tant ils sont hétérogènes. Paavo Järvi nous en offre cependant une interprétation particulièrement réussie et convaincante. L’Introduzione, gracieuse et élégante malgré l’indication Tempo di marcia funebre, précède un Allegro qui n’est certes pas le morceau le plus inspiré de Tchaïkovski, mais dans lequel les musiciens font preuve d’une verdeur et d’un enjouement qui en feraient presque oublier la lourdeur. Après une valse Alla tedesca, qui n’a rien de viennois ni d’insouciant, jouée ici avec éloquence et ferveur, c’est le sommet expressif, avec un Andante elegiaco interprété avec une conviction contagieuse qui ne se relâche à aucun moment. Un Scherzo, dans lequel les cordes sont admirables de vélocité et de fluidité, précède le Finale, dont l’indication Tempo di Polacca a donné, bien après sa création, le sous-titre de « Polonaise » à cette symphonie. Malgré une indéniable force de persuasion, Paavo Järvi peine quelque peu à nous faire oublier que cet Allegro con fuoco n’est pas un modèle de finesse et de légèreté.

Était-ce une bonne idée que d’enchaîner avec une autre Polonaise, celle d’Eugène Onéguine, guère moins lourde et verbeuse, et que les musiciens jouent certes avec énergie, mais sans fantaisie ? Ce n’est malheureusement pas la Marche solennelle du couronnement, qui termine ce dernier CD, qui va faire changer d’avis ceux qui considèrent Tchaïkovski comme un compositeur pompeux et grandiloquent... 

Même si ces derniers morceaux sont anecdotiques dans la production symphonique de Tchaïkovski, c'est dommage de finir ainsi. Car avec cette intégrale, Paavo Järvi et son Orchestre de la Tonhalle de Zürich nous ont montré toute la profondeur de ce compositeur, et nous ont prouvé qu’ils étaient capables d’en exhaler le meilleur. Oublions les miracles qu’ils n’ont pas accomplis quand le compositeur lui-même n’était pas inspiré, et retenons le reste. C’est déjà beaucoup.

Son : 8 – Livret : 7 – Répertoire : 8 – Interprétation : 9

Pierre Carrive 

 

 

 

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