De Gabrieli à Bach, le laboratoire de la Fantaisie au banc d’essai de trois clavecins

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Fantasia from Andrea Gabrieli to Johann Sebastian Bach. Oeuvres d’Andrea Gabrieli (1533-1586), William Byrd (c1539-1623), Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), John Bull (1562-1628), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Johann Jakob Froberger (1616-1667), Johann Pachelbel (1653-1706), Johann Sebastian Bach (1685-1750). Andrea Buccarella, clavecins. Livret en anglais, français et italien. Septembre 2022. TT 61’18. Ricercar RIC 438

 Turandot à La Monnaie

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A La Monnaie, la représentation de Turandot de Puccini s’est conclue sur les applaudissements nourris d’un public conquis, remerciant ainsi chaleureusement les solistes aussi bien que le metteur en scène et son équipe. Ce qui n’est pas toujours le cas, on le sait, le bonheur visuel n’étant pas nécessairement à la mesure du bonheur vocal. Je n’ai pas éprouvé le même enthousiasme sans partage pour le concept de mise en scène de Christophe Coppens. 

Le rideau s’ouvre sur la démesure d’un appartement plus que luxueux. Une fête aux multiples convives bat son plein. Un personnel nombreux s’affaire. Une porte là-haut s’ouvre sur l’espace rougeoyant de ce qui semble d’abord être une discothèque.

Dans cet appartement, une histoire terrible, cruelle, va se jouer. Un appartement qui prendra même par la suite une dimension « fantastique », psychanalytique peut-être : un tableau suspendu au mur, aux apparences de sexe féminin, accouchera d’un personnage ensanglanté.

L’histoire terrible, c’est celle du livret de l’opéra. Comme l’écrit Reinder Pols, le dramaturge, « du romantisme à l’état pur ! Au temps des contes, une ravissante princesse chinoise tente d’échapper au mariage en posant trois énigmes difficiles à ses prétendants et en condamnant à mort ceux qui ne parviennent pas à les résoudre. Mais évidemment, un beau prince se présente, élucide ces énigmes et, d’un baiser, éveille la jeune femme à l’amour ». L’intrigue est évidemment un peu plus compliquée et densifiée (sinon, ce ne serait pas un opéra !), avec un père roi vaincu qui doit se cacher, une esclave amoureuse qui se sacrifie, une tragédie familiale ancienne et « déterminante ». Tout cela étant donc transposé non pas dans une cité impériale chinoise stéréotypée, mais chez les ultra-riches. 

60e anniversaire du festival de la Grange de Meslay : le premier week-end, piano en majesté

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PHOTO GERARD PROUST
8 JUIN 2024 GRANGE DFE MESLAY
60 ANS FETES MUSICALES EN TOURAINE
ROSE RICHTER PLANTATION

En 1963, à l’occasion de son récital à Tours, Sviatoslav Richter a eu un coup de cœur pour la grange du XIIIe siècle. Dès l’année suivante, il crée un festival qui fête cette année ses 60 ans. Le vendredi 7 juin, Jonathan Biss ouvre la festivité avec un magistral récital Schubert, suivi d’un autre récital de piano par Dmitry Masleev le samedi 8 et un majestueux concert par la basse Alexander Roslavets avec Andrei Korobeinikov au piano. Un week-end de haute volée, d’une extraordinaire concentration musicale et humaine.

Si le nom du pianiste américain Jonathan Biss n’est pas encore familier du grand public français, son concert avec l’Orchestre de chambre de Paris en mai dernier l’a fait connaître un peu plus, d’autant que son programme était bien original : il s’agit du concert The Blind Banister de Timo Andres (1985-), dans le cadre du projet Beethoven/5, commande de cinq concertos pour piano en relation avec ceux de Beethoven. Mais à Meslay, il captive l’audience avec les deux dernières sonates de Schubert. Ses subtiles oscillations de tempo bercent nos oreilles tout au long du récital. Chaque noire ou chaque croche, écrites de la même manière sur la partition, n’ont pourtant jamais la même valeur. Elle se dilate ici et se rétrécit là, la différence est si infime que cela est à peine perceptible. Or, ce balancement est organique. Sans s’en apercevoir, on suit ses notes et attend ce qui va venir, pour éprouver le malin plaisir de goûter un millième de seconde de moins ou de plus par rapport à la mesure qui reste, elle, intransigeante. Un péché mignon des mélomanes, assurément. Si la lenteur du deuxième mouvement du D. 960 est absolument extraordinaire, son voyage intérieur est tel qu’on ne la sent plus. En l’écoutant, on perd totalement -et nous insistant sur ce mot- la notion habituelle du temps. Ou le temps n’existe plus. Pour autant, il ne cherche jamais d’effet, Biss joue tout simplement Schubert. Mais c’est bien du Schubert filtré par Biss. À travers ces sonates, le pianiste exprime sa personnalité qui ne prend jamais le dessus sur le compositeur. L’équilibre est tout aussi subtil que le balancement, il est minutieusement mis en place jusqu’à devenir complètement naturel. Et on sait que c’est un des signes d’une personnalité musicale exceptionnelle. Ce fut un moment suspendu, et ce moment fut la musique de Schubert. 

Le récital de Dmitry Masleev le samedi soir a une tout autre allure. D’abord le programme, constitué de courtes pièces -la plus conséquente reste Un Nuit sur le Mont chauve de Moussorgski / Tchernov. La soirée est parsemée de quelques (relatives) raretés, comme des Nocturnes de Glinka et de Balakirev, ou de Fragments, extraits de Trois pièces de Rachmaninov (1917). Sa qualité, indéniable, est un lyrisme dans des moments calmes ou dans des pièces lentes. Ni exacerbés ni sentimentaux, ces moments sont de véritables méditations. Introspectives, songeuses ou absorbées, son interprétation brille d’une sonorité cristalline et apaisante. Dans son jeu, quelques ornements sont étincelants, comme un sursaut d’éclat qui illumine tout avant de retomber dans un état contemplatif.

Suites pour violoncelle de Bach : nouvelles parutions, par deux grandes dames de l’archet

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle BWV 1007-1012. Valérie Aimard, violoncelle. Livret en français, anglais. Mai, juillet 2022. TT 77’41 + 78’16. EnPhases ENP014

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle no 3 en ut majeur BWV 1009, no 4 en mi bémol majeur BWV 1010. Sonia Wieder-Atherton, violoncelle. Livret en français, anglais, allemand. Janvier 2021. TT 56’27. Alpha 1009

Arcadi Volodos à Flagey

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C’est dans un Studio 4 de Flagey très bien rempli et plongé dans une quasi pénombre qu’Arcadi Volodos arrive à pas mesurés sur la scène où seuls sont éclairés le beau Steinway et l’interprète. 

Comme le faisait également Radu Lupu, le pianiste se dispense du classique tabouret réglable en hauteur en faveur d’une simple chaise à dossier contre lequel -en dépit de ce qu’enseignent peu près tous les pédagogues de la planète- il se cale fermement, ce qui chez d’autres devrait entraîner une crispation des arrière-bras mais ne semble aucunement affecter le natif de Leningrad. Se produisant dans un programme de choix ne comportant aucun tube du répertoire, Volodos entame la soirée par la Sonate n° 16 en la mineur, D. 845 de Schubert, certainement l’une des plus belles et profondes du compositeur viennois. Tordant le cou au cliché du Schubert aimable, il investit le premier mouvement d’une constante tension et d’une grandeur qui confine par moments au tragique. Comme on pourra le constater tout au long de ce récital, la maîtrise du pianiste est tout simplement confondante : non seulement il n’existe pas pour lui de difficultés techniques, mais cette virtuosité apparemment dépourvue de tout effort alliée à la noblesse de la conception ainsi qu’à une invariable beauté et profondeur de son (ah, ces forte toujours pleins et veloutés) et à la réelle humilité d’une interprétation entièrement mise au service de la musique dans un respect total de la partition le met au niveau de géants d’un passé encore récent, tels Claudio Arrau, Emil Gilels ou Jorge Bolet. 

Ouverture du festival Saint-Michel-en-Thiérache

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Aux frontières belges, l’abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache accueille, du 2 au 30 juin, la 38e édition de son festival. Dédiée à la musique ancienne et baroque, la manifestation propose chaque dimanche deux ou trois concerts sous un thème spécifique. En ouverture du festival, les deux concerts du 2 juin dernier exprimaient « les voix de la nature ».

Dans la matinée, la quintessence du sentiment de la nature est magnifiée à travers des madrigaux Mormorii e sospiri de Monteverdi, par un ensemble espagnol Cantoria. Puis, dans l’après-midi, Christina Pluhar et L’Arpeggiata présentent leur nouveau programme « Terra mater » avec des œuvres de divers compositeurs des XVIe et XVIIIe siècles.

Le jeune quatuor vocal Cantoria est venu dans un effectif élargi, renforcé de deux voix et d’une basse continue. Et il n’est pas dans son répertoire habituel, qui est la polyphonie vocale de la Renaissance ibérique. C’est même la première fois que les musiciens présentent des pièces de Monteverdi en concert ! Des extraits choisis à partir de différents livres de madrigaux parlent de la tranquillité d’esprit et d’état méditatif, de la joie et de la douleur d’amour, à travers des oiseaux, des étoiles, d’eau, des feuilles… Les voix y sont toujours accompagnées d’instruments, y compris les pièces d’avant le cinquième livre où on voit justement l’apparition de la basse continue. Parmi les chanteurs, les sopranos Inés Alonso et Marta Redaelli, l’alto Oriol Guimerà et la basse Victor Cruz impressionnent par leurs timbres riches et par une expressivité qui leur est propre. Leurs chants incarnent différents affects avec intensité. La justesse et l’incarnation des deux sopranos sont à couper le souffle, si bien que le temps est suspendu dans l’église abbatiale. Lorsque Victor Cruz s’aventure dans les aigus inhabituels pour sa tessiture, la concentration vocale rend l’expression plus vive et l’auditoire est littéralement captivé. Le programme est complété de quelques pièces instrumentales d’autres compositeurs contemporains de Monteverdi (Uccellini, Falconieri et Merula), diversifiant encore davantage le plaisir de la musique.