Amours transies dans l’art vocal de la Renaissance : un sombre jardin visité par Astrophil & Stella

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A Garden of Black Flowers. Cipriano de Rore (1516-1565) : Non è ch’il duol mi scemi ; Io canterei d’amor si novamente ; Anchor che col partire. Pierre Vermont (c1495-c1558) : On dit qu’Amour. Luca Marenzio (1553-1599) : Dicemi la mia stella ; Le rose fronde e fiori ; Ahime, che col fuggire. Giovanni Pierluigi da Palestrina (c1525-1594) : Pulchra es, amica mea ; Io son ferito. Vincenzo Ruffo (c1508-1587) : La Gamba in Basso e Soprano. Luzzasco Luzzaschi (c1545-1607) : Aura soave. Claudin de Sermisy (c1490-1562) : Au joli Bois. Adrian Willaert (c1490-1562) : O dolce vita mia. Manuscrit Carlo G. : Sub umbra illius. Astrophil & Stella. Johanna Bartz, flûtes traverso. Giovanna Baviera, basse de viole, voix. Anna Danilevskaia, ténor de viole. Claire Piganiol, harpe triple. Février 2024. Livret en anglais, allemand. 48’44’’. Albus ALB011

Les mélodies pour voix et orchestre de Massenet, une précieuse première mondiale

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Jules Massenet (1842-1912) : Mélodies pour voix et orchestre, volume II. Hélène Guilmette, soprano ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo-soprano ; Julien Henric, ténor ; Thomas Dolié, baryton ; Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, direction Pierre Dumoussaud. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. Textes des mélodies avec traductions anglaise et allemande. 68’ 11’’. Palazzetto Bru Zane 2008.

Thomas Lebrun retrouve Marguerite Duras

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Le chorégraphe-directeur du CCN de Tours continue d'interpréter son solo phare L’envahissement de l’être (danser avec Duras). Créée en 2023, cette pièce a reçu le “Grand Prix” du meilleur spectacle chorégraphique décerné par le Syndicat professionnel de la Critique théâtre, musique et danse. Décryptage d’un succès. 

Si Thomas Lebrun est un créateur prolifique (sa dernière pièce Derrière Vaval, Pleurs, cornes et fwèt. se jouait à Chaillot quelques jours avant) il est également un interprète hors pair. Dès ses premiers pas, sur la voix off d’entretiens de Marguerite Duras, il habite l’espace de sa simple présence. Peu à peu, il se dévoile au son des confidences de l’écrivaine. Le présentateur d’Apostrophes, Bernard Pivot, sur-enthousiaste, enchaîne les questions auxquelles Marguerite Duras répond avec retenue, parfois même à l’encontre de ce qu’il semble attendre. Thomas Lebrun recrée la tenue visible sur les archives de l’INA avec les lunettes carrées ocre, mais il reprend aussi la posture et le ton de l'interviewée si bien qu’on croyait la voir réapparaître sur scène devant nous. 

Thomas Lebrun ne se contente pas d’imiter Duras, il l’incarne. Ses mouvements choisis font ressortir la musicalité de la voix de l’interviewée. La scénographie épurée et le travail précis des lumières permettent de mettre en scène les mots.  

Galop réussi pour le Nouvel An de l’Orchestre philharmonique de l’Oise aux Grandes Écuries de Chantilly

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L’Orchestre philharmonique de l’Oise donnait ce week-end à Chantilly deux représentations de son annuel concert du Nouvel An, sous ce dôme des Grandes Écuries qui voit défiler nombre de formations symphoniques, et non des moindres, de l’Orchestre national de Lille au Philharmonique de Radio France en passant par Les Siècles ou les Talens Lyriques.

On ne sait jamais à quoi s’attendre en allant écouter un orchestre constitué d’amateurs et d’étudiants, ici encadrés par des musiciens professionnels bénévoles. Cette fois la surprise fut excellente : le programme, ramassé sur une douzaine d’œuvres et astucieusement conçu pour naviguer entre les différents incontournables viennois de début d’année, commença le voyage par une mazurka et quelques polkas bien choisies, la valse sachant se faire désirer jusqu’après l’entracte. Les prises de parole du chef avant chaque œuvre, toujours très drôles et dynamiques, surent intéresser le public aux aspects historiques et instrumentaux des partitions avec humour et bonne humeur.

Les musiciens livrèrent une prestation bien plus qu’honorable : emmenés par l’énergie communicative et entièrement sécurisés par la technique sans faille de leur directeur musical Sylvain Leclerc, ils offrirent au public des interprétations hautes en couleur et en contrastes, aucune prise de risque ne semblant les effrayer - qu’il s’agisse de pianissimo subito, de longs points d’orgue expectatifs ou de brusques surprises agogiques. Les différents pupitres présentaient une belle homogénéité et les quelques solos du programme – mention spéciale aux bois et à la harpe – permirent à chacun de juger de l’excellent niveau instrumental de plus d’un musicien de l’orchestre.

Madama Butterfly au Semperoper de Dresde

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Le Semperoper de Dresde propose une reprise d'une production de Madama Butterfly, confiée au scénographe japonais Amon Miyamoto, donnée sur cette scène en 2022 et en coproduction avec les opéras de Tokyo  et de San Francisco. La production semble plaire au public qui cette dernière d’une série de représentations a accouru en masse en ce vendredi soir hivernal. 

Le concept scénographique d’Amon Miyamoto est de raconter l’histoire à travers le regard du fils de Pinkerton et de Cio Cio San. Un fils âgé d’une trentaine d’années et  qui retrouve son père sur son lit de mort. Ainsi, chaque acte  est introduit par une scène sans parole avec un Pinkerton agonisant dans sa chambre d'hôpital en compagnie de son épouse américaine, de Suzuki, d'un médecin, d'une infirmière et du fils de Pinkerton. Ce dernier à travers un rôle muet est présent tout au long de l'opéra, assistant impuissant à la tragédie dont il découvre la trame en même temps que le spectateur. Au final, ça ne rajoute pas foncièrement à l’histoire et encore moins à la dramaturgie déjà magistrale de cet opéra, mais ce n’est pas incohérent et ça peut se défendre.    

Bien connu à Broadway, Amon Miyamoto  sait narrer une histoire. Sa direction d'acteur est juste et fait vivre les personnages avec la tension théâtrale requise. Le décor  de Boris Kudlička est simple : la chambre de Cio-Cio San dans un cube en bois stylisé japonisant et quelques accessoires. Le vaste plateau de la Semperoper de Dresde est animé par des projections vidéos stylisées et esthétiques de Bartek Macias et les costumes sont signés par le célèbre styliste Kenzō Takada dont cela devait être l’une des dernières collaborations avant son décès (la production avait été donnée à Tokyo en 2019). On est dans un Japon classique  et poétique sans relecture prétentieuse ou actualisation déplacée. Cette scénographie sert la musique et s’impose par une intemporalité pour une production qui séduit.     

À Garnier, un Eugène Onéguine pour la postérité

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Il s'agissait de l'une des productions les plus attendues de la saison lyrique parisienne, et elle est à la hauteur des espérances ; portée par une symbiose particulièrement réussie entre la mise en scène toute en finesse et en sensibilité signée Ralph Fiennes et la direction exceptionnelle de Semyon Bychkov.

En dehors de quelques sporadiques productions aspirant à être des reconstitutions historiquement informées, le spectateur parisien est souvent confronté à une trichotomie des mises en scène lyriques ; certaines se targuant d'apporter un nouvel angle de lecture de l'œuvre, d'autres d'en moderniser le rendu, quand une ultime minorité reste, quant à elle, dans un scolaire classicisme. À ce titre, la mise en scène de M. Fiennes fait figure d'exception dans sa logique. Familier de l'œuvre pouchkinienne depuis sa jeunesse au conservatoire et interprète du protagoniste éponyme sous la direction de sa sœur en 1999, point d'hubris dans l'ambition du metteur en scène pour autant. « Les expériences d'opéra qui m'ont le plus ému sont celles qui m'ont sorti de mon monde par les émotions et la force de la musique », déclarait l'intéressé. Il en résulte logiquement un travail qui, à la manière d'un artisan luthier, a visé, comme finalité de la scénographie, à façonner une caisse de résonance destinée à amplifier les émotions musicales, poétiques et dramatiques du livret. La simplicité picturale – avec un reconstitution discrète de la peinture de Répine à la seconde scène du deuxième acte – des décors signés Michael Levine, ainsi que le travail d'orfèvre des lumières d'Alessandro Carletti, sont ainsi conçus pour servir de chambre d'écho émotionnel. Ajoutez à cela une direction d'acteur particulièrement ciselée, mettant aussi bien en exergue la complexité des personnages que les méandres dramaturgiques de la partition, et vous obtenez une mise en scène dont la consensualité ne saurait occulter l'excellence.

Des interprètes polonais pour l’Argentin Alberto Ginastera

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Alberto Ginastera (1916-1983) : Pampeana n° 1 op. 16, rhapsodie pour violon et piano ; Dos Canciones op. 3 ; Cinco canciones populares argentinas op. 10 ; Pampeana n° 2 op. 21, rhapsodie pour violoncelle et piano ; Quintette pour piano et quatuor à cordes op. 29 ; Sonate pour violoncelle et piano op. 49. Andrzej Pikul, piano ; Oriana Masternak, violon ; Ewa Menaszek, mezzo-soprano ; Beata Urbana et Pawel Czarakcziew, violoncelles ; Quatuor Messages. 2025. Notice en polonais, en anglais et en espagnol. 78’ 27’’. Dux 2216.

Triomphal Bal masqué à l’Opéra de Paris

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L’assassinat du roi de Suède au cours d’un bal inspira l’opéra d’Auber, Gustave III ou le bal masqué, transposé par Verdi dans l’Amérique coloniale du XVIIe siècle afin d’éviter les foudres de la censure. Cette heureuse translocation apporte au chef d’œuvre secret de Verdi une dimension d’étrangeté où tout semble possible.

Le décor monumental en noir et blanc entourant le trône surmonté d’ un aigle géant n’étonne même pas et dessine un espace mental propice aux émotions. De la masure satanique d’Ulrica aux totems du champ d’exécution jusqu’au ballet aérien du dernier acte, l’onirisme s’ajuste aux intentions du compositeur. 

La structure dramatique s’appuie, en effet, sur celle de la tragédie lyrique française, elle-même issue de l’opéra italien. Les épreuves traversées par les héros, celles de Riccardo en particulier, s’apparentent ainsi au parcours d’Alcide dans la tragédie lyrique de Lully, Alceste ou le triomphe d’Alcide (1674).  Riccardo aspire, lui aussi, à un idéal de gouvernement et à celui d’un amour sublimé. Il traverse les Enfers (Antre de la sorcière Ulrica) brave le destin (sous le gibet et au bal) pour  accéder à une forme d’accomplissement spirituel s’offrant en sacrifice au nom d’un amour supérieur tout en pardonnant à ses ennemis. Les travestissements permanents des uns et des autres – jusqu’au titre même – comme le mélange des genres bouffe et seria venus de l’univers baroque sous-tendent constamment une partition où Verdi se joue des codes belcantistes et en exploite la puissance.

Trop n’est pas assez : Benvenuto Cellini d’Hector Berlioz à La Monnaie à Bruxelles

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Pour qualifier cette production, un adjectif, un substantif et une expression inventée me sont venus à l’esprit : baroque, saturation, trop n’est pas assez !

« Baroque », pour caractériser quelque chose d’inattendu, de bizarre, d’excentrique, d’agité, de coloré, d’exubérant. Je n’ai pas la place ici pour décrire, pour donner à voir, tout ce qui surgit sur le plateau : marbre à foison, immenses colonnades, escalier monumental, muses répliques de statues qui se mettent à bouger (elles ponctuent l’action), néons, palmiers, couleurs clignotantes, acrobates, jongleurs, effets pyrotechniques, figurants plus que typés, chœur déployé, séquence hawaïenne, avion qui passe… Oui, telle est la Rome baroque, théâtre à ciel ouvert en délires maîtrisés, de Thaddeus Strassberger, qui est à la fois le metteur en scène et le scénographe. Ça surprend, ça étonne, ça emporte – à la manière d’un torrent déferlant. On ne sait où et que regarder. Mais cela correspond bien au temps du récit, celui d’un carnaval débridé, celui – pour citer Berlioz lui-même - d’un « carnaval romain ».

Voilà donc bien un univers de « saturation » dans la mesure où il rejoint la double définition du mot. Il y a en effet, sens premier, une saturation de l’espace et de l’esprit. Mort au vide ! Le spectateur est immergé, englouti.

La Walkyrie à Monte-Carlo : l’ivresse retombée de Wagnerland

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Après un Or du Rhin qui avait électrisé la salle, l’Opéra de Monte-Carlo poursuit sa traversée de Wagnerland avec La Walkyrie. Hélas, ce deuxième épisode agit comme une douche froide. Là où le prologue de la Tétralogie fascinait, La Walkyrie lasse. Là où l’on était emporté, on finit par regarder sa montre.

David Livermore reconduit sa mise en scène sans la moindre remise en question. Le rideau s’ouvre à nouveau sur le même enfant, désormais affublé d’un cache-œil — symbole appuyé, lourdement souligné. L’avion en papier, devenu réel, pris dans un orage et réduit à l’état d’épave sur le plateau, rejoue un procédé déjà vu. Ce qui semblait audacieux dans L’Or du Rhin vire ici à l’auto-citation complaisante.

Ce Rocky II wagnérien souffre d’un mal bien connu : croire qu’un concept suffit à faire œuvre. Or La Walkyrie exige une respiration dramatique, une tension continue, une direction d’acteurs autrement plus fine. À force de vidéos envahissantes et d’effets martelés, la mise en scène épuise le regard et dilue l’émotion. Quatre heures d’opéra, deux entractes, et une sensation persistante d’ennui — péché capital chez Wagner.

Pourtant, le matériau dramatique est immense. L’anneau volé par Wotan continue de ravager le monde, et le dieu lui-même n’est plus qu’une figure tragique : père brisé, époux humilié, souverain déchu. Ce drame intérieur, cœur palpitant de La Walkyrie, peine ici à trouver un véritable écho scénique.

Sur le plan vocal, la soirée atteint néanmoins un niveau remarquable. Remplaçant Matthias Goerne, Daniel Scofield livre un Wotan de grande tenue stylistique. La noblesse de la ligne, la gestion du souffle et la palette dynamique rappellent une tradition interprétative héritée de Hans Hotter, où la parole chantée demeure au cœur de la construction dramatique. Scofield incarne un Wotan profondément humain, figure tragique bien plus que divinité toute-puissante.

Les rôles féminins sont globalement bien servis. Libby Sokolowski offre une Sieglinde touchante, Ekaterina Semenchuk campe une Fricka implacable, véritable conscience morale de l’œuvre. Nancy Weissbach, en Brünnhilde, réussit une évolution crédible, de l’insouciance guerrière à la compassion tragique. Joachim Bäckström, Siegmund solide et vaillant, impressionne par la puissance et la tenue de sa ligne vocale.

On sourit — parfois malgré soi — devant les costumes dorés et les casques ailés de la Chevauchée des Walkyries, oscillant entre second degré assumé et carnaval involontaire.