A l’OSR, le retour de Neeme Järvi pour Ein Deutsches Requiem d’une intense ferveur
Au cours de la Semaine Sainte précédant Pâques, l’Orchestre de la Suisse Romande, revenant de sa tournée européenne, a la judicieuse idée de présenter, pour deux concerts à Genève, le chef-d’œuvre choral de Brahms, Ein Deutsches Requiem op.45, composé entre 1865 et 1868. S’écartant de la structure d’un Requiem selon la tradition liturgique catholique, l’œuvre tient de la cantate protestante sur des paroles en langue allemande que le compositeur avait empruntées à la Bible.
Pour la diriger, l’OSR fait appel à Neeme Järvi, chef estonien défiant ses quatre-vingt-huit ans, qui a été son directeur musical entre 2012 et 2015. Comme l’ouvrage est essentiellement choral, il a sollicité le concours de la Zürcher Sing-Akademie, ensemble fondé en 2011 qui s’est rapidement hissé au niveau des premiers chœurs professionnels européens et qui est actuellement placé sous la direction de Florian Helgath.
Dès la première séquence « Selig sind, die da Leid tragen », le chef tire des cordes graves une sonorité blafarde soutenant les premières paroles du chœur émises pianissimo, ouvrant progressivement l’éventail sonore, tout en montrant une parfaite fusion des registres. En une marche inexorable ponctuée par les accords de harpe et les timbales, le deuxième chœur « Denn alles Fleisch es ist wie Gras » est développé comme un vaste crescendo aboutissant à un saisissant tutti fortissimo, suivi d’un animato sur « So seid nun geduldig » où les lignes s’étirent sous un sostenuto legato. Le paroxysme du tragique est atteint avec « Aber des Herrn Wort bleibet in Ewigkeit » aussi percutant que l’attaque des basses dans la partie fuguée « Die Erlöseten des Herrn werden wieder kommen » imprégnée de cette même veine pathétique. Intervient ensuite le baryton grec Tassis Christoyannis pour la troisième partie avec chœur « Herr, lehre doch mich », où il tente d’assurer son aigu mis à mal par la tessiture tendue ; mais il retrouve une certaine assise dans le legato de « Ach, wie gar nichts sind alle Menschen », avant de céder la place à l’ensemble vocal livrant une conclusion fuguée sur « Ich hoffe auf Dich » aux accents triomphalistes s’appuyant sur la contrebasse, le tuba et les timbales. Et c’est à lui qu’est confié le quatrième numéro « Wie lieblich sind deine Wohnungen » conçu ici comme un intermède rasséréné où le cantabile est déroulé naturellement sur la pulsation des cordes. Le sublime « Ihr habt nun Traurigkeit » est confié ensuite à la soprano française Julie Fuchs en évidente méforme, recherchant un aigu peu stable dans un vibrato trop large. Qu’elle écoute les Grümmer, Della Casa, Sefried, Schwarzkopf, Janowitz d’une autre époque et elle se rendra compte qu’elle est à contre- emploi dans une vocalità en nuances éthérées qui semble hors de ses moyens de lirico-leggero. En demi-teintes rapidement susurrées, le chœur égrène « Denn wir haben keine bleibende Statt » auquel répond le baryton poussant ses aigus dans le « Siehe, ich sage euch ein Geheimnis ». Mais les voix le contrecarrent par de cinglants tutti débouchant sur la redoutable fugue « Herr du bist würdig » où elles édifient les lignes de force face à un orchestre à la traîne. L’ultime « Selig sind die Toten » permet au chœur de produire un intense legato sur un solide canevas de cordes qui se décante devant le pianissimo subito sur l’unisson de « Ja der Geist spricht », avant de trouver sa conclusion en de suaves demi-teintes empreintes de paix.
Avec cette même sérénité, Neeme Järvi propose, à titre de bis, une page célèbre de Mozart, un Ave verum corpus d’intense ferveur tout en retenue, dont il fait reprendre la première section à bouche fermée comme pour en prolonger la portée. Magnifique !
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, 1er avril 2026
Crédits photographiques : Magali Dougados



