Emmanuel Despax, après un rêve

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Le pianiste Emmanuel Despax fait paraître un nouvel album intitulé “Après un rêve”. Il met en écho des partitions d’une belle sélection d'œuvres qui offrent un voyage à travers la Belle Epoque. Crescendo-Magazine s’entretient avec ce formidable musicien.   

Le titre de cet album est “Après un rêve”. La musique est-elle un rêve ?

La musique peut parfois être semblable à un rêve, car elle nous transporte loin du monde réel, laissant libre cours à notre imagination. Cependant, contrairement à un rêve, la musique peut être partagée. Avant tout, elle est une langue, peut-être la plus universelle, capable d'exprimer toute la gamme des émotions humaines. La musique nous connecte et nous rappelle notre humanité commune, transcendant toutes les barrières linguistiques.

Votre nouvel album est un hommage à la Belle Epoque ? Comment avez-vous conçu le programme ? 

“Après un rêve” est une ode à la Belle Époque, dépeignant la beauté des rêves et de la nuit. Pendant longtemps, j'ai envisagé d'enregistrer un programme de musique française inspiré de la nuit. J'aime cette musique, surtout celle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sa finesse et sa nature poétique s'accordent parfaitement avec le sujet. Mon intention était de faire voyager les auditeurs à travers la Belle Époque, dans un périple nocturne. Le répertoire se concentre sur deux polarités principales : le côté romantique et rêveur de la nuit, ainsi que des thèmes plus sombres et macabres, des cauchemars.

Qu’est-ce qui vous attire dans cette période musicale ? 

Il y a un charme ineffable dans cette musique, une poésie qui résonne en moi en tant qu'interprète. J'aime sa nature évocatrice, sa vaste palette de couleurs et ses textures orchestrales. J'ai toujours ressenti une connexion particulière avec ce répertoire. Je me souviens, enfant, être immédiatement attiré par la musique de Ravel. J'avais l'impression de pouvoir voir au-delà de la partition écrite. Tout avait du sens, comme si un monde s’ouvrait devant moi. Ce sentiment m'a façonné en tant qu'interprète. 

Vous avez également sélectionné des poèmes qui illustrent ce répertoire en hommage à l’influence artistique de votre grand père. Pouvez-vous nous en parler ? 

Mon grand-père, Jacques Charpentreau, était poète. Je n'ai jamais possédé son don pour les mots, mais nous partagions un lien fort, forgé entre la poésie de la musique et la musicalité de la poésie. Mon album, Après un rêve, lui est dédié.

Aussi longtemps que je m'en souvienne, il m'a encouragé sur mon chemin artistique. Lorsque j'étais jeune étudiant, je rendais visite à mes grands-parents à Paris et nous nous asseyons pour prendre un café. Nous parlions pendant des heures de musique, de littérature, de poésie et de politique. J'admirais son intelligence, sa culture, son français exquis, sa mémoire, son esprit. Il m'a fait découvrir les œuvres de grands écrivains tels que Victor Hugo, dont les célèbres mots sur la musique, "Ce qu'on ne peut dire et ce qu'on ne peut taire, la musique l’exprime”, me guident et m'inspirent encore aujourd'hui.

Il aimait beaucoup le répertoire de la Belle Époque. Ainsi, lorsque j'ai décidé d'enregistrer cette musique, j'ai pensé à lui et à beaucoup de ses propres poèmes inspirés par la nuit. En hommage à lui, j'ai sélectionné certains de ses poèmes, ainsi que des œuvres d'autres poètes qu'il admirait, pour accompagner la musique ; y compris un poème de mon arrière-grand-oncle, Émile Despax, un écrivain talentueux de la Belle Époque.

 Une compositrice à l’épreuve du réel : « Fausto » de Louise Bertin au Théâtre des Champs-Elysées

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La valeur des « femmes musiciennes » brille indiscutablement depuis la nuit des temps. Car -on ne le dit jamais- jusqu’au XIXe siècle, les interprètes, hommes et femmes, étaient par définition et en même temps, compositeurs- improvisateurs et enseignants.

La dissociation interprète/auteur s’étant opérée tardivement, il est normal de ne pouvoir identifier de compositrices es qualité qu’à partir des débuts de l’édition et, plus particulièrement, au cours de ce XIXe siècle d’où surgit Louise Bertin présentée également comme poétesse.

Partant du « Faust » de Goethe, elle en modifie l’esprit (plus de chien, ni de cave d’Auerbach, ni de bijoux, miroir ou course à l’abîme) et l’acclimate au goût français, sans excès de philosophie.

Quant au choix du sujet, la compositrice s’inscrit dans l’air du temps. Car Goethe est présent partout. 

Liszt au piano et le ténor Adolphe Nourrit ont déjà fait entendre à Paris les Lieder de Schubert composés sur les poèmes de Goethe.

Les Huit Scènes de Faust de Berlioz ont paru et les peintres, parmi lesquels Delacroix et Ary Scheffer, se sont emparés du mythe gothique tandis que la traduction de Gérard de Nerval date de 1828.

Autre curiosité, Fausto a été traduit en italien (assez littéralement pour ce que l’on peut en juger) puisque cette oeuvre semi-seria en quatre actes était destinée au Théâtre Italien.

Fille du directeur du Journal des Débats (Louis-François Bertin) et en dépit des infirmités laissées par la poliomyélite, la jeune femme fait vite preuve d’autant de dons que de tempérament.

A Genève, un Elias grandiose  

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A Genève, l’Ensemble Gli Angeli jouit d’une grande réputation depuis 2005, année de sa fondation par le dynamique Stephan MacLeod, à la fois basse et chef d’orchestre. Formation à géométrie variable jouant sur instruments (ou copies d’instruments) d’époque, cet ensemble réunit des musiciens spécialisés dans le domaine baroque mais ouverts à d’autres répertoires. Chaque année, il donne une quinzaine de concerts consacrés à l’intégrale des Cantates de Bach, d’autres à des horizons plus élargis ainsi que des soirées de musique de chambre intitulées La Chambre des Anges. Et depuis 2021, il organise un Festival Haydn-Mozart.

Pour sa troisième édition, cette série de manifestations a comporté cinq concerts et s’est achevée en apothéose le 15 juin avec Elias, le grand oratorio que Felix Mendelssohn projeta dès 1836 en demandant au théologien Julius Schubring d’élaborer en allemand un livret d’après des passages de l’Ancien Testament. Mais en 1845, le Festival de Musique de Birmingham lui passa commande d’une grande œuvre chorale pour l’année suivante. Le compositeur reprit donc son Elias dont fut effectuée une traduction anglaise, en réalisa la partition entre septembre 1845 et juin 1846 et dirigea lui-même la création du 26 août 1846 qui réunissait près de 400 exécutants à Birmingham. Le succès colossal remporté par la première se répéta à l’Exeter Hall de Londres en présence de la Reine Victoria, du Prince Albert et de Berlioz qui en loua la somptuosité harmonique indescriptible.

A Genève, l’esbroufe de Nabucco  

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Spectateur, toi qui viens de voir Nabucco au Grand-Théâtre de Genève, qu’as-tu compris ? Mets-toi dans l’idée qu’un livret d’opéra écrit par l’obscur Solera vers 1840 n’a aucun intérêt, même s’il s’inspire de la Bible. C’est ce que semble nous dire Christiane Jatahy, metteur (metteuse ?) en scène brésilienne, flanquée de son scénographe Thomas Walgrave. Et d’ajouter : Perçois l’effet saisissant que produit le gigantesque miroir incliné surplombant le plateau et reflétant la salle. Du reste, pourquoi ne pas infiltrer dans les rangs du public plusieurs de ces malheureux choristes vêtus par An D’Huys des invendus d’un prêt-à-porter, peu importe qu’ils représentent un hébreu désespéré ou un soudard assyrien ? Et le chef, Antonino Fogliani, aura beau s’agiter en tous sens, il ne pourra éviter les décalages entre la fosse où œuvre l’Orchestre de la Suisse romande et la scène envahie par le Chœur du Grand-Théâtre de Genève, considérablement renforcé  (comme toujours remarquablement préparé par Alan Woodbridge). Il est vrai que dès la Sinfonia d’ouverture, le maestro recherche à tout prix les contrastes dynamiques, quitte à alanguir un andantino cantabile et à bousculer les passages rapides au point de rendre inchantable la stretta du premier Final (« Questo popol maledetto »).

Giuseppe Sammartini, une poignée de sonates pour flûte dans une sage lecture d’agrément

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Giuseppe Sammartini (1695-1750) : Sonates en sol majeur, ré mineur, ré majeur, sol mineur, fa majeur Sibley no 25, 20, 17, 14, 27. Tamar Lalo, flûte à bec. Daniel Oyarzabal, clavecin, orgue. Josetxu Obregón, violoncelle. Eyal Street, basson. Ismael Campanero, violone. Jadran Duncumb, luth. Novembre 2021. Livret en anglais, allemand, espagnol. TT 60’01. Pan Classics PC 10443

Les débuts concertants épatants de Randall Goosby 

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Max Bruch (1838-1920) : Concerto pour violon n°1 en Sol mineur,  Op.26 ; Florence B.Price (1887-1953) : Adoration (arrangement de Jim Gray), Concerto pour violon n°1 en Ré, Concerto pour violon n°2. Randall Goosby, violon ; Philadelphia Orchestra,  Yannick Nézet-Séguin. 2022. LIvret en anglais, allemand et français. 73’50’’.  Decca 485 4234. 

Piano romantique flamand : concerto chambriste et pages solistes, sur trois instruments d’époque

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Au Clair de la Lune. Musique romantique flamande pour piano. Charles Louis Hanssens (1802-1871) : Concerto pour le piano forte [arrgmt pour sextuor]. Peter Benoit (1834-1901) : Barcarolle op. 2 no 2. Troisième Fantaisie op. 18. Quatrième fantasia op. 20. Jean Vanderheyden (1823-1889) : Caprice sur la romance flamande Roosje uit de dalen op. 4. Philippe Vanden Berghe (1822-1885) : Au clair de la lune, impromptu op. 17. Simple mélodie op. 29. Mazurka de salon op. 30. Pier-Lala, fantaisie pour piano sur un air populaire flamand du XVIIe siècle op. 24. Naruhiko Kawaguchi, pianoforte. Membres de l’Orchestre du XVIIIe siècle. Sophie Wedell, Franc Polman, violon. Yoshiko Morito, alto. Albert Brüggen, violoncelle. Maggie Urquhart, contrebasse. Octobre 2020, novembre 2021. Livret en anglais, flamand. TT 60’54. Et’Cetera KTC 1718

Six monologues au fil de cent ans par Anna Bonitatibus, dont un inédit de Donizetti

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Monologues. Nicolo Zingarelli (1752-1837) : Ero, monologue pour voix et piano ; Gaetano Donizetti (1797-1848) : Saffo, cantate pour voix seule et piano ; Gioacchino Rossini (1792-1868) : Giovanna d’Arco, cantate pour voix seule et piano ; Richard Wagner (1813-1883) : (Les) Adieux de Marie Stuart, lai [lamento] pour voix et piano ; Pauline Viardot (1821-1910) : Scène d’Hermione, pour contralto et piano ; Mel Bonis (1858-1937) : Salomé op. 100, pour piano ; Ottorino Respighi (1879-1936) : Aretusa, poème pour voix et piano. Anna Bonitatibus, mezzo-soprano ; Adele D’Aronzo, piano. 2021/22. Notice en italien, en anglais et en allemand. Textes des monologues en langue originale avec traductions en anglais ou italien. 151.15. Un album de deux CD Prospero PROSPO068. 

La Bohème tout simplement au Théâtre des Champs-Elysées

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Le metteur en scène Eric Ruf place les quatre tableaux de cette Bohème à l’intérieur d’un Théâtre dans le Théâtre, celui des Champs-Elysées. Magnifié par le rideau rouge qu’achève de peindre Marcello, l’espace devient tour à tour mansarde, Quartier latin ou Barrière d’Enfer, englobant même toute la salle un moment éclairée face à Mimi.

Les cages sont propices à la fluidité de déplacements bien réglés tandis que le café Momus évoque quelque conte d’Andersen où se mêlent cris d’enfants, tambours, filles légères au grand cœur et amis désargentés.

La lumière (Bertrand Couderc) définit chaque lieu d’une simple rampe ou d’un lever de lune. Sa discrète poésie s’harmonise au jeu des costumes (Christian Lacroix) plus percutant qu’il n’y paraît à première vue. Ainsi la robe orange de Musetta et celle, rouge vif, de Mimi au moment de sa mort, s’harmonisent-elles avec cette sensualité si particulière propre aux héroïnes sacrificielles de Puccini -féminité candide, ardente et blessée. 

Cet éclat est renforcé par le contraste avec une tonalité d’ensemble aux teintes sourdes. La palette des gris et des bruns, la variation des textures -fourrures, drap de laine, tricots- affine inconsciemment le regard. Merveilleusement terne, le raffinement ne se perçoit que peu à peu si bien qu’il faudra attendre les saluts pour en savourer les détails. Mais, surtout, par l’aisance de leur coupe, paletots, pelisses puis redingotes virevoltantes suscitent le geste vif, enlevé, dramatiquement juste.

Sur ce fond de grisaille, le moindre frémissement de vie, de chaleur humaine, de tendresse prend toute la place dans le courant d’une musique en constante métamorphose.

Le jeune chef lombard Lorenzo Passerini s’en empare avec un enthousiasme communicatif et un sens dramatique aiguisé. Fondateur de l’orchestre Antonio Vivaldi, tromboniste de formation, il galvanise l’Orchestre national de France comme les chœurs Unikanti-Maîtrise des Hauts de Seine. Sa vivacité sait se tempérer, soutenir des contrastes énergiques ou se mettre en retrait à l’écoute de ces accents de simplicité souriante et mélancolique caractéristiques du musicien. Chaque pupitre est mis en valeur et le génie orchestral du compositeur de Manon Lescaut peut se déployer dans toute son envergure. Au point que des réminiscences rares, habituellement fondues dans la masse, surprennent l’oreille : Moussorgski, entre autres, dont l’influence aura été finalement bien au-delà de Ravel, orchestrateur des Tableaux d’une exposition qui citait volontiers Puccini comme modèle d’orchestration, de Claude Debussy dont l’aversion pour le vérisme cohabitait avec une admiration éperdue pour Boris Godounov -« Tout Boris est dans Pélléas » confiait- t-il ! Ou de Stravinski, lui aussi, imprégné des trouvailles de la Khovantchina.

Un plateau de haut vol offre une interprétation équilibrée et bien caractérisée. Très attendu pour sa prise de rôle, le ténor Pene Pati (Rodolfo) fait preuve d’une belle sensibilité (« Che gelida manina ») qui s’affirme au fil de la représentation. Emouvant dans l’échange du quatrième tableau avec Marcello, sa puissance parfois démonstrative n’exclut pas de belles demi-teintes.

Alexandre Duhamel incarne un peintre chaleureux, truculent, très juste dans sa relation avec Musetta (Amina Edris).