Anniversaire Palestrina avec le Augsburger Domsingknaben

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PALESTRINA 500. Oeuvres de Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), Pierre de Manchicourt (1510 -1564), William Byrd (1543-1623), Orlando di Lasso (1532-1594), Tomás Luis de Victoria. (1548-1611). Augsburger Domsingknaben, I Fideli, direction :  Stefan Steinemann. 2024-2025. Notice en anglais et en allemand. 55’35’’. 1 CD ARS 38 380.  

Florence Bolton, cap sur Londres

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Florence Bolton, fondatrice et directrice artistique de l’Ensemble La Rêveuse, fait paraître le quatrième et dernier album d’un projet éditorial autour de Londres. C’est une évocation musicale de la ville, au fil d’une sélection de dates du XVIIIe siècle. Crescendo-Magazine est heureux de s’entretenir avec cette musicienne qui aime sortir des sentiers battus.

Avec ce volume “London 1760”, vous clôturez une série d'albums consacrés à Londres : en 1700, 1720, 1740 et donc 1760. Qu’est-ce qui vous a motivé à élaborer ce concept éditorial chronologique et en particulier par rapport à Londres, et pas une autre grande ville européenne ?

Nous avions envie de consacrer une série à une ville européenne mais nous hésitions entre Paris, Hambourg, Dresde ou Londres. C’est le Brexit qui, finalement, nous a donné l’envie de choisir Londres. Notre idée, entre autres, était de montrer que Londres, loin d’être une ville insulaire, fermée aux étrangers et repliée sur elle, comme l’idée du Brexit pouvait le laisser imaginer, a été au XVIIIe siècle une ville dont la culture a, en grande partie, été faite par les étrangers.

Londres a, par ailleurs, une histoire culturelle particulièrement intéressante car les modèles de financement de la culture y sont déjà « modernes », comparés aux autres grandes villes européennes : le mécénat royal des rois George, assez insignifiant, oblige les artistes à chercher ailleurs et la culture devient alors un produit commercial comme un autre. C’est un business et, en ce sens, ce système n’est pas si éloigné de ce que nous avons aujourd’hui.

Dans ce projet, nous avions, nous musiciens, envie de montrer que l’histoire de la musique, des modes instrumentales, de l’organologie, etc.. Est-elle aussi un témoin à part entière de l’histoire d’un pays. Nous avons maintes fois observé que l’histoire des arts n’est pas toujours prise en compte dans les recherches historiques et, quand elle l’est, on parle surtout de littérature, de peinture. On parle hélas encore trop peu de la musique, c’est le parent pauvre.

Ce projet ne pouvait pas se faire sur un seul disque car le contenu aurait été trop simplifié et nous avons alors imaginé faire un album par tranche de 20 ans. C’est une période qui est suffisante pour apporter du nouveau, du changement dans la société et la musique.

Par rapport à ce nouvel album, il est dit dans le livret que l’année 1760 est un tournant de l’histoire ? Qu’en est-il en musique ?

Deux événements majeurs arrivent au tournant de 1760 : la mort de Haendel, qui est la locomotive musicale du pays depuis bientôt 40 années, et la mort du roi George II, roi peu mélomane mais qui a toujours soutenu Haendel, qui était déjà le musicien de son père, George I.

La mort de Haendel, c’est tout un monde qui s’effondre et qui laisse un grand vide. Le compositeur était autant apprécié à Londres que sur tout le territoire du Royaume-Uni, où, même dans les coins les plus reculés, chaque chorale ou chaque petite société de musique locale donnait chaque année des extraits du Messie ou d’un autre oratorio. Haendel est une figure tutélaire pour tous, même dans les lieux où l’on n’a pas accès aux grands artistes. Cette vacance ne demande qu’à être comblée à nouveau et de nombreux compositeurs et musiciens se mettent à rêver. Beaucoup font le voyage jusqu’à Londres mais se hisser à la hauteur de Haendel demande un grand talent musical et des appuis politiques. Londres montre ses ors et son faste mais un certain nombre de candidats vont alors connaître l’envers du décor, une vie difficile passée à donner des leçons à des dames riches et souvent radines et à faire de petits concerts auto produits qui ne rapportent pas grand-chose.

Deux compositeurs allemands vont cependant parvenir à faire souffler un vent nouveau dans la musique : Carl Friedrich Abel, qui arrive à Londres en 1759, et Johann Christian Bach, le dernier fils de Jean-Sébastien, qui débarque un peu plus tard, en 1762.

John Ogdon, les enregistrements Argo 

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John Ogdon. The Argo Years. Oeuvres de : Felix Mendelssohn (1809-1847), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1792), Franz Liszt (1811-1886), Robert Schumann (1810-1856), Igor Stravinsky (1882-1971), Dimitri Shostakovitch (1906-1975), Olivier Messiaen (1908-1992). Derek Wickens, hautbois ; Robert Hill, clarinette ; Martin Gatt, basson ; Barry Tuckwell,  cor ; John Ogdon et Brenda Lucas, pianos ; Academy of St Martins in the Fields, direction : Sir Neville Marriner. 1969-1983. Livret en anglais. 6 CD Decca Eloquence 484-6430

Musique de chambre de haut vol aux Rencontres musicales internationales d’Enghien

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Comme l’expliqua en peu de mots et avec modestie Olivier Roberti —fondateur, cheville ouvrière et âme des Rencontres musicales internationales d’Enghien - IMUSE— cela fait déjà 33 ans que le cadre idyllique du château d’Enghien accueille pendant une semaine au mois d’août des master classes de haut niveau où des aspirants-musiciens venus du monde entier peuvent profiter du savoir et des conseils d’enseignants de haut niveau (violon, alto, violoncelle, piano et chant) et que se tiennent parallèlement des concerts de musique de chambre où se retrouvent enseignants et invités, alors que les jeunes talents peuvent s’y faire entendre à deux reprises : une fois pour les jeunes chanteurs, l’autre pour les instrumentistes.

Le concert d’ouverture tenu dans les impressionnantes anciennes Écuries du château offrait à un public regroupant mélomanes et participants aux cours la possibilité d’entendre dans une ambiance chaleureuse et décontractée des artistes de grand talent dans un répertoire de musique de chambre sortant résolument des sentiers battus. 

La soirée s’ouvrait sur la Rhapsodie pour Violoncelle et piano n° 1 de Bartók (écrite à l’origine pour violon et piano, quoique rapidement adaptée pour le violoncelle par le compositeur lui-même). Comme souvent dans son œuvre, le compositeur s’y base sur d’authentiques mélodies de ces folklores hongrois et roumain auxquels il vouait une vraie passion. Cette œuvre captivante et accessible permit de découvrir une compatriote du compositeur de grand talent, la violoncelliste Ildikó Szabó. Son approche spontanée et volontaire ainsi que sa parfaite compréhension du style du compositeur hongrois nous valut une interprétation très convaincante, d’autant qu’elle bénéficia d’une partenaire non moins impliquée qu’elle en la personne de la pianiste Christia Hudziy (même si l’acoustique assez particulière du lieu, à la fois réverbérante et assez dure, n’est pas à l’avantage des pianistes).

Lui succédèrent le violoniste Philippe Graffin (au nombre des professeurs de ces Rencontres) et la pianiste Marisa Gupta -partenaires à la scène comme à la ville- qui se firent d’abord entendre dans une véritable rareté “l’Andante rubato alla zingaresca”, extrait des Ruralia Hungarica d’Ernõ Dohnányi, brève et langoureuse pièce de style tzigane où le violoniste se montra particulièrement charmeur, avant que le duo ne passe à la version pour violon et piano du Boeuf sur le toit (1919) oeuvre délicieuse de Darius Milhaud, compositeur par trop négligé. Milhaud se base sur une chanson brésilienne qui porte ce titre, traitée ici dans un style années folles, mêlant lyrisme, modernisme, impertinence et une irrésistible touche de café-concert. Les interprètes y firent preuve d’un mordant et d’un chic fou, la pianiste maîtrisant parfaitement l’acoustique un peu traîtresse du lieu.

Le Trio Pantoum au Manoir d'Ango : public subjugué, à très juste titre !

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Pour sa cinquième édition, le festival « Concerts-Passion au Manoir d’Ango » se déroulait sur cinq soirée consécutives, avec comme thème : « Piano mon amour ». Avant le Trio Pantoum, il y avait eu « Piano Tango » (un duo avec bandonéon), puis « Piano Concertant » (les quintettes avec vents de Mozart et Beethoven). Après le Trio Pantoum, il y aura « Piano Roi » (un récital Chopin), et enfin « Piano Folia » (six pianistes sur deux pianos). Le titre de notre concert, c’était « Piano Partenaire ». Avec, donc, le Trio Pantoum.

Formé en 2016, cette jeune formation s’est révélée au public en 2023, avec plusieurs Premiers Prix dans de prestigieux concours internationaux. En 2025 est paru leur premier enregistrement (Modern Times : Ravel, Arensky & Srnka), salué avec beaucoup d’enthousiasme par la presse spécialisée.

Ils le disent eux-mêmes : « Le Trio Pantoum revendique une approche de travail proche de celle du quatuor à cordes : exigence absolue dans la construction de l’œuvre, souci extrême du détail, et quête permanente de la cohésion. » Et, de fait, le résultat est admirable : variété de jeu (que ce soit dans les couleurs, les équilibres, les attaques, le vibrato), homogénéité incomparable, contrastes sonores (des piano les plus ténus, mais toujours incarnés, aux forte les plus puissants, mais toujours sans dureté). Par ailleurs, leur conscience harmonique extrêmement aboutie, alliée à leur liberté rythmique de chaque instant (un rubato collectif parfaitement maîtrisé, par exemple), nous emmène dans des paysages sans cesse changeants. Notre plaisir d’auditeurs est renforcé par leur prise en compte de la résonnance, à la fois des instruments et de l’acoustique. Les trois musiciens sont reliés entre eux par des ondes sonores presque visibles !

Sarah ? Oui, Jean-Luc, la respiration, c’est has been

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A l’italienne, le Théâtre Jacques Huisman (j’y étais il y a deux jours pour La tragédie comique de Yves Hunstad – sentiment : mitigé) accueille de rouge velours et d’or ornement un public qui ne ressemble guère à celui qu’on voit d’ordinaire dans les concerts de musique contemporaine : la raison, simple, en est qu’il ne s’agit pas d’un concert de musique contemporaine, mais d’une pochade, I Hate New Music, au titre provocateur – comme l’était celui du manifeste Why Do The Residents Hate The Beatles? imprimé sur la pochette de l’album The Third Reich 'N' Roll, paru en 1976, du groupe d’avant-garde de San Francisco –, qui pourrait faire croire, de la part d’une chanteuse lyrique qui y est intensément immergée (tout chez elle est intense), à une trahison envers le milieu qui la nourrit – si toutefois la pitance abondait, si toutefois la soupe n’était pas si souvent claire et froide, et si le propos acéré, parfois féroce, s’avérait dénué de tendresse : l’affection est au second plan, l’attachement parfois désespéré, mais le lien résiste et la passion réémerge toujours – Sarah châtie bien ce que Defrise aime.

Cela dit, le spectacle-qui-n’est-pas-un-concert s’entame sur une musique, dans le noir (avec un éclairage – magique, clownesque – qui me rappelle la Light Music de Thierry De Mey – les mains, les mains !), celle de la Sequenza III de Luciano Berio, issue de la série dans laquelle le compositeur italien dresse le portrait (en trois dimensions, tel une sculpture) d’un instrument solo (ici, la voix), qui va au-delà de son histoire, de son répertoire et qui exige – une virtuosité de l’interprète dont le public non averti n’a probablement pas conscience.

Une nuit d’été au Festival Savall : Vespro della Beata vergine, de Monteverdi

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Pour sa cinquième édition, le Festival Savall a rappelé son public vers le cadre enchanteur du parvis du monastère cistercien catalan de Santes Creus avec son arc en plein cintre surmonté d’une belle ogive qui nous évoquent tout de suite transition et voyage dans le temps. Sous la devise « Hommage à la diversité », il nous propose cette fois-ci un périple qui va bien au-delà des recherches bien connues de Jordi Savall sur les concomitances entre la musique ibérique ou italienne et ses consœurs des bords de la Méditerranée ou du Moyen Orient, pour retrouver des inspirations sur la route la soie et les voyages de Marco Polo vers la Chine, thème auquel était consacré l’un des concerts les plus attirants du Festival de cette année. Dans la foulée, le concert dédié aux Vespro della Beata Vergine était, sur le papier, l’un des plus intéressants. Monteverdi les avait publiées en 1610 à Venise, centre mondial de l’imprimerie musicale à l’époque. Des recherches de Jordi Savall, justement, situent cependant la première à la cathédrale de Mantoue en 1607. On sait que le compositeur postula avec cette œuvre imposante par sa longueur et sa densité pour devenir maître de chapelle à Rome et à Venise. Il deviendra maître de chapelle à Saint Marc en 1613. Ces Vêpres constituent la plus grande œuvre religieuse avant les grandes Passions de J. S. Bach et ont séduit un nombre impressionnant de musiciens au XXème siècle : on compte près de quarante enregistrements de l’œuvre, celui de Savall en 1988 étant l’un des phares. 

Je trouve assez frustrant ce terme tant galvaudé de « baroqueux » appliqué à Savall : le nombre de chemins qu’il a débroussaillé à nos oreilles, en éveillant notre curiosité vers des voisins et des époques plus ou moins lointaines auxquels nous devons une bonne part de nos racines musicales, est presque infini. Et le talent qu’il a déployé en se servant au départ d’un instrument aussi peu tape-à-l’œil que la viole de gambe est d’un tel ordre que l’on peut parler d’une des carrières musicales les plus riches et diversifiées de notre temps. Pour ne pas rallonger le panégyrique bien connu d’un tel artiste, je dois aussi avouer que le concert d’hier était décevant à bien des égards. Certes, son métier de chef (il est invité cette saison pour un concert avec les Berliner Philharmoniker ) est indiscutable et le langage polyphonique de Monteverdi n’a pour lui le moindre secret : il peut y déployer une pensée musicale d‘une clarté et d’une luminosité absolues. Cependant, les Vêpres ne sont en aucun cas une œuvre durchkomponiert, sinon un amalgame de psaumes, des chants et danses madrigalesques plus ou moins pieux adressées à la Vierge Marie, certes, mais parfois d’un ton tellement colloquial -voire érotique- qu’on pourrait se croire dans une célébration absolument païenne :  Pulchra es, amica mea, / Averte oculos tuos a me / Quia ipsi me avolare fecerunt (Tu es belle, ma mie, retire tes yeux des miens car ils m’éblouissent…).