Clementi, Mozart et Beethoven :  trois cartes de visite pour la pianiste Anna Khomichko

par

Beginnings. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour pianoforte et orchestre en mi bémol majeur Wo04. Muzio Clementi (1752-1832) : Concerto pour piano et orchestre en do majeur. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n° 5 en ré majeur K. 175. Anna Khomichko, piano. Orchestre philharmonique de Heidelberg, direction Mino Marani. 2024. Notice en anglais et en allemand. 69’ 50’’. Genuin GEN 25925. 

Une reconstitution du Vendredi saint autour d’une Passion de Demantius

par

Christoph Demantius (1567-1643) : Johannes-Passion ; Prophétie d’Isaïe. Pages religieuses d’Andreas Hammerschmidt (1611-1675), Daniel Selichius (1581-1626), Samuel Scheidt (1587-1654), Johann Hermann Schein (1586-1654) et Heinrich Schütz (1585-1672). Ensemble Polyharmonique, direction artistique Alexander Schneider. 2022. Notice en allemand et en anglais. Textes chantés reproduits avec traduction anglaise. 61’ 58’’. CPO 555 583-2.

Récital de Samuel Hasselhorn au Festival Beethoven à Varsovie

par

Ce jeudi 17 avril a lieu le récital de Samuel Hasselhorn. Le baryton allemand, primé lors de la dernière cérémonie des ICMA pour son album « Urlicht - Songs of Death and Resurrection », est accompagné par le pianiste autrichien Joseph Breinl. Ensemble, ils présentent un programme mêlant le romantisme dense de Robert Schumann à la modernité visionnaire de Gustav Mahler.

La première partie du concert est entièrement consacrée à Schumann. Elle débute avec deux lieder isolés : Tragödie, extrait de l’Opus 64, d’une sobriété douloureuse, puis Belsazar, Op. 57, dramatique ballade biblique où Samuel Hasselhorn déploie une ampleur vocale saisissante. L’interprétation est habitée, presque théâtrale, sans jamais verser dans l’excès. La diction, d’une clarté remarquable, met en valeur la tension tragique du texte, tandis que Joseph Breinl installe avec précision le climat sombre de cette miniature dramatique.

Vient ensuite le cycle Zwölf Gedichte von Justinus Kerner, Op. 35. Ces douze lieder, écrits sur les poèmes du médecin et écrivain romantique, explorent toute une gamme d’émotions : solitude, mysticisme et espoir fragile. C’est une œuvre de maturité, où Schumann livre une musique souvent épurée, à la frontière du silence. Hasselhorn s’y montre extrêmement nuancé, jouant avec les couleurs du timbre et les respirations du texte. Breinl, en partenaire idéal, soutient cette expressivité avec une sensibilité musicale de tous les instants. Certains lieder comme Stirb, Lieb’ und Freud’ ou Stille Liebe sont de véritables joyaux de recueillement, où le chant se fait presque murmure.

Après l’entracte, le duo s’engage dans un tout autre univers avec Gustav Mahler. Le programme débute par Urlicht, ce lied d’une simplicité bouleversante issu des Des Knaben Wunderhorn. Hasselhorn y incarne une foi candide, presque enfantine, dans une lumière rédemptrice au-delà de la souffrance. Puis vient Revelge, avec ses rythmes martiaux et son ironie grinçante. Ici, le chanteur joue pleinement le rôle du narrateur halluciné, emporté dans une marche absurde vers la mort. Le piano de Breinl, percussif et dramatique, donne tout son relief à cette fresque hallucinée.

Hommage musical à David Hockney par Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy à la Fondation Louis Vuitton

par

À l’occasion de l’exposition David Hockney 25 (9 avril - 31 août), la Fondation Louis Vuitton a proposé deux soirées musicales exceptionnelles. Les pianistes Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy y rendent hommage à l’artiste britannique à travers deux programmes riches et colorés, inspirés de sa vie et de son œuvre.

Le premier concert, le 12 avril, célèbre le printemps et Wagner. Comme les tableaux éclatants de Hockney, les musiciens apparaissent en costumes vifs. La valse Frühlingsstimmen de Johann Strauss II, dans la version pour deux pianos de Willy Rehberg, dévoile une étonnante profondeur. Leur interprétation révèle une musique dite « légère » avec une densité joyeuse, reflet d’un printemps régénérateur.

Suit Le Sacre du Printemps, dans sa version originale pour piano à quatre mains — un clin d’œil au décor conçu par Hockney pour le Metropolitan Opera de New York en 1981. Les deux pianistes maîtrisent parfaitement les croisements de bras complexes, livrant une lecture envoûtante, percussive et subtilement sauvage.

Après l’entracte, un extrait du film Wagner Drive de Hockney est projeté : quatre amis (dont le peintre au volant) sillonnent une route de collines californiennes sur fond de musique wagnérienne. Ce moment cinématographique trouve un écho lumineux dans Short Ride in a Fast Machine de John Adams (transcrit par Preben Antonsen), prolongeant l’impression de voyage en voiture.

Le programme se poursuit avec trois Wesendonck-Lieder de Wagner (Der Engel, Träume, Im Treibhaus), entrecoupés des ouvertures du Vaisseau fantôme (arrangement de Debussy) et de La Walkyrie (transcription de Hermann Behn). La voix d’Elena Stikhina, ample et veloutée, s’y déploie avec naturel et émotion. Le duo de pianistes fait rayonner la palette orchestrale à travers une expressivité subtilement dosée.

Pour conclure le programme, Stikhina chante La Mort d’amour d’Isolde, sur une transcription pour deux pianos réarrangée par Kolesnikov à partir de celle de Liszt. Une intensité opératique s’en dégage avec profondeur dans l’émission naturelle d’Elena Stikhina. En bis, Morgen de R. Strauss, dans un souffle de grâce infinie.

Le 13 avril, place à la théâtralité, en écho au travail de Hockney comme décorateur d’opéra (La Flûte enchantée et The Rake’s Progress pour Glyndebourne en 1978 et en 1975 , Parade pour Metropolitan Opera en 1981). Le programme mêle Ravel (Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole) et Britten (Cabaret Songs) dans un esprit libre et inventif. Dans Ravel, rejoints par les percussionnistes Colin Currie et Owen Gunnell, les pianistes explorent une riche palette de timbres : dans Le Jardin féérique, les effets sonores émerveillent, tandis que la Rapsodie espagnole culmine avec une Feria festive rythmée par les castagnettes.

Récital de Ian Bostridge au Festival Beethoven à Varsovie

par

La 29e édition du Festival Beethoven se tient actuellement à Varsovie. Du 6 avril au 18 avril, 15 concerts sont programmés. Fondé et dirigé par Elżbieta Penderecka, le festival propose une riche palette de concerts, allant de la musique symphonique à la musique de chambre, principalement à la Philharmonie de Varsovie. Cette année, le public a l’occasion d’écouter le Beethoven Orchester Bonn ainsi que les plus grandes formations polonaises. Le thème retenu pour cette édition est : « Beethoven – Grande Poésie ».

Ce mercredi 16 avril a lieu le récital du ténor britannique Ian Bostridge. Il se produit avec la pianiste italienne Saskia Giorgini. Au programme de ce concert, des lieders de trois compositeurs germaniques : Hugo Wolf, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert. 

Le concert débute avec un lied tiré des Goethe Lieder d’Hugo Wolf : Grenzen der Menschheit (Limites de l’humanité). Ce lied est profondément philosophique et démontre toutes les qualités de Wolf, à la fois sur le plan expressif, technique et spirituel. Ce poème de Goethe est une méditation sur la condition humaine face à la grandeur divine et cosmique. En somme, c’est une mise en garde contre l’orgueil humain, un rappel de notre place dans l’ordre de l’univers. Wolf met en musique ce texte dense avec une puissance dramatique assez impressionnante. Ian Bostridge déploie une belle palette de couleurs pour interpréter ce lied. La voix est tantôt ample, tantôt intériorisée comme un murmure. Sa ligne vocale traverse un large spectre d’expressions, reflet direct de la tension entre la majesté divine et la petitesse humaine. Dans ce lied, le piano n’est pas un simple soutien. En effet, il déploie des paysages sonores grandioses, parfois apocalyptiques, parfois d’un calme mystique. Cette partie de piano, très exigeante techniquement, est interprétée brillamment par Saskia Giorgini.

Le récital se poursuit avec les sept premiers lieder tiré du cycle Schwanengesang de Schubert. Les sept premiers lieder, composés sur des poèmes de Ludwig Rellstab, forment un ensemble traversé par des thèmes récurrents : l’amour absent ou perdu, le désir de l’aimée, l’errance et la solitude. La nature y joue un rôle essentiel, tantôt reflet des émotions (le ruisseau messager dans Liebesbotschaft, la tempête intérieure de Aufenthalt), tantôt espace d’exil (In der Ferne). Les deux artistes du soir traduisent, de par leur interprétation, cette oscillation entre élan passionné et résignation douloureuse, alternant lieder lumineux et confiants avec d’autres, plus sombres et introspectifs. Malgré leur diversité de ton, tous partagent une profonde sensibilité romantique, où la voix et le piano tissent un dialogue expressif.

György Kurtág et Benjamin Appl, une émouvante et féconde collaboration

par

Lines of Life. Lieder de György Kurtág (°1926), Franz Schubert (1797-1828) et Johannes Brahms (1833-1897). Benjamin Appl, baryton ; Pierre-Laurent Aimard, James Baillieu et György Kurtág, piano ; Csaba Bencze, trombone ; Gergely Lukács, tuba. 2024. Avec une conversation entre Kurtág et Appl. Notice en anglais, en allemand et en français. Textes chantés, avec traductions.  67’ 45’’. Alpha 1145.

Tiède oratorio de la Passion, replanté dans son berceau de l’abbaye de St. Florian

par

Franz Joseph Aumann (1728-1797) : Passionsoratorium. Alois Mühlbacher, altus (Die Hoffnung). Markus Miesenberger, ténor (Die Liebe). Alexandre Baldo, basse (Der Sünder). Fabio Alves Pereira, Kendrick Nsambang, soprano (Der Glaube). Laurenz Oberfichtner, Valentin Werner, soprano (chœur). Ars Antiqua Austria. Gunar Letzbor, Peter Aigner, violon, alto. Nina Pohn, Mira Letzbor, violon. Jan Krigovski, violone. Erich Traxler, orgue. Mars 2023. Livret en allemand, anglais ; paroles en allemand. Digipack deux CDs 55’19’’ + 56’41’’. Accent ACC 24405

Vous avez dit bizarre ?

par

L’histoire de la musique est truffée de mystères ou d’événements survenus dans des circonstances pour le moins inhabituelles. Certains ont été résolus ou expliqués, d’autres seraient aujourd’hui qualifiés de fake news, et une troisième catégorie baigne toujours dans une brume mystérieuse.

La mort des musiciens, d’abord. Oublions la légende de la mort de Mozart qui aurait été tué par Salieri, dans un acte de jalousie. Mais qui a assassiné Jean-Marie Leclair en 1764 ? Son jardinier ? Sa femme ? Son neveu ? Ou s’agit-il d’un crime crapuleux : il venait de s’installer dans une banlieue peu recommandable, au-delà de la Porte du Temple. Des preuves accusaient le neveu, mais il ne fut jamais inquiété. 

Stradella. Encore une mort violente, à Gênes en 1682. Le personnage n’était pas très recommandable, auteur notamment de détournement de fonds, des fonds de l’Église qui mieux est. Grand séducteur, il avait dû fuir de ville en ville pour échapper aux maris trompés. Était-ce le même commanditaire qui avait déjà cherché à lui régler son compte peu auparavant à Venise ? Un noble dont il avait enlevé la maîtresse. Selon une autre hypothèse, il aurait séduit à Gênes la sœur de notables locaux qui auraient commandité sa mort pour sauver l’honneur de la famille. La vie de Stradella est si riche qu’elle a donné lieu à plusieurs opéras, notamment celui de Flotow (encore représenté de nos jours) et celui de Niedermeyer (totalement oublié).

Autre compositeur dont la mort a été à l’origine d’une fake news plus politique que musicale : Domenico Cimarosa. Venise, 1801, une mort subite que la rumeur publique attribua à la reine Marie-Caroline de Naples (sœur de Marie-Antoinette) : elle aurait voulu faire taire ce musicien très populaire dont les prises de position pro-républicaines trouvaient un écho un peu trop favorable dans la population. Rumeur colportée, entre autres, par Stendhal dans sa Vie de Rossini. Pour y mettre fin, on fit appel à une autorité médicale, un certain Piccioli, médecin personnel du pape, qui conclut (sous serment) à une tumeur abdominale gangréneuse. Affaire classée.

En ce qui concerne Tchaïkovski, l’affaire n’est toujours pas classée. Choléra ou suicide imposé par un tribunal d’honneur après la découverte d’une relation homosexuelle avec le neveu d’un aristocrate russe ? Les partisans de chaque hypothèse avancent preuves et arguments depuis plus d’un siècle sans être vraiment convaincants. 

Un doute plane également sur la mort de Chausson, la version officielle de l’accident de bicyclette étant contestée par les tenants d’un suicide en pleine dépression nerveuse, suicide qu’aurait caché la famille pour respecter les convenances. Là encore, faute de preuve…

En revanche, pas de mystère pour Alkan, une mort insolite : il avait reçu sur la tête sa bibliothèque qu’il avait fait basculer en cherchant à attraper un exemplaire du Talmud sur la planche supérieure. Mort d’une overdose de lecture !

Nicholas Collon et The Dream of Gerontius : pour la plus grande gloire d’Elgar

par

Sir Edward Elgar (1857-1934) : The Dream of Gerontius op. 38, pour trois voix, chœurs et orchestre. Christine Rice, mezzo-soprano ; John Findon, ténor ; Roderick Williams, baryton ; Helsinki Music Centre Choir ; Cambridge University Symphony Chorus ; Dominante ; Helsinki Chamber Choir ; Alumni of the Choir of Clare College, Cambridge ; Orchestre symphonique de la Radio finlandaise, direction Nicholas Collon. 2024. Notice en anglais et en finnois, textes chantés reproduits, sans traduction. 91’ 20’’. Ondine ODE 1451-2D. 

 Un chef exceptionnel à l’OSR, Pablo Heras-Casado

par

Pour un programme intitulé  ‘Affinités électives’ proposé tant à Genève qu’à Lausanne, l’Orchestre de la Suisse Romande sollicite le concours du chef espagnol Pablo Heras-Casado, principal chef invité du Teatro Real de Madrid qui s’est fait une réputation d’interprète wagnérien en dirigeant Das Rheingold à l’Opéra de Paris, Der fliegende Holländer à la Staatsoper Unter den Linden de Berlin, Die Meistersinger et la Tétralogie à Madrid. En juillet 2023, il a débuté triomphalement au Festival de Bayreuth en assumant les représentations de Parsifal et les reprises de 2024 et celles à venir de 2025.

Par deux des grandes pages symphoniques de Parsifal, il commence donc son programme en conférant au Prélude de l’Acte I une fluidité du coloris qui se répandra naturellement sous un ample legato favorisé par l’acoustique du Théâtre de Beaulieu à Lausanne alors qu’au Victoria Hall de Genève, la sonorité compacte paraîtra plus étriquée. Faisant appel aux cuivres remarquablement fusionnés, il proclame les thèmes du Graal et de la Foi en exacerbant les forte dans les tensions du développement afin de susciter les élans rédempteurs évoquant la Sainte Lance. L’Enchantement du Vendredi Saint de l’Acte III s’inscrit dans cette voie du grandiose solennel qui s’atténue en un pianissimo ouaté des cordes pour permettre au hautbois de développer cette ineffable mélodie rassérénée que reprendra la clarinette sans s’attarder en vains épanchements.

 Entre ces deux extraits intervient le pianiste russe Alexei Volodin, élève d’Eliso Virsaladze au Conservatoire de Moscou, qui interprète le Premier Concerto en mi bémol majeur de Franz Liszt. Répondant à un tutti vrombissant par des octaves à l’arraché, il impose une virtuosité clinquante qui reste à la surface du propos, instillant quelques nuances mélancoliques dans son cantabile alors que, le premier soir à Genève, les bois cafouillent en poursuivant le triangle irradiant le scherzo. L’Allegro marziale animato est réduit à un pathétique tonitruant  que le Più mosso conclusif fera exploser en nous laissant sur notre faim que ne rassasieront guère un lied de Schubert (Das Wandern extrait de Die schöne Müllerin) transcrit par Liszt et l’Etude op.25 n.1 de Chopin donnés en bis. Une cruelle déception !