Premier album, éclectique, pour la cheffe israélienne Bar Avni

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Symphonies in 3 movements. Charlotte Sohy (1887-1955) : Symphonie en ut dièse mineur op. 10 « Grande Guerre ». Darius Milhaud (1892-1974) : Symphonie de chambre n° 1 op. 43 « Le Printemps ». Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Symphonie n° 1 en ré majeur, WQ 183/1. Igor Stravinsky (1882-1971) : Symphonie en trois mouvements. Orchestre national Bordeaux Aquitaine, direction Bar Avni. 2025. Notice en français, en anglais et en allemand. 65’ 25’’. Alpha 1201.

Née en Israël en 1989, dans une famille de mélomanes, et formée comme percussionniste, Bar Avni a étudié la direction d’orchestre avec son compatriote Yoav Talmi, l’Autrichien Martin Sieghart et l’Allemand Ulrich Windfuhr. Elle s’est perfectionnée en assistant Gustavo Dudamel, Klaus Mäkelä, Myung-Whun Chung et Matthias Pintscher. Sa carrière a vraiment débuté en 2024 lorsqu’elle a remporté plusieurs prix au concours international de cheffes d’orchestre La Maestra de la Philharmonie de Paris. Elle a dirigé pendant trois ans les Bayer Philharmoniker de Leverkusen dans le cadre d’une résidence, et fait ses débuts internationaux avec une série de formations, dont l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine. Avec cette dernière phalange, elle fait la démonstration de son talent dans un programme où, comme elle le précise elle-même dans une note, quatre symphonies sont associées de manière inattendue à travers le temps et les styles pour créer contrastes, liens et découvertes. Ceci augure bien de sa curiosité et des chemins qu’elle pourra emprunter ultérieurement.

Excellente idée d’inscrire à l’affiche la Symphonie n° 10 de Charlotte Sohy, qui a attendu un siècle, en 2019, pour être enfin jouée. Une aventure que Pierre Carrive a expliquée en détails dans nos colonnes, le 16 juillet 2021. Deborah Waldman, à la tête de l’Orchestre national de France, en a signé la première discographique, parue dans le précieux coffret « Compositrices », paru chez Bru Zane en 2023. Née à Paris dans un milieu bourgeois qui apprécie les arts, Charlotte Sohy, cousine de Louis Durey, qui sera du Groupe des Six, est une amie de Nadia Boulanger, qui apprend le solfège en même temps qu’elle, et de Mel Bonis, qui l’initie à l’écriture. Elle étudie à la Schola Cantorum, où Louis Vierne et Alexandre Guilmant sont ses professeurs d’orgue, Vincent d’Indy se chargeant de la composition. Elle épouse le compositeur Marcel Labey (1875-1968) qui l’encourage en programmant ses œuvres lorsqu’il exerce comme chef d’orchestre. La symphonie « Grande Guerre » est composée à partir de 1914, et sera terminée en 1917. La période est dramatique : le mari de Charlotte Sohy, mobilisé, sera annoncé mort alors qu’il n’est que blessé. L’œuvre n’est pas à proprement parler un réquisitoire contre la guerre. Dans la notice, Nicolas Derny explique qu’écrite dans la rare tonalité (en ut dièse mineur) de la Symphonie n° 4 d’Albert Magnard, elle semble plutôt être une réaction à la mort brutale de cet ami du couple, tué par les Allemands en défendant sa propriété dans l’Oise. Cette symphonie est d’essence postromantique et peut se situer entre César Franck et Chausson : d’une écriture très tissée, précise Bar Avni, (elle) fait sans cesse circuler la mélodie d’un instrument à l’autre. Le premier mouvement est tourmenté et dramatique, le deuxième revêt des aspects bucoliques, la conclusion se développe dans une tension pathétique. Bar Avni souligne bien ces différents climats, offrant une vision plus engagée que celle de Deborah Waldman : elle se révèle incisive, vigoureuse ou intense, et bénéficie de l’engagement des pupitres de la phalange bordelaise, en très bonne forme.     

En 1917, à Rio de Janeiro, Darius Milhaud est le secrétaire de l’ambassadeur de France Paul Claudel, avec lequel il va beaucoup collaborer sur le plan musical. Il y compose la première de ses Six petites symphonies, à laquelle il donne pour sous-titre « Le Printemps ». Cette œuvre brévissime, à effectif réduit (piccolo, flûte, clarinette, hautbois, harpe, deux violons, alto et violoncelle), relève plutôt de la musique de chambre. Milhaud y joue avec la polytonalité, précise Jacques Derny dans sa notice. La subtilité est présente dans un Allant qui précède un Chantant où le hautbois domine, avant le gai Et vif ! final. Milhaud en a laissé sa propre version avec l’Orchestre de Radio Luxembourg en 1968 (Vox, 1994 ou Brilliant 2014), encore plus dynamique (3’ 25’’) que Bar Avni (4’ 14’’), qui sait peaufiner les détails d’une inspiration jaillissante.  

On pourrait s’étonner de trouver ensuite une symphonie des années 1775/76 de Carl Philipp Emanuel, deuxième fils survivant de la première épouse de Bach, Maria Barbara. Mais c’est un coup de cœur de Bar Avni, qui déclare aimer son audace et son originalité. La cheffe dit qu’elle ouvre le programme dans une ambiguïté étonnamment moderne – sans mesure ni centre tonal clairement définis. En réalité, elle est placée en troisième lieu dans l’album, entre Milhaud et Strawinsky, son énergie, sa vitalité et ses couleurs étant bien définies par la cheffe que cette œuvre accompagne depuis qu’elle a été assistante de l’Orchestre de chambre d’Israël. 

La Symphonie en trois mouvements de Stravinsky a été créée par lui-même à New York le 24 janvier 1946. Pour Bar Avni, c’est une véritable merveille : vive, jazzy et spontanée. Elle n’en oublie pas pour autant, dans sa note introductive, la tension et la gravité qui font partie de son bagage émotionnel. Dans son ouvrage sur Stravinsky (Fayard, 1982), André Boucourechliev rappelait que cette symphonie est la partition la plus riche sur le plan sonore depuis le Sacre […], celle où le timbre possède une fonction motrice - c’est-à-dire moderne - primordiale. Le côté foisonnant que Pierre Boulez a si bien souligné dans sa version berlinoise de 1999 (DG) est moins marqué chez Bar Avni, qui se situe plus, à notre avis, dans la ligne d’un Charles Dutoit en 1981, avec l’Orchestre de la Suisse romande. Ce n'est pas un mince compliment, même si elle semble être plus sensible au côté sombre qui traverse la symphonie, tout en soulignant, comme il se doit, ses aspects percussifs. 

Cet album éclectique met en lumière une représentante de la génération actuelle, si prometteuse, des cheffes d’orchestre. L’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dont l’Américain Joseph Swensen est le directeur musical depuis 2024, répond avec brio au geste généreux de Bar Avni, dont la carrière sera à suivre avec une grande attention.

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 8,5

Jean Lacroix        

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