Hugh Cutting, Reginald Mobley : deux contreténors dans des récitals éclectiques et singuliers

par

Refound. Œuvres de Piers Connor Kennedy (1991*), Herbert Howells (1892-1983), Maurice Ravel (1875-1937), Hugo Wolf (1860-1903), Reynaldo Hahn (1874-1947), Antonín Dvořák (1841-1904), Ralph Vaughan Williams (1872-1958), Mel Bonis (1858-1937), Amy Beach (1867-1944), Joaquin Rodrigo (1901-1999), Gaetano Lama (1886-1950), Tom Lehrer (1928-2025), Franz Schubert (1797-1828). Hugh Cutting, conteténor. Audrey Hyland, piano. Livret en anglais ; paroles en langue originale, traduction en anglais. Août 2024. 56’25’’. Linn CKD 764

Solitude. Œuvres de Henry Purcell (1659-1695), Franceso Corbetta (1615-1681), Pietro Reggio (1632-1685), John Blow (1649-1708), Cesare Morelli (fl 1660-1786), Samuel Pepys (1633-1703), John Eccles (c1668-1735), John Dowland (1563-1626), Douglas Balliett (1982*), Jonathan Woody (1983*), William Foden (1860-1947), William Marshall Hutchinson (1854-1933), Justin Holland (1819-1887), Caroline Horton (1808-1877), Henry Clay Work (1832-1884). Reginald Mobley, contreténor. Brandon Acker, théorbe, guitare, luth. Douglas Balliett, contrebasse, viole de gambe. Livret en anglais, français, allemand ; paroles traduites en français. Octobre 2024. 71’20’’. Alpha 1161

L’actualité rapproche ces albums affichant deux talentueux contreténors, qui nous proposent chacun un itinéraire singulier et subjectif au sein de programmes où se lisent la personnalité, les attachements des interprètes. Pour l’un, des dilections et un éclectisme inattendus, pour l’autre une connivence identitaire peut-être trop prévisible.

Lauréat du concours Kathleen Ferrier en 2021, diplômé du St John’s College de Cambridge, Hugh Cutting collabora à différents projets discographiques, plutôt dans le giron baroque, déjà commentés dans nos colonnes : les Magnificat de Lassus, en cours chez le même éditeur Linn, les hymnes de Pepusch, ou les odes de Purcell avec Robert King. La dialectique de l’ancien et du nouveau, la redécouverte de pages oubliées, mais aussi leur confrontation, guère évidente a priori, avec la voix de contreténor : voici ce qui ensemence ici le récital du jeune Britannique, lequel au concert comme dans ce CD se missionne d’étendre le répertoire que l’on peut confier à cette tessiture masculine. Déshérente depuis le Classicisme mais qui a connu un regain d’emploi dans l’opéra moderne, depuis le Midsummer Night's Dream (1960) de Benjamin Britten, si l’on y rattache le rôle d’Obéron écrit pour Alfred Deller, pionnier d’un revival.

L’exploration des racines passera par le champ religieux de deux Chants bibliques de Dvořák ou Come sing and dance d’Herbert Howells se réjouissant de la naissance du Christ, passera par le terreau hellénique de trois Mélodies populaires grecques de Maurice Ravel ou de l’Anakreon’s Grab tiré des lieder goethéens d’Hugo Wolf, passera par l’antiquité mythifiée du Néère de Reynaldo Hahn (Études latines), ou par la souche populaire des folk songs de Vaughan Williams (Linden Lea).

La thématique de l’éphémère, de la bascule des impressions, circule le temps d’un moment du jour dans Un soir de Mel Bonis, ou du changement de saison : The Year’s at the spring d’Amy Beach, le cocasse Poisoning pigeons in the park de Tom Lehrer (disparu en juillet dernier), –seule étape qui délaisse le registre de tête. Mais le pivot du transitoire imprègne aussi les états d’âme des soldats de Two worlds, extrait du triptyque Rough rhymes de Piers Connor Kennedy, écrit à l’intention de Hugh Cutting qui nous révèle ici l’intégralité du cycle.

Dans l’orbite de la fugacité, pouvait-on faire l’impasse sur les trahisons sentimentales et les infidélités du cœur ? Elles éprouvent l’Adela de l’auteur du Concerto d’Aranjuez, ou Reginella de Gaetano Lama, respectivement chantés en espagnol et italien. Même si le soliste se plie ainsi aux différentes langues visitées par les poèmes, il a choisi une traduction anglaise pour l’Abschied von der Erde de Schubert, sur un ton narratif et résilient : un adieu qui conclut logiquement cet attachant voyage, escorté par le subtil piano d’Audrey Hyland, à laquelle la notice rend hommage pour sa présence inspirante.

Célébrer les spirituals et les musiques des compositeurs noirs formait l’enjeu du premier album chez Alpha de Reginald Mobley, « fervent avocat de la diversité » selon la fiche biographique en page 20. Nonobstant les contorsions sémantiques de la notice, la bipolarité du programme ne laisse entrevoir qu’une ostentatoire couture entre les deux pans de répertoire ici abordés : le Baroque anglais, et cette fois encore des pages associées à la conscience afro-américaine, à la dénonciation de la ségrégation et de l’esclavage. Aucun lien probant quant à l’esthétique mais peut-être, dans cette dualité des mémoires et des siècles, l’ingrédient d’une commune éthique de la singularité dolente, que traduirait le titre Solitude.

L’intimiste complainte des pages de Purcell et Dowland, Reginald Mobley l'épanche d’une fibre nuancée, dont les souplesses expressives imprègnent d’un maniérisme sucré Music for a While, –quand Phoebus s’élève plutôt avec une touchante dignité, et quand Flow, my Tears touche par la pulpe ébahie de la mezza-voce. Malgré quelques coquetteries qui se plaisent à savourer les lute songs élisabéthains (Sorrow stay, un rien surexposé), on peut difficilement résister à un timbre stable, cohérent, fluide, onctueux qui opalise les voyelles. La proximité des micros tend à gonfler la rondeur d’une vocalisation qui en soi charme plutôt par sa légèreté, sa transparence. Un Ground de John Eccles vient convaincre de la justesse stylistique du duo instrumental, quand d’autres options pourront surprendre : les gras pizzicati de contrebasse dans O Solitude !, lestant par contraste les affects de la déambulation.

Le récital assume son virage esthétique avec Sam écrit par Douglas Balliett, le bassiste du trio, sur des vers concis de Crystal Simone Smith. Apostillés dans le livret par un douloureux rappel historique : d’odieux avis de recherche traquant des serviteurs en fuite. On succombe au départ euphonique conjoint par le chanteur et Brandon Acker, on admire le contrôle du mécanisme de tête dans les envolées vers l’aigu, impeccablement tenu. Hélas dérivera-t-on vers un folk complaisant avec Ain’t you my child de Jonathan Woody, alors que les trois dernières chansons nous ramènent vers une humble authenticité, ancrée dans la séduction mélodique de Justin Holland, guitariste et militant communautaire pour l’égalité des droits. Lequel, par un ironique hasard du calendrier, fut un exact contemporain de Samuel Jones (1819-1887), major général de l'armée des États confédérés pendant la guerre de Sécession, –comme l’on sait, peu enclins à l’abolitionnisme…

Honorer ses ancêtres et son passé, dixit le contreténor. Bons sentiments en bandoulière, le parcours se distend artificiellement entre deux époques et deux géographies par-delà l’Atlantique, ne laissant pas dupe de ses intentions envers lesquelles chaque auditeur situera sa complicité. Le prétexte n’en reste pas moins louable quand il s’agit d’avouer que la voix suave de Reginald Mobley véhicule une flagrante, constante, sincère émotion. « Un baume pour la consolation universelle et la guérison des cœurs » : l’écoute se laisse volontiers oindre par cette généreuse ambition.

Christophe Steyne

Linn = Son : 8,5 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 8

Alpha = Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 9

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