Redécouverte d’un compositeur portugais de la Renaissance

par

Vicente Lusitano (c1520-c1562, fl. XVIe s.) : Praeter rerum seriem ; Regina caeli ; Aspice Domine ; Ave spes nostra, Dei genitrix ; Salve Regina ; Heu me, Domine ; Emendemus in melius ; Sancta Maria ; Sancta Mater, istud agas ; Inviolata, integra et casta es. The Marian Consort, Rory McCleery. Livret en anglais (avec paroles des chants en latin, traduits en anglais). Novembre 2021. TT 68’15. Linn CKD 694

Ce disque s’inscrit dans un contexte qui remet en lumière un compositeur dont le nom renvoie au toponyme de « lusitanien ». En 1962, un article de Robert Stevenson (Journal of the American Musicological Society, Vol. 15, No. 1, pp. 72-77) rassemblait déjà ce que l’on connait à son sujet, notamment par la source d’un abbé historiographe de Lisbonne, Diogo Barbosa Machado (1682-1770). Lequel omettait de mentionner le métissage de ce musicien auquel les chercheurs supposent un père portugais et une mère d’origine africaine. La notice du CD ne mentionne pas une personnalité américaine qui a contribué à un récent engouement : Garrett Schumann, dont le site internet nous informe que « depuis 2018, sa pédagogie musicale et ses recherches s'articulent autour de la diversité, de l'équité, de l'inclusion et de la justice sociale ». Paru en avril 2020 sur le web (van-magazine.com), un opportuniste article Vicente Lusitano and classical music’s selective memory affichait un titre qui sous-entend une certaine éviction (involontaire ou invisibilisante) aux yeux de la postérité. « Le grand compositeur noir du XVIe siècle effacé de l'histoire », tranche même Holly Williams pour BBC Culture

Toujours est-il qu’à son époque, il se gagna une incontestable reconnaissance, comme l’attestent la faveur d’une impression de son Liber primus epigramatum puis de son Introduttione facilissima et novissima (Rome, 1551, 1553), ou le succès de son enseignement dispensé à Padoue et Viterbo. La notoriété lui reste acquise en tant que théoricien, opposé à Nicola Vicentino dans un célèbre débat sur le chromatisme. Quelle que soit l’intensité de l’ostracisme que les mœurs et l’idéologie d’hier purent hélas accréditer à l’encontre de l’homme, on doit admettre que sa musique sonnait jusqu’à peu aux abonnés absents, à considérer sa rareté dans les concerts et la discographie. On se félicite donc qu’à l’instar de Joseph McHardy, Rory McCleery entende la faire revivre, fût-ce sous les mêmes prétextes de réhabilitation qui placent le Chevalier de Saint-George sous les projecteurs d’une militante doxa contemporaine.

Le présent album ambitionne une vue globale de l’œuvre vocale qui lui survit, essentiellement sacrée. L’oreille se dresse inévitablement à l’écoute de l’âpre Heu me, Domine, audacieusement pétri sur l’échelle chromatique, qui demeure la page la plus notoire. Le programme inclut trois motets que Josquin Desprez illustra aussi : la notice décrit comment l’hommage se situe entre admiration et parodie, démontrant en tout cas une évidente technique d’écriture, surenchérissant sur la nomenclature polyphonique et sa conduite. Le parcours s’achève sur l’ample Inviolata, integra et casta es à huit voix, embarquant un ingénieux plain-chant en canon à intervalle de quinte.

Fort d’une douzaine d’enregistrements, attaché à l’exhumation du répertoire négligé (Raffaella Aleotti, Jean Maillard…), le Marian Consort rassemble ici quinze chanteurs et se distingue par une exécution fine, précise et transparente, dans une acoustique ajustée (All Hallow’s Gospel Oak à Londres). Cette interprétation éthérée privilégie la fluidité sur l’intensité, or l’on souhaiterait qu’elle s’incarne dans un équilibre tonal plus large. Telle qu’elle transparaît dans une captation diaphane, la restitution allège les pupitres masculins et valorise les tessitures de soprano et alto, ce qui du moins contribue au sentiment de netteté et de luminosité. Ce disque s’avère un important jalon dans la redécouverte d’un compositeur dont l’art rivalise avec les éminents contrapuntistes de la Renaissance et peut à cet égard se dispenser d’avocat sociétal et des récupérations à la mode.

Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9

Christophe Steyne

 

 



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