Rencontre : Charles Adriaenssen, Président d'Outhere

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Le 6 avril dernier, Charles Adriaenssen, Président de Outhere était à Katowice pour recevoir le prix ICMA "Label de l'Année" décerné à Alpha, un des labels du groupe Outhere qui compte Alpha, Ricercar, Fuga Libera, Ramée, ZigZag, Arcana, Phi, Linn…
Juan Lucas (Scherzo, Espagne), membre du jury des ICMA, s’est entretenu avec lui. .

"Je me suis rendu compte que j’étais à un carrefour..."

- Comment décririez-vous votre parcours et à quel moment avez-vous décidé de vous impliquer sérieusement dans le domaine du disque classique ?
Dans ma famille, on manifestait un grand intérêt pour la culture. Par conséquent, la musique a joué un rôle important dans mon parcours scolaire et mon éducation. J’ai étudié le droit puis j'ai mené une carrière de diplomate pendant une quinzaine d’années  jusqu'à ce que, en 1995, je m'implique dans les affaires familiales de brasserie ; puis j’ai rejoint plusieurs conseils d’administration… Mais la musique est toujours restée très présente; pendant vingt ans d’une vie d’affaires très active, j’ai soutenu de nombreux concerts.
Une journée particulièrement belle m’a mis en contact avec Michel Stockhem, un producteur belge qui a de nombreux contacts dans l’industrie de la musique et qui m’a suggéré l’idée de créer un label indépendant. Je l’ai prise comme une fabuleuse opportunité de découvrir la musique. C’est ainsi qu’est né Fuga Libera, un petit label éditeur d'un mélange de musique assez éclectique. Quelques mois plus tard, j’ai réalisé que l’aventure était un peu ridicule. Michel était un excellent producteur, mais il lui manquait l’infrastructure la plus élémentaire pour soutenir ses activités : il ne disposait avait ni d'un bon système de distribution ni d'un bureau de presse, il avait besoin d’une stratégie marketing, et il n’avait pas non plus de réelle idée de l'avenir du label. Je me suis alors rendu compte que j’étais à un carrefour : soit je continuais à profiter simplement du disque comme hobby, comme on s’intéresse aux voitures ou aux chevaux, soit je prenais sérieusement les choses en mains. J’ai fait ce choix-là et j'ai voulu mettre en place une structure de fabrication de produits culturels haut de gamme en m’efforçant de rentabiliser ce travail. À ce moment-là, le concept a pris de l’ampleur. Au tout début, j’ai eu une discussion avec Jerôme Lejeune, le créateur de Ricercar – un label fantastique, mais avec une approche très artisanale – qui a vu l’aube d’Outhere.

- L’étape cruciale est venue un peu plus tard, quand vous avez racheté Alpha qui était déjà alors l’un des principaux labels français indépendants…
Voici comment ça s'est passé. En 2005, mon distributeur français m’a appelé pour me dire qu’Alpha avait des problèmes. J’avais toujours admiré le travail du label et de son fondateur Jean-Paul Combet. Je me suis donc précipité à Paris, déterminé à faire quelque chose. Un peu plus tard j’ai acheté le label qui, à l’époque, n’était géré que par une équipe de sept ou huit personnes. Du point de vue de la gestion purement commerciale, Alpha était un gâchis alors que Combet était un visionnaire en ce sens qu’il avait réalisé quelque chose de très important pour une maison de disques : il avait développé l'image de la marque, ce qui est fondamental.
Au début, j’ai eu beaucoup de problèmes avec Alpha mais en fin de compte, nous avons réussi à progresser, au point que maintenant Alpha est le « vaisseau amiral de notre flotte ». Avec Alpha, nous avons réussi à atteindre un chiffre d’affaires suffisant, et nous avons pu envisager de créer ensemble une grande entreprise, c’est-à-dire une infrastructure comprenant un directeur artistique, un directeur commercial, un service d’exportation solide, de bons prix pour la fabrication et un réseau de distribution fiable. Bref, après avoir créé les structures de management artistique, nous avons dû nous occuper de professionnaliser nos pratiques de travail. Et cela a été un succès. Mais comme c’est souvent le cas, le succès m'a rendu de plus en plus gourmand et j’ai ajouté ainsi d'autres labels : Æon, un petit et charmant label de musique contemporaine, puis Zig-Zag qui était similaire à Alpha -et c’est peut-être pour ça que j’ai pris cette décision particulière, je ne voulais pas de compétiteurs perturbateurs ! Par la suite, nous avons acheté Arcana, le dernier label à avoir été lancé par l’extraordinaire Michel Bernstein, décédé peu avant… et quelques autres. Le dernier label à être incorporé est Linn du Royaume-Uni, ce qui nous a permis d’y renforcer notre présence.

- Par voie de conséquence, au cours de ces premières années, Outhere a constitué un refuge ou un sanctuaire pour les petits labels. Mais plus récemment, il semble que la stratégie ait changé et qu’il y ait une tendance à réduire, à se concentrer principalement sur le label capital, Alpha, est-ce le cas ?
C’est une situation compliquée, que nous sommes en train d’examiner. Je pense que le monde classique a besoin de labels éclectiques, dans la mesure où la fameuse distinction entre le romantisme, le classicisme, le baroque et le contemporain touche à sa fin. Ainsi, la dernière génération d’interprètes de la musique baroque est beaucoup plus ouverte, et c’est la même chose avec les artistes contemporains. Aujourd’hui, on entend des pianistes classiques jouer sur un pianoforte, des violonistes modernes utilisant des cordes en boyaux… Dès lors, nous avons décidé que le label principal, Alpha, devait devenir le reflet de cette situation, un label ouvert, cohérent, offrant un bouquet d’approches variées. La première chose que nous avons faite fut l’incorporation du label Zig-Zag. Cette expérience s’est révélée un succès. Les autres labels tels Ricercar, Ramée et Arcana continuent à fonctionner indépendamment. La seule exception à cette règle est Æon qui a abandonné ses activités parce que ses créateurs étaient fatigués de lutter contre un marché qui ne réagissait pas à leurs productions.

Dans quelle mesure êtes-vous vous-même impliqué dans les choix du répertoire et dans les projets entrepris par les labels individuels ?
La première chose que je dois dire, c’est que j’ai une immense confiance à l'égard des personnes avec lesquelles je travaille, les directeurs artistiques des labels qui font partie de notre groupe. Je ne les aurais pas choisis ou je ne les aurais pas retenus si cette relation de confiance aussi profonde n’avait pas existé.
Deux ou trois fois par an, j’organise avec eux un séminaire pour décider du répertoire et des enregistrements à venir. Nous avons une discussion approfondie au cours de laquelle on envisage toutes les variantes possibles, qu’il s’agisse de questions artistiques ou budgétaires. Mon rôle est d’éliminer les conflits, et j’accepte normalement 80-90% de ce qui m’est suggéré. L'équipe sait qu'elle doit respecter certains critères économiques bien que les préoccupations budgétaires n’aient jamais été un obstacle à la réalisation de projets vraiment intéressants. En plus de mon un rôle de gestionnaire, je m’efforce de donner sens et cohérence. Cela demande parfois une sagesse comparable à celle d’un Salomon, en particulier en ce qui concerne l’intégration de jeunes artistes…

- Comment voyez-vous l’avenir du CD, celui du produit physique ? Autrement dit, les plateformes numériques finiront-elles par étouffer le format physique ?
Le disque physique est à l'agonie, tout le monde le sait. Toutefois, le tournant se fait lentement. Chez nous, le produit physique représente encore environ 80% de notre chiffre d’affaires global. Et dans certains pays, comme l'Allemagne ou le Royaume-Uni, les ventes de disques compacts et de vinyles ont augmenté ces deux dernières années. Il y a des pays où il y a un gros problème  -l'Espagne, par exemple- du fait de la disparition des magasins de vente traditionnelle. Mais il y a d’autres marchés qui fonctionnent maintenant très bien comme l’Italie qui était considérée comme morte il y a quelques années. Il est clair que nous devons occuper en même temps deux terrains différents mais, finalement, je pense que cette coexistence ira vers sa fin. De nos jours, beaucoup de gens de mon âge s’habituent à des plateformes comme Spotify, et ceux qui considèrent que le son de Spotify n’est pas suffisamment bon pour eux, ils peuvent passer à Qobuz. Chez Outhere, nous avons créé notre propre plateforme et nous faisons beaucoup d’efforts pour obtenir un streaming de qualité. La clé, pour moi, c'est de savoir comment reproduire, dans le monde numérique, l’expérience de l’objet physique. Pas seulement en termes de qualité sonore mais aussi dans la présentation réelle du produit. Je viens de mettre en place une équipe de sept ou huit personnes, toutes très jeunes, qui travaillent sur cette question, sur la qualité du visuel au travers du domaine numérique et sur la cohérence du message. Je suis prudemment optimiste.

- Un jour viendra-t-il où le streaming s’avérera profitable pour les labels et les artistes ?
Il faut attendre et voir. J’en ai récemment discuté avec Klaus Heymann de Naxos, qui pense que plus il y a de plateformes, mieux c’est. Je pense définitivement qu’il faut être présent sur les principales plateformes car, sinon, vos artistes et leurs fans seront mécontents. On sait bien que, financièrement, ça ne rapporte rien sauf si on se retrouve tout à coup avec un titre qui émerge clairement. Cela nous est arrivé avec une Barcarolle de Fauré jouée par Éric Le Sage qui a été très lucrative, mais ça a été un cas unique. Même si l'avenir reste incertain, il est clair qu’il faut être présent, travailler sur les réseaux sociaux, exister dans le système… et en même temps, contribuer à la mise en place du système.
Aujourd’hui, Outhere dispose de deux plateformes : l’une est celle de Linn Records qui est probablement la plateforme de téléchargement qui offre le plus haut niveau de qualité sonore au monde ; l’autre, c'est Alpha Play qui, pour le moment, ne fait que rendre disponible son propre répertoire, mais qui est de très haute qualité, sans algorithmes. Je pense qu’il y a un avenir, mais en même temps, il faut travailler pour le faire exister.

« Il est clair qu’il faut être présent, travailler sur les réseaux sociaux, exister dans le système… et en même temps, contribuer à la mise en place du système. »

Outhere est sur le point de fêter ses quinze ans d’existence. Quelle évaluation faites-vous de cette décennie et demie ? Êtes-vous satisfait, y a-t-il quelque chose que vous regrettez ?
Quand j’ai commencé,  j’étais un peu naïf… Je n’étais pas informé de la situation du monde du disque, j’étais très idéaliste. Quand je me suis rendu compte qu'elle n’allait pas s’améliorer, cela m’a plutôt déprimé, et il fallait y ajouter les problèmes avec les labels, l'organisation de l'ensemble, les personnes… Mais après quelques années difficiles, nous avons réussi à établir une présence substantielle sur le marché. Et je suis très fier de mener une aventure comme celle d’Outhere.
Juan Lucas, rédacteur en chef de Scherzo (Espagne)
Katowice, le 7 avril 2018

Traduction : Bernadette Beyne

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