Révélation des Sonates en trio de Clément… armée d’un polémique assaut sur la prétention musicologique

par https://latraeconsulting.com/

Charles-François Clément (1720-ap.1789) : Livre de Sonates en Trio pour clavecin et violon. Augustin Lusson, violon. Iakovos Pappas, clavecin. Livret en français et résumé en anglais, allemand, italien. Septembre 2019. TT 70’30. Maguelone MAG 358.435

Dans une couverture d’aspect cuir retourné, le livre présente un toucher peau de pêche, et le contenu est un acide nectar. Attention, ça pique. Au sujet de l’historiographie musicale des deux derniers siècles jusqu’au nôtre, l’introduction donne le ton et initie le prurit : « tous ces opuscules imprimés sont des monuments de scories mentales, anthologie de lieux communs et pis des exaltations pédantesques de la suffisance universitaire ». Certains sont accusés de verser dans les insinuations mystiques dignes de la transverbation [sic] de sainte Thérèse d’Avila, ainsi l’ubiquité prêtée à Bach dans Histoire de la Musique (Bordas, 2004, sous la direction de Marie-Claire Beltrando-Patier) qui se voit aussi taxé de « mélange de contresens et de négligences révoltants, saupoudré de puérile fatuité » : voici la première proie qui tombe sous les griffes de cet Essai modestement titré « considérations sur la légitimité de l’autorité critique et son usurpation » (18 pages) et prolongé par un appendice de 22 pages non moins acerbe. Iakovos Pappas règle ses comptes avec des ouvrages de Charles Rosen, James Raymond Anthony (« proprement insupportable, d’une jactance éructante, et d’une inculture triomphalement étalées »), Rodolfo Celenti, Jean-Paul Penin, Joseph Kerman, Manfred Bukofzer, Philippe Beaussant. Fussent ces blâmes et remontrances fondés, nos lecteurs estimeront si l’exercice d’agacement, le ton discourtois, relèvent de la salutaire irrévérence ou du sursaut d’orgueil ; si la multiplication de références transverses relève de l’érudition ou du soupçon de cuistrerie ; si le procès ne cède pas à une certaine délectation du verdict et de la formule. L’humour sous-jacent, une sorte de second degré sauvent-ils la fanfaronnade de l’inconvenante rudesse ? Chacun jaugera la part de probité et de belligérance, du moins saluera la verve. Si notre procureur en a encore dans la gibecière, on soudoierait bien un brûlot tiré à part.

Pourtant, l’ire n’est pas gratuite si on l’admet sous le coup d’une saine et nécessaire colère, peut-être un sentiment d’injustice envers le défaut de notoriété du compositeur abordé dans cet album. Le procédé serait indélicat si le pamphlet dût s’entendre comme un repoussoir cautionnant l’intelligence de la notice consacrée à Clément et son œuvre. L’Épilogue récuse le plaisir et l’émotion qu’on tirerait d’une audition superficielle, et plaide pour une connaissance approfondie de la musique. L’ambition d’un « bref manuel d’écoute musicale active tout en évitant les réflexions froides, l’usage de termes abscons, et les péroraisons pernicieuses » est brillamment assumée, au travers une quarantaine de pages fort fouillées, illustrées par les partitions. Didactique et instructif, à condition de posséder quelques rudiments de solfège.

Maints mélomanes découvriront probablement ce musicien d’origine provençale, monté à Paris, actif sous Louis XV et jusqu’à la Révolution. On lui doit des cantatilles, un Journal de clavecin (1762-1765) qui consigne la transcription d’airs d’opéra-comique en vogue, et plusieurs écrits sur le rôle d’accompagnement de cet instrument. Ainsi que les présentes Sonates en trio (1743) qui succèdent de près aux Pièces de clavecin en concerts de Jean-Philippe Rameau. Elles sont dédiées au couple Forqueray (Monsieur lui offrit mention dans une pièce de viole de sa Suite en sol mineur), celles « d’un auteur dont le premier ouvrage a su mériter le suffrage de Polymnie et d’Amphion ». Iakovos Pappas y entrevoit une écriture dense, spécifique au violon et au clavecin, ceux-ci dans un rapport d’égalité même si le clavier compte pour deux voix et justifie le titre. Il ne s’agit pas d’une basse continue laissée au déchiffrage de l’interprète : toutes les notes figurent sur les portées, ainsi que les ornements. L’analyse exceptionnellement instruite et détaillée s’attache à la structure (émancipée du moule tripartite dans la moitié des Sonates), à la forme (importance du rondeau), à la respiration de la phrase, et souligne les spécificités du langage de ces œuvres. La plus frappante à l’écoute est certainement le recours aux unissons dans l’énoncé des thèmes principaux, ainsi dès l’entêtant Allegro ma non troppo qui ouvre la première Sonate.

De la conception à la réalisation, l’interprétation ne dissipe pas le caractère de ce corpus très personnel. Sur son précieux Mezzadri des années 1720, Augustin Lusson impressionne par son acuité, sa diction sèche, très près de la corde, et incessamment nuancée. Le jeu lié et la chaleur du coloris contrastent avec un relief d’accents, de suspensions qui ne cache rien d’une précautionneuse mécanique, réglée au quart de tour, parfaitement synchronisée avec le clavecin (l’Andante de la deuxième Sonate !). Un moelleux instrument de Gérard Fontvieille (1987). La conduite du rythme et de ses accidents corsète un discours sans la moindre facilité d’élocution, pourchassant l’affectation, comme si elle voulait démontrer que ces Sonates ne sont pas vouées à l’agrément, malgré le contexte galant. Vraiment, elles attirent l’attention, et la maintiennent. Leur révélation (c’est la première fois qu’elles sont enregistrées) peut s’honorer d’une exécution qui, sans modèle hormis l’approximation analogique avec les contributions de Rameau ou Mondonville, est en soi captivante. Une découverte qui confirme aussi la place d’Augustin Lusson parmi les plus doués archets de sa génération.

Son : 8,5 – Livret : ? (Essai) à 10 (Clément) – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

Christophe Steyne

 

 

 

 

 

 

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