Riccardo Muti et l’ONF écrivent une nouvelle page de leur histoire commune
Le 11 mars 1980, Riccardo Muti a quarante ans. Il dirige pour la première fois l’Orchestre National de France (ONF). Pendant les quatre années suivantes, il le dirigera encore trois fois. Puis, après une période de quelques années sans concert ensemble, ils se retrouvent en 1993. Jusqu’en 2010, ils donnent, chaque année en moyenne, un programme ensemble, soit au Théâtre des Champs-Élysées, soit à la Salle Pleyel, soit à la Basilique de Saint-Denis (dont ils sont des fidèles). Le chef italien, alors presque septuagénaire, lève un peu le pied sur ses activités. Mais il restera fidèle à notre National : 2014, 2018 (première à l’Auditorium de Radio France), 2024 (premièreà la Philharmonie de Paris), et donc 2026. En attendant 2027.
Pour leur vingt-huitième programme ensemble, trois œuvres extrêmement chères au Maestro. En première partie, de la musique symphonique de deux compositeurs italiens spécialisés dans l’opéra, et qui ont la particularité d’avoir été créées en France, voire écrites pour le public français.
D'abord, Contemplazione, d’un Alfredo Catalani qui fêtait, le jour de la création en 1878, son vingt-quatrième anniversaire. Il s’agit d’un prélude symphonique d’une dizaine de minutes, qui va droit au cœur, dans le sens où ses intentions émotionnelles sont immédiatement perceptibles. Les premiers violons y sont très sollicités : si la sonorité est fort séduisante, et les phrasés toujours aboutis, la précision n’est pas toujours infaillible, et l’on peut regretter un certain statisme. Ce sont des solos des bois que vient la liberté indispensable dans cette musique élégiaque et intérieure. Malgré tout, quelque chose ne décolle pas tout à fait. Sans doute la musique, qui recherche la profondeur mais reste relativement impersonnelle, y a-t-elle sa part de responsabilité. Il n’empêche : Riccardo Muti donne l’impression de ne pas parvenir à totalement galvaniser les musiciens de l’ONF.
Suivent les Quatre saisons, un ballet ajouté, sans aucun lien avec la trame, par Verdi pour son opéra Les Vêpres siciliennes. Il ne s’agit pas d’une description des saisons, mais d’une allégorie où celles-ci sont comme des personnages. D’une durée d’environ une demi-heure, ce n’est sans doute la musique la plus inspirée de ce compositeur. Mais quel métier il nous pousse à admirer ! Les vingt-cinq pièces, répartie en quatre suites (une par saison) sont merveilleusement imagées, pouvant même parfois évoquer le dessin animé. Riccardo Muti, qui a désormais quatre-vingt-quatre ans, tour à tour cabotin, sensuel et charmeur, retrouve là une enviable jeunesse. Quant aux musiciens d’un ONF léger et cristallin, ils s’en donnent à cœur joie. À signaler le splendide solo de clarinette de Patrick Messina, ondulant et incarné, au début du Printemps.
Changement radical après l’entracte, avec la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski. Si elle a été créée la même année que Contemplazione (1878), et si dans les deux cas l’on pourrait parler de romantisme exacerbé, elle atteint une profondeur qui ne s’arrête pas au cœur, mais nous emporte tout entier, littéralement corps et âme. Dans le premier mouvement, Riccardo Muti évite le spectaculaire, si tentant ici, et se fait solennel, tout proche de l’introspection. Le feu est intérieur. S’il y a des passages plus extravertis (notamment avec les cuivres, auquel est confié un motif de fanfare que nous retrouverons), ils ne sont jamais clinquants. Et si parfois la musique semble se chercher, et connaît des passages à vide, c’est le compositeur qui en est responsable. Dans l’Andantino, comment ne pas succomber au solo de hautbois de Mathilde Lebert, avec tant de musique dans chaque note ? Il donne le ton d’un mouvement vibrant et frémissant dans son ensemble.
Le Scherzo a cette particularité de faire jouer toutes les cordes en pizzicato. Si leur sonorité ne peut rivaliser avec celle des orchestres de tout premier plan, quelle précision, et surtout quelles nuances ! Dans la partie centrale, les bois sont pétillants à souhait. Vient le grandiose Allegro con fuoco. L’orchestre est brillant, mais ce sont les limites de l’acoustique de cette salle, parfaite pour la musique de chambre ou les formations orchestrales réduites, mais mal adaptée à cette instrumentation fournie, qui nous frustrent : les plans sonores ne sont pas assez bien définis (et là, pour le coup, les cuivres sont trop présents). Quand la fanfare initiale revient, son effet reste quelque peu en-deçà de ce que l’on peut en attendre. Il n’empêche : la fin, en apothéose, déchaîne l’ovation du public.
C’est le dernier concert d’Agnès Quennesson (violoniste titulaire depuis 1987), et de Michel Moragues (deuxième flûtiste solo depuis 1990). Riccardo Muti, non sans humour, va vers eux, et tient à leur tendre à nouveau le bouquet de fleurs qu’ils venaient de recevoir. Puis Michel Orier, directeur de la musique et de la création à Radio France depuis 2016, vient sur scène. Il compare la rencontre de Riccardo Muti avec l’ONF à une rencontre amoureuse, le remercie pour sa fidélité, et le nomme chef émérite de l’ONF. C’est une première pour l’orchestre. En 2008, Kurt Masur avait été nommé directeur musical honoraire, mais il n’y avait jamais eu encore de chef émérite.
Riccardo Muti prend alors la parole, en anglais. Il loue les qualités de l’ONF, qui « représente le plus haut niveau de la culture musicale française ». On le sait citoyen engagé : il insiste sur l’extrême importance de la culture pour l’avenir, et fait une probable allusion aux velléités de fusion des deux orchestres de Radio France, en déclarant que « supprimer un orchestre est criminel ». Suivent quelques considérations plus personnelles sur son âge et son histoire avec l’ONF, avec l’annonce du programme de l’année prochaine (Attila de Verdi, en version de concert : « Pas de scène. Malheureusement, j'adore la scène car je suis Napolitain, j'en ai donc besoin. Mais j'ai eu trop de conflits avec les metteurs en scène. C'est pourquoi, à la fin de ma vie, je préfère faire cela. ») Et il finit par rendre un nouvel hommage aux deux musiciens qui partent à la retraite, terme à relativiser : « Ils prennent leur retraite physiquement, mais leur contribution à la musique, à leurs collègues, perdurera et se transmettra aux générations futures. Ainsi, on ne prend jamais vraiment sa retraite. » L’histoire continue.
Paris, Auditorium de Radio France, 18 juin 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Christophe Abramowitz / Radio France



