Dernier volume de l’Orgelwerk de Bach par É. Lebrun et M.A. Leurent : les Triosonaten à l’atelier du peintre
Intégrale de l’œuvre d’orgue vol. 10. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonates en trio BWV 525-530. Concerto en mi bémol BWV 597. Trios en ré mineur, sol mineur, sol majeur BWV 583, 584, 586. Praeludium en la mineur BWV 569. Fantaisie en ut mineur BWV 1121. Fugue en sol majeur BWV 581. Fugue en ut mineur BWV 575. Prélude en ut mineur BWV 999. Herr Gott, dich loben wir BWV 725. Marie-Ange Leurent, Éric Lebrun, orgues de l’église Saint Jacques de Lübeck, de l’église Notre-Dame de Saint-Loup-sur-Thuet. Livret en français. Septembre-octobre 2025. Digipack deux CD 56’47’’ + 63’51’’. Chanteloup Musique.
Nous suivîmes dès l’origine ce projet amorcé par les Choralpartiten. Pour une mise en perspective, on se reportera à notre interview de ses interprètes. Trois instruments font maintenant leur apparition dans ce périple qui aura rassemblé quatorze orgues. Les Silbermann de Soultz et d’Ebersmunster pour les Partitas et le recueil Neumeister, le Grenzing de Saint-Cyprien en Périgord pour l’Orgelbüchlein, les Kirnberger et le volume 7, le somptueux Trost de Waltershausen pour la Clavierübung III, le Köhler de la Kreuzkirche de Suhl pour le grand cycle de Leipzig, le Freytag-Tricoteaux de Béthune pour les concertos, le Fossaert de Bourron-Marlotte pour les pièces dans le style italien, le Freytag-Tricoteaux de Strobl-am-Wolfgangsee et l’Ahrend de Porrentruy pour une salve de Préludes & Fugues, après le très inattendu Grenzing-Cattiaux de Notre-Dame de Belvès pour une rare collection de chorals qui relèverait volontiers d’un Joker Découvertes. Puis, pénultième étape : la Johanniskirche de Lüneburg (Basse-Saxe) pour les savantes Variations canoniques et les célèbres Schübler.
Le présent et dernier volume prolonge d’ailleurs une pratique du précédent : réaliser un continuo en duo autour des Sonates qui sont au cœur de cette parution, abordées sur le colosse de la Jakobikirche de Lübeck. « Éclairer le contexte harmonique, soutenir par une couleur particulière, s’appuyant sur la basse, donne à cette merveilleuse musique une texture assez différente de la version à trois voix soliste » explique la notice à l’appui de cette ambition. Les quatre claviers du lieu permettent cet entrelacement polyphonique qui surenchérit sur le canevas déjà bien généreux des partitions. Considérant leur densité contrapuntique, on devine la gageure de cette approche augmentée, qui affronte une redoutable exigence de synchronisation.
Une expérience pour l’auditeur aussi, qui se trouve immergé dans un profus maquis, démultipliant les angles, quitte à ce que certains phrasés flottent un peu. Les élans se trouvent certes freinés par l’inertie (Allegro BWV 525, Vivace BWV 526 ou BWV 527). On devra renoncer à la fluidité, au profit d’une immersive tapisserie. Heureusement secourue, malgré la réverbération, par la nette hiérarchisation des plans sonores, par des registrations contrastées, et une captation qui les spatialise clairement. On se doute qu'on ne succombera pas ici à la volubilité d’un Ton Koopman (Archiv, mai 1982) sur les melliflus tuyaux de la Waalse Kerk d’Amsterdam, ou à l’arachnéenne chorégraphie de Kei Koïto à Groningen (Harmonic Records, juin 1989). Les instances lyriques exhalent toutefois leur charme, les appuis savent se poser (Andante BWV 528).
Les inépuisables combinaisons permises par la console (63 jeux !), la conjonction des fonds et anches au sein de mêmes mouvements, tirent de ces exercices entremêlés le panorama le plus riche qu’on puisse imaginer. Maints instants voluptueux (Allegro III BWV 529, Allegro I BWV 530) habitent le tableau. Bref, un lot de Sonates patiemment visitées par l’atelier du peintre plutôt que tracées par la furtive précision du sténographiste. Comme à leur habitude, les interprètes n’oublient pas la composante émotionnelle du discours, à l’instar d’Helmut Walcha –une référence s’il en est. Et le tricot devient un attachant paysage… Avec ses reliefs, ses insondables horizons, et pour havre enjôleur les roucoulades d’un Trio BWV 1027 emprunté à la viole.
On relèvera un bénin accroc à cette tapisserie, d’ordre éditorial : le second CD comporte seize plages et non dix-sept comme indiqué par erreur dans le tracklisting (le titre de la cinquième sonate s’y arroge une place indue et décale la numérotation).
Le programme est complété par trois Trios joués sur un autre instrument de la même église lübeckoise : l’historique Stellwagen/Kemper/Hillebrand. Ralliant diverses pages peu fréquentées (Fantaisie BWV 1121), plus ou moins adaptées à l’orgue (Prélude en ut mineur BWV 999 plutôt connu au luth), mais pas que des seconds couteaux (Präludium BWV 569 dérivé du Stylus Phantasticus, la véhémente Fugue BWV 575) : l’appoint est confié à l’Aubertin de l’église Notre-Dame de Saint-Loup-sur-Thuet. La configuration plutôt modeste (vingt jeux) n’empêche d’admirer ni la suavité du vent ni la plénitude. Pour un compositeur voué Soli Deo gloria, on saluera le choix pertinent de l’opus auquel il revient de conclure et ce double-album et cette intégrale : un majestueux choral d’action de grâce, le Herr Gott, dich loben wir BWV 725.
Par ce poignant Te Deum s’achève cette aventure dans les terres du Cantor. Même si les monuments érigés par Michel Chapuis (Auvidis), Marie-Claire Alain (Erato), André Isoir (Calliope), Ton Koopman (Teldec), Bernard Foccroulle (Ricercar) ou Olivier Vernet (Ligia) trônent déjà dans vos étagères, on vous recommandera cet autre voyage. Contrairement à Jörg Halubek qui à d’historiques tribunes germaniques vient lui-aussi de clore son cycle sous étiquette Berlin Classics, parfois stimulant mais hétérogène, la somme artistique accumulée chez Monthabor & Chanteloup apparaît sans ornière.
Franchise et humilité des intentions, expressivité de la manière, qui de surcroît fut toujours flattée par une phonogénique valorisation : le témoignage enregistré par Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun apparaît des plus fiables au sein d’une discographie pourtant pas pingre en réussites. Mais peu d’aussi sincère et honnête, au sens le plus noble du terme. Preuve d’une probité qui veut en toute sollicitude se tenir à la page : signalons que le volume 4 vient d’être réédité, et pour faire bonne mesure s’appointe les deux chaconnes BWV 1178-1179 tout récemment authentifiées par Peter Wollny.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 9



