Salzburger Festpiele 2013

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DON CARLO 2013: JONAS KAUFMANN (DON CARLO), THOMAS HAMPSON (RODRIGO, MARCHESE DI POSA), ANJA HARTEROS (ELISABETTA DI VALOIS), MARIA CELENG (TEBALDO), MATTI SALMINEN (FILIPPO II). © Monika Rittershaus
 

Pour sa deuxième et déjà avant dernière édition du Festival de Salzbourg – il quitte le festival prématurément pour prendre la direction de la Scala de Milan - Alexander Pereira avait préparé un programme volumineux. Six semaines et deux jours (19 juillet – 1er septembre) avec en moyenne au moins quatre manifestations par jour : opéras, théâtre, concerts et récitals variés, classique et contemporain, créations et projets pour un jeune public.Dans la programmation opéra Verdi et Wagner, les deux compositeurs dont on célèbre le bicentenaire cette année, volaient la vedette à Mozart. L’enfant du pays était représenté par une nouvelle production de « Cosi fan tutte » à l’affiche seulement dans les deux dernières semaines du festival, par une unique soirée dédiée à « Die Entführung aus dem Serail » dans un projet de télévison et par une reprise de « Lucio Silla », une coproduction avec la Stiftung Mozarteum de Salzburg déjà présenté dans la « Mozartwoche » en janvier. C’est un spectacle passionnant grâce à la direction musicale musclée mais détaillée et subtile de Marc Minkowski à la tête de ses Musiciens du Louvre en grande forme qui font honneur à la partition remarquable du jeune Mozart. Passionnant aussi par la mise en scène de Marshall Pynkoski qui réussit à bâtir avec cette suite quasi interminable d’airs et de récitatifs un spectacle dramatique et émouvant, magistralement interprété par des chanteurs superbes. Aidé par Antoine Fontaine (décor et costumes) et Jeannette Lajeunesse Zingg (chorégraphie) il crée un univers à la fois baroque et classique avec des décors suggestifs et des danseurs nobles et divertissants. Les personnages sont des êtres de chair et de sang qui versent leurs émotions dans des airs expressifs et exigeants aux coloratures virtuoses. Au rideau final c’est Rolando Villazon qui recueille le plus d’applaudissements. Son engagement est indiscutable et il interprète le tyran Silla avec une force vocale encore assez impressionnante. Mais en ce qui concerne le style mozartien, la souplesse de la voix et la beauté du timbre il ne peut se comparer à ses collègues féminins. Olga Peretyatko donne à Giunia noblesse, émotion et une grande virtuosité vocale. Marianna Crebassa campe un Cecilio intense à la voix superbe et souple. Inga Kalna donne l’allure requise à Cinna, l’ami tourmenté et Eva Liebau est une charmante Celia. Pas de personnage d’Aufidio dans cette version salzbourgeoise qui pratique d’autres coupures mais reste consistante.
Si Wagner était fêté avec une réalisation scénique des « Meistersinger von Nürnberg », une version de concert de « Rienzi » et deux concerts avec le Siegfried Idyll et le premier acte de « Die Walküre », Verdi était commémoré avec des nouvelles productions de « Don Carlo » et « Falstaff », des versions de concert de « Giovanna d’Arco » et « Nabucco » et trois exécutions de sa Messa da Requiem . C’est Zubin Mehta qui dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Vienne dans « Falstaff » et abordait la partition magistrale du vieux maître avec une main légère, faisant ressortir les subtilités orchestrales, guidant les chanteurs sans jamais les couvrir et achevant des ensembles homogènes et pleins d’élan. Le metteur en scène Damiano Michieletto a situé l’action de nos jours dans la Casa di Riposo per Musicisti créée par Verdi et fait de Falstaff un chanteur qui triomphait jadis dans ce rôle et rêve de sa gloire d’antan. Tous les personnages de l’opéra de Verdi, habillés comme au temps du compositeur, entrent et sortent par les fenêtres du home et se mêlent aux pensionnaires. Cela donne parfois des images émouvantes quand par exemple le couple des jeunes amoureux Nannetta et Fenton est confronté avec un couple âgé qui se retrouve avec tendresse. Mais en général, le va-et- vient constant est plus tôt dérangeant et prête à confusion. En plus le décor unique, la salle de séjour de la Casa Verdi, n’est pas idéal pour évoquer les différents lieus d’action de l’opéra. Donc, par exemple, pas de panier à linge pour cacher Falstaff et le jeter ensuite à la Tamise. La fin de l’opéra est plein de mélancolie, non seulement quand le vieux chanteur regarde les photos de son album de souvenirs et est confronté avec la mort. Mais finalement c’est avec une vraie joie de vivre qu’il entame la fugue finale « Tutto nel mondo è burla ». Ambrogio Maestri a le physique idéal et la voix bien ronde pour Falstaff. Les joyeuses commères de Windsor sont interprétées avec charme et des voix fraîches par Fiorenza Cedolins (Alice), Eleonora Buratto (Nannetta), Stephanie Houtzeel (Meg) en Elisabeth Kulman (une Quickly hors du commun). Massimo Cavalletti (Ford) commande le phalange des messieurs avec une voix puissante et Javier Camarena est un Fenton vocalement élégant.
Le spectacle le plus attendu était sans doute « Don Carlo » dans sa longue version italienne en cinq actes, mis en scène par le grand homme de théâtre Peter Stein, dirigé par Antonio Pappano et avec Jonas Kaufmann -le ténor du moment- dans le rôle titre. Quel bonheur de voir enfin de nouveau une production qui respecte le livret et la dramaturgie musicale. On peut reprocher à Peter Stein de pas « innover », de se tenir à la tradition mais sa direction d’acteurs fouillée reste remarquable et est de loin préférable à des mises en scène constamment en mouvement ou pleins d’effets visuels souvent au détriment de la musique. Il est vrai que les décors de Ferdinand Wögerbauer étaient peut-être trop sobres et même un peu pauvres mais les costumes historiques (Annamaria Heinreich) étaient justes et beaux (heureusement pas de Don Carlo en jeans et T-shirt!), les mouvements de foule bien réglés. On pouvait donc pleinement s’adonner aux joies musicales bien maitrisées par Antonio Pappano à la tête d’un Wiener Philharmoniker en grand forme. Pappano donne à l’œuvre son grand souffle dramatique et l’orchestre de Vienne le suit avec ferveur et fait entendre sa force interprétative, ses belles couleurs subtiles et un lyrisme souvent émouvant. Une grande expérience. Comme on pouvait s’y attendre Jonas Kaufmann est un Don Carlo plus que convaincant, jeune homme amoureux et puis désespéré, exprimant ses émotions d’une voix souple et expressive au timbre plus tôt sombre. Anja Harteros lui donne la réplique idéale comme Elisabetta, jeune princesse victime de son devoir, à la voix de soprano riche et nuancée. Ekaterina Semenchuk campe un Eboli de tempérament et son mezzo-soprano ample et chaud se joue des difficultés du rôle. Thomas Hampson chante Rodrigo, le fidèle ami, de sa voix de baryton bien contrôlée et donne une allure noble au personnage. Matti Salminen déçoit en Filippo à qui il ne donne pas l’allure requise et chante d’une voix fatiguée. Eric Halvarson par contre campe un Grand Inquisiteur terrifiant et vocalement impressionnant. Maria Celeng est un Tebaldo exquis mais la voix de Robert Lloyd (Carlo V) est vraiment trop usée. Bons seconds rôles et un chœur exemplaire.
C’est « Die Jungrau von Orléans » le drame de Schiller (aussi au programme théâtre du festival cette année) qui est à la base du livret de Temistocle Solera pour « Giovanna d’Arco » le septième opéra de Verdi, crée à la Scala de Milan en 1845. Salzbourg le présentait en version concert avec Anna Netrebko en Giovanna et Placido Domingo, son père Giacomo. Faut-il dire que les trois concerts se donnaient à guichets fermés et que plein de fans cherchaient fébrilement d’acquérir un billet au dernier moment? Anna Netrebko est là grande star du festival de Salzbourg et Placido Domingo reste l’artiste exceptionnel que l’on connaît et qui entame maintenant une seconde carrière comme baryton. Netrebko veut explorer un nouveau répertoire (comme en témoigne son récital Verdi pour DG) et aime présenter des œuvres moins connues. Pour cette Giovanna d’Arco qu’elle aborda comme une grande professionnelle, elle a tous les atouts : une voix ample et riche aux couleurs chaudes, homogène dans tous les registres, capable de grands élans dramatiques mais aussi de nuances subtiles et piani intimes. Splendide dans une robe d’or elle vivait son personnage avec beaucoup d’émotion. Placido Domingo qui avait récemment encore dû annuler des spectacles à Madrid suite à une embolie pulmonaire, était de nouveau présent pour incarner (quarante ans après son enregistrement du rôle de ténor du même opéra) le père de Giovanna, un homme tourmenté parce qu’il pense que sa fille est l’alliée du diable. Domingo l’a fait avec son engagement dramatique bien connu, allant à la limite de ses forces physiques mais chantant la partie de baryton avec sa voix au timbre toujours unique sa grande expressivité. Le rôle de Carlo VII, le roi, était chanté cette fois par Francesco Meli et son ténor d’un beau métal plein de vigueur. Roberto Tagliavini campait le commandant en chef Talbot. Le Philharmonia Choir Wien et le Münchner Rundfunkorchester (Orchestre de la radio munichoise) étaient dirigés de main ferme par Paolo Carignani qui n’est pas le chef le plus subtil que l'on connaisse, mais qui donnait toutefois une belle cohésion à cette partition du jeune Verdi.
A défaut de créations d’œuvres nouvelles -le temps pour la réalisation des commandes étant trop courte- Alexander Pereira choisit de présenter des opéras plus au moins contemporains. Après « Die Soldaten » de Zimmermann l’an passé, c’était cette fois « Gawain » un opéra en deux actes du compositeur anglais Harrison Birtwistle (° 1934). La réalisation était confiée à l’équipe qui avait obtenu un grand succès avec « Die Soldaten » le metteur en scène letton Alvis Hermanis et le chef d’orchestre allemand Ingo Metzmacher. Malheureusement leur réalisation de « Gawain » n’a pas eu le même impact : la partition de Birtwistle est uniforme, sans grande structure dramatique évidente pour inspirer l’action scénique. De plus, l'écriture des parties vocales exigeantes de Morgan le Fay qui commente pour ainsi dire l’action, rend très difficile la compréhension d'un seul mot. Ce qui n’enlève rien à la prestation admirable de Laura Aikin. Pour sa part, l’orchestre, gigantesque, produit des moments de force massive assez gratuits qui ne produisent pas l’effet voulu. Un grand bravo pourtant pour Ingo Metzmacher et le ORF Radio Symphonieorchester Wien qui ont interprété la partition avec grand engagement. Scéniquement, la mise en scène de Hermanis a transporté l’action de « Sir Gawain and the green knight » du temps du Roi Arthur aux années 2021, la rendant trop hermétique et d'une interprétation discutable. L’histoire du chevalier qui doit prouver son courage devient une sombre vision de l’avenir d’un monde post-apocalyptique confronté à une nature de plus en plus envahissante. Le Green Knight (le chevalier vert) devient ainsi un symbole écologique et Gawain, le chevalier courageux qui relève le défi, est identifié par Hermanis à l’artiste allemand Joseph Beuys et ses idées visionnaires. Ainsi le monde de Beuys est représenté sur la scène, Gawain chapeau sur la tête évoquant l’artiste et, finalement, un énorme portrait de Beuys se déroule. Tout cela est assez compliqué et assez banal et n’aide pas du tout à rendre l’action plus dramatique ou l’opéra plus captivant. Les chanteurs s’engagent à fond et on ne peut qu’admirer les prestations de Laura Aikin (Morgan le Fay) et Jennifer Jonhstons (Lady de Hautdesert), souvent couvertes de mousse assez envahissante, de Christopher Maltman (Gawain) et Jeffrey lloyd Roberts (King Arthur) et de tous les autres personnages. John Tomlinson prêtait son autorité et expérience au Green Knight mais sa prestation vocale était assez pénible.
Erna Metdepenninghen
Salzburg, les 3 (Falstaff), 4 (Lucio Silla), 6 (Giovanna d’Arco), 8 (Gawain) et 16 (Don Carlo) août 2013

 

 

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