Symphonies « de guerre » de Vaughan Williams : la manière forte d’Antonio Pappano

par

Ralph Vaughan Williams (1872-1958) : Symphonie no 4 en fa mineur ; Symphonie no 6 en mi mineur. Antonio Pappano, Orchestre symphonique de Londres. Décembre 2019 & Mars 2020. Livret en anglais, français et allemand. TT 68’08. SACD LSO 0867

Quiconque connait Vaughan Williams par la placide et sibélienne Symphonie no 5 reste surpris par la véhémence des deux qui l’encadrent. Surtout venant après une sérénissime et bucolique Pastoral Symphony pourtant conçue alors que le compositeur était mobilisé dans la Somme en 1916. En quête de sens, les observateurs, le public les considérèrent à l’aune des circonstances historiques : la montée du totalitarisme en Europe pour la no 4 écrite entre 1931-1934 ; les ravages de la guerre pour la no 6 (1944-1947) qui après les accès de colère de l’Allegro introductif se conclut par un Moderato exsangue et vitrifié où l’on voulut entendre une illustration de menace atomique qui pût anéantir le monde. L’auteur récusa toute allusion extra-musicale, pour autant l’avis commun était forgé. D’ailleurs, la couverture d’une réédition (CBS 61432) des microsillons de Dimitri Mitropoulos (, janvier 1956) et Leopold Stokowski (, février 1949) affichait de sinistres ruines, tout comme la pochette du vinyle CBS 72727 avec Leonard Bernstein ( d’octobre 1965).

Adrian Boult assura les premières représentations, chaque fois avec le BBCSO, respectivement les 10 avril 1935 et 21 avril 1948. L’année même de sa création anglaise, la fut présentée en août au Bershire Festival par Serge Koussevitzky et son Boston Symphony, puis à Baltimore. On l’entendit ensuite à Melbourne en octobre ; Eduard van Beinum l’inscrivit au répertoire du Concertgebouworkest d’Amsterdam. Maurice Abravanel la grava en 1966 avec son orchestre de l’Utah (Vanguard). Ces témoignages américains rappellent le succès international de ces symphonies et montrent qu’à l’époque, elles sont celles des neuf qui s’exportèrent le mieux, même si la plupart des enregistrements de ce corpus émanent principalement de leur Angleterre natale.

Pour prolonger l’intéressant livret de ce SACD qui reproduit les notes de programmes signées d’Andrew Huth et Wendy Thompson, précisons comment ces œuvres furent accueillies. La première audition de la au Queen’s Hall souleva un tonnerre d’applaudissements et l’enthousiasme se démultiplia dans la presse londonienne et provinciale. Parmi les opinions péjoratives que l’on mentionne rarement, celle de Neville Cardus dans le Manchester Guardian : « on pourrait aussi bien se pendre que d’y chercher mélodie ou thème. Je me refuse à penser qu’une symphonie peut être seulement constituée de méthode et de goût... il y a une forte nature derrière chaque note. Le problème est que cela ne se concrétise pas immédiatement dans l’expression ». Estimera-t-on que ces deux opus empruntent un langage impersonnel, comme pour prendre ses distances de leur contenu si évocateur ? L’éminent musicologue Michael Kennedy écrivait d’ailleurs « les quatrième et sixième symphonies sont imitables, tandis que la cinquième est inimitable » (The Works of Ralph Vaughan Williams, Oxford University Press, 1964). Ce qui n’ôte rien à leur efficacité, leur éloquence et les sensations qu’on en tire. « Voici le complet testament d’un homme qui, septuagénaire, se retourne sur les souffrances humaines de son temps. Je ne dirige jamais la Sixième sans ressentir que je marche à travers des sites bombardés… Chaos, désespoir, désolation et la paix qui s’écoule de cette désolation » confiait Malcolm Sargent (cité par son biographe Charles Reid, Hamish Hamilton, 1968, p 357).

Dans la notice, Antonio Pappano confie son émotion au sujet de la Quatrième : « je demeurai sidéré quand je l’entendis pour la première fois. Qu’il s’agisse de la seule symphonie que le compositeur enregistra ajoutait à l’attrait qu’elle exerçait sur moi, comme si elle recelait un secret très profond, si douloureusement personnel ». Le chef italien précise aussi que le contexte de ces sessions live (12 décembre 2019, élections anticipées à la Chambre des Communes ; mars 2020 avant le confinement sanitaire) contribua à électriser les concerts. De fait, on constate des interprétations stimulées par un éclat exceptionnel, même en regard de la discipline habituelle du LSO. Dans le feu de l’action, le timbalier en oublie de jouer une mesure cruciale (au chiffre 10 à 3’26, manque une triade après le roulement !). Globalement, l’exécution remémore la clarté anguleuse et le regard objectif d’André Previn avec le même orchestre (RCA, mars 1969), ainsi que la densité expressive de l’ancienne version Decca de Boult (décembre 1953), toujours une référence, dans une splendide monophonie. Même les ingrédients lyriques de l’Allegro initial n’échappent pas à la virilisation. La furie du Scherzo, la concentration de l’Andante moderato, lesté par un cortège de pizzicati qui instillent un malaise palpable, le brio de la conclusion : un engagement et une virtuosité dignes d’éloge. 

Les bourrasques qui lancent la Sixième font grand effet, même si le trait se trouve un peu épaissi, comparé à Bernard Haitink (Emi, 1997). La marche grotesque, qui renvoie au malicieux et grandiloquent Uranus des Planètes de Holst, nous est servie en pleine pâte. La tension retombe à peine pour le Moderato qu’Antonio Pappano affermit sans alanguissement, conférant un entêtant relief aux ostinatos de trois notes qui préfigurent le Largo du Quatuor opus 110 de Chostakovitch, daté de 1960. Une procession menée jusqu’à un climax tapageur : Paavo Berglund et ses forces de Bournemouth (Emi, juin 1974) restent préférables pour l’ensemble de la construction échafaudée avec une angoisse moins caricaturale. Même si l’on peut préférer le geste plus souple et insinuant de Sir Adrian avec le Philharmonia (Emi, février 1967), on applaudit à cette lecture fracassante, caustique et hypercontrastée du Scherzo où le coulant saxophone de Bradley Grant ventile un humour bienvenu. Les cordes londoniennes se distinguent par le respect des dynamiques et du phrasé atone requis pour le fantomatique Epilogue, aride paysage post-apocalyptique que pour sa part le compositeur reliait aux célèbres paroles shakespeariennes de Prospero : « nous sommes faits de la même étoffe que les rêves ».

Ces deux interprétations à fort tempérament, quoique rhétoriques, prennent place parmi les plus intenses et implacables. Des prises de son dynamiques mais qu’on voudrait un peu plus fines et aérées renforcent du moins la vigueur du propos. Les sensations fortes sont au rendez-vous même si parmi un riche catalogue, Boult chez Decca semble plus authentiquement vécu et apporte un supplément d’âme insurpassé dans la discographie. On fêtera en 2022 le cent-cinquantenaire de la naissance de Vaughan Williams, et l’on sait Antonio Pappano annoncé Chief Conductor Designate du LSO pour la saison 2023 : le maestro va-t-il alors s’aventurer dans une intégrale de cet important massif symphonique, et ainsi concurrencer le remarquable cycle récemment réussi par Andrew Manze chez Onyx ?

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9,5

Christophe Steyne

 

 

 

 

 

 

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