Théâtre de voix pour les lamentations pascales de Morales

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Cristóbal De Morales (c1500-1553) : Super Lamentationes. Carles Magraner, Capella de Ministrers. Livret en espagnol, anglais, français. Mai 2019. TT 59’34. CdM 2048.

Deux ans après la mort de Morales, Juan Bermudo qualifiait sa musique de « lumière de l’Espagne ». Rabelais le nomme d’ailleurs dans son Quart Livre (1552), entre Hesdin et Passereau, attestant la notoriété de celui qui fut un des principaux représentants du répertoire sacré de la Renaissance, avant l’émergence de la Contre-Réforme illustrée par Tomás Luis de Victoria (1548-1611). Important contributeur au genre de la messe (une vingtaine), du Magnificat. Les pages qu’il écrivit pour la liturgie de la Semaine Sainte restent moins connues -nombre d’entre-nous les découvrirent peut-être par le vinyle de l’ensemble A Sei Voci paru au Chant du Monde en 1979. Elles ont longtemps posé des questions de paternité que démêle le livret, éclairé par la science de Manuel del Sol, synthétisant les dernières recherches universitaires. Rappelons que les Lamentations de Jérémie s’inscrivent dans le rite catholique des Jeudi, Vendredi et Samedi précédant le Dimanche de Pâques. A travers neuf Leçons, l’Office des Ténèbres de ce Triduum Sacrum se consacre à la passion, la mort et la sépulture du Christ. Avant les contraintes du Concile de Trente (1545-1563), rien n’obligeait à s’acquitter de neuf lamentations, telles celles éditées à Venise (1564). La sagacité musicologique fut fondée à écarter les cinq premières, restituées à Costanzo Festa, et élucida les aménagements posthumes justifiés par les exigences post-tridentines.

Le présent disque reprend six des sept Leçons attribuées à Morales : les trois (Coph, Num, Phe) copiées en 1543 pour la Chapelle papale (depuis 1535, Morales était chantre à la Sixtine), et la Zain attestée par des sources romaines extra-vaticanes. Ainsi que Heth du Vendredi et Aleph (4vv) du Jeudi, respectivement conservées dans le Cancionero de Medinaceli et une copie pour la Cathédrale de Guatemala (ces deux Leçons sont rescapées d’une trilogie postérieure à 1549). C’est ce tardif Aleph qui nous est ici chanté, et non celui à cinq voix précédemment écrit pour la Cathédrale de Tolède.

Selon les compositeurs et les contextes d’exécution, les Lamentations pouvaient se décliner en divers styles : du plain-chant à la polyphonie, incluant parfois du contrepoint improvisé. Conformément à ce que l’on pouvait entendre à la Chapelle de l’Empereur Charles Quint, la présente interprétation opte pour une polyphonie agrémentée d’instruments à cordes, frottées mais aussi pincées (un laúd, sorte de luth). 

Certes, dans l’histoire du genre, Morales s’inscrit à un moment de complexification contrapuntique, à l’écoute du dramatisme du texte. Néanmoins, avouons que la Capella de Ministrers peut décontenancer par son éloquence quasi madrigalesque. Voix franches, déployées, fortement caractérisées, qui valorise le poids des mots, le dolorisme des affects. Théâtre plutôt que tapisserie. L’individualité des chanteurs (une équipe d’élite) s’affirme-t-elle au détriment de la sobriété qui conviendrait au rituel pascal en ses étapes d’affliction ?  Le ton est-il celui qu’on attend ? « Nulla tapieta et nulli apparatus » prescrivait Paride de Grassis (1470-1528), chroniqueur des cérémonies pontificales. Doulce Mémoire (chez Astrée, 2002), Ensemble Brabant (chez Hyperion, 2007), Ensemble Utopia (chez Etcetera, 2016) : la récente discographie semblait jusque-là situer ces Lamentations dans le sillage de l’école franco-flamande fait de pureté a capella, de netteté des lignes, de chaste ferveur. Les dizaines d’albums que la troupe de Carles Magraner a enregistrés dans le répertoire sacré et profane, du Moyen-Âge au Baroque, témoignent de leur vaste et méritoire ambition. Une polyvalence susceptible d’enrichir la pratique vocale du groupe par la fréquentation de ces diverses époques et manières. Leur approche enthousiaste, désinhibée, opulente, procure ici à l’oreille des moments grisants et roboratifs, autant de tableaux naïfs et forts. Surtout que la plantureuse captation tend à empâter les contours et densifier les couleurs. Par analogie picturale, on dirait que voici une Passion digne de Georges Rouault. Le résultat, stimulant, surprenant, encourt aussi le doute voire la désapprobation. Sans prétention normative, notre évaluation (8/10) est un compromis qui ne veut dissuader quiconque de découvrir ce CD ouvert à polémique. Vous statuerez selon votre goût. 

Christophe Steyne

Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 8

 

 

 

 

 

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