Un magnifique moment d’émotion et d’humanité

par

Francesco Lotoro (piano), Roby Lakatos (violon), Paolo Candido (baryton)
Il est des concerts dont il est impossible de rendre compte à l’aune des critères habituels auxquels a recours le critique consciencieux, soit l’intérêt des compositions entendues ainsi que la qualité de l’interprétation. En effet, il n’est pas exagéré de dire que le concert offert dans la superbe Salle gothique de l’Hôtel de Ville relevait d’une espèce de miracle dont nous sommes redevables au pianiste et compositeur italien Francesco Lotoro.
En 1990, celui-ci fut amené lors d’un concours de piano tenu à Tel Aviv à interpréter une sonate du Gideon Klein, compositeur tchèque dont il ne savait rien à l’époque. Il se documenta alors sur ce musicien né à Prague en 1919, déporté à Theresienstadt en 1941, puis à Auschwitz en 1944 et qui finit tué dans les mines de charbon de Fürstengrube en janvier 1945. Cette découverte l’amena à concevoir un projet extraordinaire, qui vise à recueillir toutes les musiques composées dans les camps de concentration. Cette quête qui est la sienne depuis maintenant un quart de siècle l’a conduit à rechercher des partitions partout, en Europe comme aux Etats-Unis, auprès de survivants ou de leur famille, dans les bibliothèques et chez les antiquaires spécialisés en musique. A ce jour, il a réussi à récupérer plus de 15 000 morceaux, dont 5 000 ont été transcrits, et près de 3 000 enregistrés. Lors du concert, plusieurs extraits -invariablement émouvants- d’un film en cours de réalisation sur son incroyable entreprise ont d’ailleurs été projetés. (Et inutile de dire qu’on attend avec impatience sa sortie sur les écrans.)
Le programme de la soirée, qui avait attiré un public nombreux et attentif, se composait de onze morceaux de compositeurs souvent anonymes -juifs, tziganes, résistants antifascistes- écrits dans des endroits qu’on aurait pu croire aussi peu propices à la musique que Majdanek, Auschwitz ou le ghetto de Lodz. Si certaines de ces oeuvres prenaient vraiment à la gorge (on pense au poignant Heimatlos, tango juif arrivé à Buchenwald en provenance de Vienne via la Lettonie), ou à Habeit Mishomaim où la supplication liturgique en hébreu alterne avec une paraphrase en yiddish, ou au chant Zi ist men herz, mémorisé par Jack Garfein, survivant de Maerzbachtal et d’Auschwitz et révélé en 2013 à peine. Quant aux compositeurs qui avaient reçu une formation classique, on est étonné de voir que tous les genres continuèrent à être pratiqués en déportation: Sonate pour violon et piano de Sandor Kuti, Chanson sans paroles de Jozef Kropinski, Alla finestra -fine oeuvre de musique légère- d’Arturo Coppola et les ironiques Pankrác Valzer et Pankrác Polka écrites par le compositeur tchécoslovaque Rudolf Karel dans la prison praguoise de Pankrác où il fut incarcéré pour faits de résistance de 1943 à 1945, avant d’être déporté à Theresienstadt où il décéda en 1945. Mais l’oeuvre la plus intéressante sur le plan purement musical était certainement l’étonnante Terezin Suite écrite par Karel Berman, composée elle aussi à Theresienstadt où il fut interné entre 1943 et 1944, avant d’être déporté à Auschwitz et d’autres camps jusqu’à sa libération en mai 1945. Après la guerre, Berman fit une belle carrière de chanteur en Tchécoslovaquie et sa riche voix de basse est préservée sur de nombreux enregistrements Supraphon de la grande époque. La Suite est l’oeuvre d’un compositeur encore très jeune (Berman naquit en 1919) mais très au fait de la musique de son temps: on y retrouve des échos de Janacek et de Bartok dans la violence du premier mouvement, des harmonies debussystes dans le deuxième, avant la conclusion apaisée de la dernière partie. Il s’agit d’une oeuvre qui vaut vraiment la peine d’être entendue, et on se prend à regretter que Berman n’ait pas écrit davantage.
L’interprétation du programme n’appelle que des éloges: Lotoro est un pianiste de talent, Roby Lakatos se plia tant aux contraintes d’oeuvres de facture classique comme il put donner libre cours à sa fantaisie dans les oeuvres d’inspiration tzigane, et Candido se montra un excellent vocaliste, choisissant le parti de la retenue dans des oeuvres qui parlent hélas d’elles-mêmes. Le public réserva un chaleureux accueil aux interprètes, qui le récompensèrent d’un surprenant bis, l’étonnamment guillerette Westerbork Serenade écrite par le duo de musiciens de jazz juifs Johnny & Jones, internés à partir de 1943 au camp de Westerbork et qui se virent accorder en 1944 l’autorisation de quitter le camp pour enregistrer cette chanson à Amsterdam. Les deux artistes quittèrent Westerbork en septembre 1944 et passèrent par de nombreux camps de concentration (dont Theresienstadt et Auschwitz) avant de mourir de privations à Bergen-Belsen dans les derniers jours de la guerre. (Ceux que cet extraordinaire projet intéresse consulteront utilement le site de Francesco Lotoro, dating a man with a bad childhood.)
Patrice Lieberman
Bruxelles, Hôtel de Ville, le 19 octobre 2015

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