Un Schubert déchirant

par

0126_JOKERFranz SCHUBERT (1797-1828)
Sonate pour piano n° 20 en la majeur, D. 959  
Philippe Cassard
Rondo en la majeur, D.951* - Allegro en la mineur D. 947 « Lebensstürme »* - Fantaisie en fa mineur, D. 940 *
Philippe Cassard et Cédric Pescia
2014- DDD- 78’00- Textes de présentation en français, anglais, japonais, allemand- La Dolce Volta LDV15

L’interprétation que donne Philippe Cassard de l’avant-dernière sonate de Schubert (écrite, comme toutes les oeuvres qui figurent sur cet enregistrement en 1828, ultime année de la vie si tragiquement brève du compositeur) perturbe, trouble, dérange. En effet, tout en respectant scrupuleusement le texte de l’oeuvre, il nous en donne une version qui n’a rien de consolateur, mais est au contraire granitique, noire, bouleversante. De toute la discographie, il est le plus proche de la vision déjà ancienne, à la fois dépouillée et tragique de Rudolf Serkin (CBS) dont il partage la sidérante hauteur de vue. Qui plus est, la prise de son des deux enregistrements est étonnamment proche: piano pris de près avec très peu d’air autour de l’instrument, graves un peu cotonneux et sourds, aigus souvent bridés et claquants. Mais curieusement cette prise de son qui ne fait rien pour flatter l’instrument convient assez bien à l’approche impitoyable de Philippe Cassard. Après un Allegro introductif d’une étonnante grandeur tragique, le pianiste français fait dans l’Andantino sourdre la douleur de chaque mesure. Et, comme partout ailleurs dans ce disque, la profondeur du sentiment n’est jamais obtenue aux dépens de la technique, remarquablement assurée. Mais il souffle ici le même vent glacé et mauvais que dans le Voyage d’hiver. Comme les meilleurs interprètes du grand et désespéré cycle de lieder schubertien, Cassard nous ouvre une fenêtre sur un enfer glacé et nous mène vers un désespoir qui prend littéralement à la gorge. Et si le début du Scherzo, vif et léger, offre un moment de répit, celui-ci ne dure pas. Et il en va de même dans le Rondo: oui, le début est consolateur, mais cet espoir est vite balayé. Cassard saisit remarquablement ce qu’il y a d’étouffant dans cette musique et fait ensuite du Presto final, avec ses pauses dramatiques, une véritable course à l’abîme. Comme l’auteur de ces lignes, l’auditeur impliqué aura plus que probablement besoin d’interrompre ici l’écoute du disque pour se remettre de ses émotions. Mais Cassard et son remarquable complice Cédric Pescia, qui complètent cet enregistrement par trois pièces pour piano à quatre mains ont sans doute pensé à ceux qui seraient tentés de poursuivre d’une traite l’écoute de ce disque, et font suivre la Sonate de l’aimable Rondo en la majeur D. 951, avant de s’attaquer à deux morceaux autrement consistants, à commencer par l’Allegro « Lebensstürme » pris dans une ampleur symphonique avec une force tragique qui balaie tout sur son passage. Quant à l’illustre Fantaisie en fa mineur, D. 940, sommet de la littérature pour piano à quatre mains, elle bénéficie d’une interprétation aussi prenante et hypnotique que la Sonate. Les deux pianistes réussissent en effet à investir toute l’oeuvre d’une terrifiante violence rentrée. Ainsi, le Largo est tout simplement glaçant, alors que dans l’Allegro vivace conclusif, même la gaîté semble feinte. Un grand disque.
Patrice Lieberman

Son 6 - Livret (très intéressant, de Philippe Cassard lui-même) 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10 

Les commentaires sont clos.