Un Vendredi-Saint imparfait

par high school creative writing summer programs

Parsifal au Vlaamse Opera
Des chevaliers entrent et fixent le mur, d’une blancheur éclatante, qui bientôt suinte de sang. Gurnemanz raconte, assis dans une chaise roulante. Amfortas, chemise ensanglantée, assiste au bain… d’enfants, que l’on mesure, puis coiffe et peigne. Parsifal entre et tue non un cygne, mais un petit enfant. Il lutte avec Kundry, lorsque celle-ci lui apprend la mort de sa mère. Les chevaliers tournent en rond lors de la cérémonie du Graal, Kundry apparaît, telle une madone enceinte. Tout le monde saigne. En voulez-vous encore?

Au deuxième acte, au décor tout aussi dénudé, Klingsor est entouré de quatre vieilles dames et de l’essaim des Filles-fleurs, toutes en soutien-gorge. Elles se rhabillent à l’arrivée de Parsifal, ce qui fera dire à mon facétieux voisin hollandais que ce strip-tease à l’envers est un comble de séduction (!). Parsifal tue Klingsor avec une sorte de long tuyau censé figurer l’épée, Kundry s’ouvre les veines. Suicide manifestement raté puisque, même muette, elle sera omniprésente à l’acte III, refusant même le baptème proposé par Parsifal. Les chevaliers agressent violemment Amfortas, et manquent de l’assassiner. Heureusement, Parsifal arrive et… occit le pauvre roi. Kundry se tue une seconde fois, tandis que les chevaliers arment Parsifal, un peu ridicule, de pied en cap et lui adressent leurs hommages hésitants. Rideau. Voilà pour la mise en scène de Tatiana Gürbaca, que nous avions connue plus inspirée dans son cycle Tchaïkovski pour ce même Vlaamse Opera. Le public n’en a eu cure et applaudit chaleureusement. Pour ma part, je n’ai été nullement choqué (on a vu pire), mais plutôt indifférent, et un peu chagrin que la trame magnifique de l’opéra n’ait pas suscité une approche plus intérieure, malgré certaines qualités. La direction d’acteurs, par exemple, était remarquable, en particulier quant aux rôles de Kundry et d’Amfortas. Les Filles-Fleurs, elles, étaient très bien individualisées et, globalement, le second acte m’a paru dramatiquement le plus réussi, passant comme un éclair. Heureusement, les solistes étaient presque tous de formidables acteurs. Presque en effet, car le Parsifal assez gauche de Zoran Todorovitch semblait bien peu concerné par l’action : le comble fut atteint lors du fameux baiser de Kundry au II, accueilli sans réaction aucune. Vocalement, il eut de très beaux accents, mais trop rares pour imprimer une véritable personnalité. Kundry, rôle en or, il est vrai, a dominé le plateau de bout en bout. Dès sa première apparition, Susan Maclean a démontré une aisance totale sur scène, se jouant de manière très pertinente des deux facettes de son personnage, quitte à surjouer un peu au dernier acte. L’admirable Gurnemanz, de Georg Zeppenfeld, basse de bronze au legato souverain (il a été Sarastro avec Harnoncourt à Salzburg l’an dernier) a été remercié par une énorme ovation au salut final. Le plus étonnant fut peut-être “notre” Werner Van Mechelen : je n’ai jamais vu d’Amfortas plus farouche, plus vrai, plus déchirant, que cette âme blessée au plus profond de lui-même, et qui lutte encore, telle une bête à l’hallali, jusqu’au dernier sursaut. Un grand moment d’acteur et d’interprète. Eliahu Inbal, plus à l’aise au concert que dans la fosse, accompagnait bien sans doute, mais assez prosaïquement (un Enchantement du Vendredi-Saint sans poésie aucune), donnant parfois dans le tapage tonitruant du plus mauvais effet (les musiques de transformation). Il a en outre accusé une fâcheuse baisse de tension au dernier acte. Les deux préludes ou toute la scène des Filles-fleurs, par contre, ont été parfaitement rendus. Un grand coup de chapeau enfin au choeur (et au choeur d’enfants) du Vlaamse Opera, qui s’est couvert de gloire et a mérité un applaudissement nourri à l’issue des quelque cinq heures de représentation. Impression mitigée donc, pour un spectacle inabouti, qui n’effacera pas, dans notre esprit, la production autrement plus inventive, de Castelluci-Haenchen à La Monnaie, en janvier 2011.
Bruno Peeters
Antwerpen, Vlaamse Opera, le 29 mars 2013

 

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