Une gemme de l'expressionnisme allemand

par https://vodnature.com/

Franz SCHREKER (1878-1934)
Der Schatzgräber
Tijl FAVEYTS (Le Roi), Manuela UHL (Els), Raymond VERY (Elis), Graham CLARK (le Bouffon), Kay STIEFERMANN (le Bailli), solistes, Chorus of De Nederlandse Opera, Netherlands Philharmonic Orchestra, Amsterdam, dir.: Marc ALBRECHT
2013-live-71' 42'' et 79' 22''-chanté en allemand-notice et synopsis en anglais, allemand et néerlandais-livret en allemand-Challenge Classics CC72591

Certains compositeurs ont connu une gloire éclatante de leur vivant, puis le dénigrement et l'oubli. Quelques exemples célèbres : Lully, Vivaldi, Meyerbeer, Spohr, Honegger. Certains ne sortent pas du purgatoire, comme Milhaud, d'autres sont revenus en force (Mahler, Massenet), certains enfin, petit à petit: Zemlinsky, Magnard, Cras. Les productions discographiques aident énormément bien sûr : les opéras de Haendel ou de Vivaldi leur doivent leur gloire actuelle. Le cas de Franz Schreker est typique de ces va-et-vient historiques. Voilà un musicien comblé par ses succès dans la république de Weimar, égalant sinon surpassant ceux de Richard Strauss ou du jeune Hindemith, puis dénigré par les nazis, tout comme Korngold, en tant que représentant de l'"entartete kunst" (Art dégénéré). Figure centrale de l'expressionnisme allemand dans ce qu'il a de plus dramatique et exacerbé, dans le style d'Elektra, il semblait naturel que Schreker réapparût, sinon sur les scènes, du moins au disque. A ce jour, en effet, tous ses opéras sont enregistrés (sauf un : Der Singende Teufel) et ses deux grands succès (Der Ferne Klang et Die Gezeichneten) sont représentés. Dès lors, le mélomane du XXIe siècle peut se faire une idée à peu près complète de son univers lyrique. Der Schatzgräber, créé en 1920, est caractéristique de son talent qui unit le drame au lyrisme. Moins frénétique que ses prédécesseurs, le livret, de Schreker lui-même, conte les amours tourmentées entre un chanteur idéaliste et une fille d'aubergiste au tempérament avide et meurtrier. L'opéra semble court alors qu'il compte quatre actes, avec prologue et épilogue. L'action est rapide et l'auditeur ne s'ennuie pas une seconde. L'élément le plus impressionnant est le traîtement symphonique de l'intrigue. Schreker est un maître à ce niveau et son écriture orchestrale, rutilante, ruisselle de sonorités magiques : vents et percussions innervent une trame raffinée à l'extrême et les interludes parsèment la partition comme d'étincelants commentaires. L'acte III, par exemple, n'en compte pas moins de trois. Cet acte, intime, est conçu comme un seul grand duo entre les amants et forme certainement le sommet de l'oeuvre. L'écriture est wagnérienne sans doute et fort chromatique. Le premier Schönberg n'est pas loin, mais... Puccini pointe parfois le museau, ou aussi un certain naturalisme (Lazzari ?). Même si la composition s'avère "durchkomponiert", quelques airs surgissent et frappent d'autant plus. Les airs d'Els à l'acte II ou la berceuse qui inaugure l'acte III sont de toute beauté, de même que l'intervention haletante du Bailli à l’acte IV ou la ballade d'Elis durant l’épilogue. Les nombreux duos démontrent une invention mélodique remarquable. Bien entendu, des interprètes hors pair doivent défendre une oeuvre aussi peu connue. C'est le cas dans cet enregistrement. Hormis le roi au timbre un peu ingrat de Tijl Taveyts, tous rendent pleinement justice à la partition, à commencer par le couple central. Manuela Uhl et Raymond Very incarnent parfaitement les héros, tous deux alternant notes périlleuses et lyrisme poétique des plus intenses. Le brillant bouffon de Graham Clark se ressent d'années d'interprétation du Mime du Ring de Wagner. Les nombreux petits rôles secondent idéalement les protagonistes. Marc Albrecht, directeur musical du Nederlandse Opera, semble le chef idéal pour Schreker, galvanisant un orchestre aussi puissant qu'extrêmement nuancé. Voilà donc une production en tout point réussie et qui contribuera grandement à la redécouverte de Franz Schreker et de son univers musical fascinant.
Bruno Peeters
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 9 - Interprétation 10

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