Une messe humaniste

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Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Messe en si mineur BWV 232

Céline Scheen & Yetzabel Arias Fernández (sopranos), Pascal Bertin (contre-ténor), Makoto Sakurada (ténor), Stephan Mac Leod (baryton-basse), La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations, Jordi Savall (direction)
2 CD SACD + 2 DVD – 50’51’’ + 51,20’’ + 2h35’00’’ + 51’21’’ – Textes de présentation en français, anglais, allemand, espagnol, italien et catalan – Textes chantés en latin, français, anglais, allemand, espagnol et italien – Alia Vox AVDVD9896AD

Après avoir réalisé ces dernières années plusieurs enregistrements originaux portés par de réelles préoccupations d’ordre philosophique, Jordi Savall aborde dans la foulée l’ample chef-d’œuvre que constitue la Messe en Si de Bach, formidable testament musical qui constitue un sommet de spiritualité sans pourtant être lié à un dogme précis. Pour ce faire, le chef catalan a réuni autour de lui les partenaires fidèles du Concert des Nations mais aussi de jeunes musiciens venus de tous les horizons, réunis au sein d’une Académie d’été organisée dans l’Abbaye romane de Fontfroide, près de Narbonne. L’un des deux DVD présents dans ce coffret est d’ailleurs tout entier consacré à un documentaire qui nous permet de suivre toutes les étapes de ce travail, lequel a débouché sur un concert final que vous pouvez découvrir à la fois sous la forme d’une captation télévisée et dans une version audio SACD. Le tout est fort bien rangé dans un livre-disque multilingue et finement réalisé, dans la tradition des très belles publications d’Alia Vox. C’est donc avec enthousiasme que l’on se lance dans la (re)découverte de ce chef-d’œuvre de Bach. Or, force est de constater qu’une certaine déception se creuse au fil de l’écoute. C’est en croyant sincère que Jordi Savall s’avance dans ce massif musical tellement bouleversant, en cherchant à créer une émotion collective qui repose sur le talent et les belles individualités des musiciens qui l’entourent. C’est une démarche pleine d’humilité et de ferveur qui permet par moments à son interprétation d’atteindre des sommets, dans la sérénité comme dans la joie. Mais, dans l’ensemble, il manque ici une précision et une autorité qui permettent de dessiner les phrases et de magnifier l’énergie rythmique d’une musique qui exige de telles attentions pour donner toute sa mesure, pour flamboyer, pour garder aussi sa lisibilité et sa transparence. L’acoustique un peu floue de l’église abbatiale joue certainement un rôle dans ce manque de contours précis que la beauté des images, dans la version DVD, occulte parfois. Mais les chanteurs ne sont pas exempts de reproches, et notamment le chœur, qui alterne le bon et le moins bon, au point d’être plusieurs fois mis en difficulté, notamment en ce qui concerne la justesse et l’homogénéité. Les solistes, à l’exception d’un contre-ténor vraiment à la peine, nous réservent quelques moments de toute beauté (Quoniam tu solus sanctus, Benedictus,…) sans toutefois faire preuve d’une personnalité rayonnante ni d’une grande homogénéité dans les pages polyphoniques. Alors, faut-il parler d’échec ? Si l’on est ici à la recherche d’une version discographique de référence, oui, car on trouvera aisément de meilleures versions ailleurs (Brüggen, Suzuki, Harnoncourt,…). Par contre, si l’on se place du point de vue d’une expérience collective à haute densité humaniste, au sein de laquelle quelques-uns des meilleurs musiciens d’Europe et de jeunes stagiaires venus offrir leur générosité et leur fraîcheur ont mis toute leur énergie à servir la vision d’un chef sincèrement ému, alors la perspective change. On peut alors applaudir la démarche, et goûter à quelques moments de grâce absolue. Ce n’est pas rien !
Jean-Marie Marchal
Son 9 – Livret 10 – Répertoire 10 – Interprétation 7,5

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