Une rare cantate de Rossini : Le Mariage de Thétis et Pélée, à Bad Wildbad en 2018

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Gioachino ROSSINI (1792-1868) : Le Nozze di Teti e di Peleo, cantate. Joshua Stewart, ténor (Giove) ; Leonor Bonilla, soprano (Cerere) ; Eleonora Bellocci, soprano (Teti) ; Mert Süngü, ténor (Peleo) ; Marina Comparato, mezzo-soprano (Giunone) ; Chœur de chambre Gorecki de Cracovie ; Virtuosi Brunensis, direction Pietro Rizzo. 2018. Livret en anglais et en allemand. Pas de texte de la cantate, mais synopsis en anglais et en allemand. 58.02. Naxos 8. 574282.

Le Festival Rossini de Bad Wildbad a fêté en 2018 ses trente ans d’existence. Fondé en 1989 en souvenir du séjour que fit le compositeur en 1856 dans cette petite ville d’eau située dans le Bade-Wurtemberg, district de Karlsruhe, cet événement annuel de l’été est centré sur les opéras moins connus du maître, et sur des partitions de ses contemporains. Pour cette 30e édition, Moïse, Zelmira, La cambiale di matrimonio et L’equivoco stravagante étaient à l’affiche, ainsi que la cantate de mariage Le nozze di Teti e di Peleo qui date de 1816. Naxos a enregistré cette dernière dans la Trinkhalle les 24 et 26 juillet 2018. Avec, comme si l’on y était, avec en toile de fond, quelques bruits de salle et applaudissements du public.

Ce Mariage de Thétis et Pélée, sous-titré azione coro-drammatica, est une œuvre de circonstance. Un an après les événements de 1815 qui ont bouleversé l’Europe, on va célébrer l’union entre Marie Caroline de Bourbon-Sicile, nièce du roi de Naples, et Charles-Ferdinand d’Artois, duc de Berry, fils du futur Charles X. Cette même année, Rossini s’est installé dans la cité et a fait la rencontre de la soprano Isabella Colbran qu’il épousera sept ans plus tard. Cette commande, qui vient après la création du Barbier de Séville à Rome le 20 février 1816, s’inscrit dans un contexte de divertissement de cour et de mariage princier. Il s’agit donc d’y mettre de l’apparat : entre les numéros de la cantate de Rossini, des ballets somptueux sont prévus sur une musique signée Robert von Gallenberg (1783-1839), un élève d’Albrechtsberger qui, quelques années auparavant, a composé pour Joseph Bonaparte. On n’a pas conservé de trace de ces évolutions dansées et la partition de Rossini a failli connaître le même sort : oubliée pendant près de cent cinquante ans, un autographe en a été retrouvé à la bibliothèque du Conservatoire de Naples en 1967. Le label Hänssler a l’a publiée en CD en 1998, avec les Virtuoses de Prague placés sous la direction de Marc Andreae.

Le thème mythologique, dont s’étaient déjà emparé Catulle et Ovide, est confié, en ce qui concerne le livret, au poète Angelo Maria Ricci (1776-1860). Il se résume à peu de choses. Les dieux de l’Olympe vont assister aux noces de la néréide Thétis avec Pélée, fils du roi d’Egine. Jupiter est présent, avec Junon et Cérès, la déesse des moissons. Mais il faut éviter que la cérémonie soit troublée par la venue de la Discorde, car il convient de célébrer l’union de la vertu et de l’amour, et au-delà, par métaphore, la paix revenue en Europe. Jupiter et Junon veilleront à ce que tout se déroule sans encombre. Sur ce sujet banal, Rossini va écrire une musique plaisante pour laquelle il ne va pas hésiter à puiser dans des œuvres précédentes et à faire de l’autocitation. L’auditeur s’amusera à découvrir des réminiscences, au fil des onze parties, de la Cambiale di Matrimonio ou du Barbier en passant par La Scala di seta, le tout adapté à la voix somptueuse dont Rossini dispose, celle d’Isabella Colbran, et à celle de ses partenaires au nombre desquels figurait Andrea Nozzari, ténor de haute tenue. Le personnage de Cerere/Cérès, tout en souplesse et agilité, est confié en 1816 à Isabella Colbran, avec le grand air Ah, non potrian resistere. Dans la production de Bad Wildbad, c’est la soprano sévillane Leonor Bonilla qui accorde à ce rôle la virtuosité qu’il demande, avec une indiscutable présence et un timbre de voix magnifique, velouté à souhait. C’est l’élément majeur de la production. On l’admire tout autant avec les chœurs qu’avec la mezzo italienne Marina Comparato qui incarne Giunone/Junon dans le duo Chi mi reca le rose ed i gigli où les deux cantatrices font preuve de sûreté vocale. 

Le ténor américain Joshua Stewart est Giove/Jupiter. Il ne convainc pas tout à fait dans ses interventions quelque peu aseptisées qui manquent de noblesse. Les époux Teti/Thétis et Peleo/Pélée forment un duo moyennement assuré. Selon des échos des représentations de 2018, le ténor turc Mert Süngü souffrait à ce moment de problèmes de musculature cervicale et il prend les précautions qui s’imposent en mesurant sa voix ; malgré ce souci, il s’en sort honorablement, notamment dans sa cavatine Giusto Cielo, i voti miei. Quant à la soprano florentine Eleonora Bellocci, elle présente des faiblesses dans les aigus, malgré la volonté que l’on ressent de servir le rôle de Teti/Thétis avec la finesse et la fraîcheur requises. 

La conclusion coule de source pour le plateau vocal des solistes : distribution inégale, quelques moments de belle réalisation, les interventions de Marina Comparato s’imposant sans conteste. Cette œuvre sans prétention confirme, si c’était nécessaire, les qualités rossiniennes dans tous les domaines abordés et l’art du compositeur de tourner les airs d’une telle manière qu’ils soient toujours expressifs et séduisants. Le chœur Gorecki de Cracovie fait son travail correctement, et les Virtuosi Brunensis -issus en 2007 de la fusion de deux ensembles tchèques- habitués des opéras de Rossini (ils en ont enregistré plusieurs pour Naxos avec Jean-Luc Tingaud, Antonino Fogliani, Gianluigi Gelmetti ou Luciano Acocella) se montrent enthousiastes et bien en situation. Le chef italien Pietro Rizzo (°1973) les emmène avec l’agilité nécessaire pour cette heure de musique non prioritaire mais qui s’écoute avec plaisir et sans prise de tête. 

Son : 7  Livret : 8  Répertoire : 8  Interprétation : 7

Jean Lacroix   

 

 

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